Un récent éditorial du Jerusalem Post demande si le mouvement Loubavitch pourrait devenir le nouveau chef de file du judaïsme américain. La question mérite d’être posée, mais elle repose dès le départ sur un malentendu quant à ce que le Rabbi a réellement édifié. Car le Rabbi n’a pas fondé une organisation en quête de pouvoir : il a formé une armée de serviteurs voués à chaque Juif.
Par le Rav Anchel Perl – Beth Habad de Mineola, Long Island
Un récent éditorial publié dans le Jerusalem Post par Lev Stesin, intitulé « Habad peut-il devenir le nouveau chef de file du judaïsme américain après le déclin des institutions ? », soulève une question importante.
Alors que les organisations juives traditionnelles voient leur influence décliner et que le judaïsme américain affronte des défis sans précédent, l’auteur suggère que le mouvement Loubavitch serait peut-être le seul à disposer de l’infrastructure nécessaire pour assumer la direction de la communauté.
Le débat est légitime.
Mais, du point de vue de Habad, il part d’un malentendu quant à ce que le Rabbi a réellement édifié.
Le Rabbi n’a pas créé une organisation juive de plus, en quête de pouvoir, d’influence politique ou de contrôle institutionnel. Il a fondé quelque chose de bien plus durable : une armée de Chlou’him désintéressés, voués au service de chaque Juif, quels que soient son origine, son affiliation ou son degré de pratique.
Des serviteurs, non des dirigeants
Jamais le Rabbi n’a demandé à ses émissaires de devenir les maîtres de la communauté juive. Il leur a demandé d’en devenir les serviteurs.
Chaque Chalia’h de Habad quitte son foyer non pour bâtir un empire, mais pour bâtir un autre Juif. Notre réussite ne se mesure pas en budgets, en bâtiments ni en influence politique. Elle se mesure au nombre de vies touchées, de familles renforcées, d’enfants éduqués, de personnes esseulées réconfortées et de Mitsvot suscitées.
L’article demande si Habad devrait devenir « l’adresse » du judaïsme américain. Le Rabbi, lui, poserait sans doute une tout autre question : comment chaque Juif peut-il devenir une adresse pour un autre Juif ?
L’authenticité plutôt que la dilution
L’article du Jerusalem Post suggère également que Habad devrait s’affirmer moins comme un mouvement ‘hassidique, atténuer sa ferveur religieuse, adoucir son attachement à la Torah et fonctionner davantage comme une organisation faîtière laïque.
Avec tout le respect qui s’impose, c’est méconnaître la source même du succès de Habad.
Le Rabbi n’a jamais cru que le judaïsme se renforçait en devenant moins juif. Il était convaincu que les gens répondent à l’authenticité. Habad accueille chaque Juif exactement tel qu’il est, avec un amour et un respect inconditionnels, tout en demeurant inébranlable dans son attachement à la Torah et aux Mitsvot. L’amour sans jugement n’exige pas un judaïsme sans exigences.
Quand l’obscurité grandit, on ajoute de la lumière
L’idée selon laquelle le nombre croissant de Beth Habad traduirait une concurrence malsaine passe elle aussi à côté de la vision du Rabbi.
Le Rabbi comparait le judaïsme à la lumière. Nul ne se plaint qu’il y ait trop de réverbères. Lorsque l’obscurité s’étend, on ajoute de la lumière.
Chaque Beth Habad existe parce que chaque communauté, chaque quartier, chaque campus et chaque individu mérite une attention personnelle. Un seul Rav ne saurait connaître chaque étudiant, visiter chaque malade, réconforter chaque endeuillé, enseigner à chaque enfant ni inspirer chaque âme en quête. Davantage de Chlou’him, c’est simplement davantage d’occasions de prendre soin d’autrui.
La Chli’hout n’est pas un commerce
Le Jerusalem Post se demande encore si la Chli’hout ne serait pas devenue une affaire lucrative. Quiconque a passé ne serait-ce qu’une journée auprès d’un Chalia’h sait qu’il n’en est rien.
Il existe des moyens bien plus faciles de gagner sa vie que de s’installer à des milliers de kilomètres des siens, de réunir chaque dollar par ses propres moyens, de répondre à des appels d’urgence en pleine nuit, de visiter hôpitaux, prisons et maisons de retraite, d’enseigner aux enfants, de consoler les familles en deuil, d’ouvrir sa maison chaque Chabbat et de porter la responsabilité d’une communauté entière vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Un Chalia’h n’est pas envoyé pour recueillir des donateurs. Il est envoyé pour recueillir des âmes.
Un leadership qui s’élève depuis la base
Surtout, l’article présuppose que diriger reviendrait à devenir la prochaine institution centrale du judaïsme américain. Le Rabbi enseignait tout autre chose.
Le véritable leadership ne s’exerce pas du sommet vers la base. Il s’élève depuis le sol.
Il commence par une Mitsva. Un acte de bonté. Une conversation. Une bougie de Chabbat. Une paire de Téfilines. Un enfant qui apprend l’Aleph-Beth. Une personne qui découvre qu’elle est aimée de D.ieu et de ses frères juifs.
Si Habad occupe une place de plus en plus visible dans la vie juive, ce n’est pas parce qu’il a recherché le pouvoir. C’est parce que des milliers de Chlou’him ont choisi, discrètement, le service plutôt que le prestige.
La plus grande innovation du Rabbi ne fut pas organisationnelle : elle fut transformatrice. Il inspira à des milliers de jeunes couples le désir de consacrer leur vie à des Juifs qu’ils n’avaient jamais rencontrés, pour la seule raison que chaque Juif possède une âme infinie.
La bonne question
Alors, Loubavitch peut-il devenir le nouveau chef de file du judaïsme américain ? C’est peut-être là une mauvaise question.
La bonne serait plutôt celle-ci : chacun d’entre nous, Rabbanim, responsables laïcs, institutions et simples individus, sommes-nous capables d’embrasser la vision intemporelle du Rabbi, faite d’un Ahavat Israël inconditionnel, d’un attachement inébranlable à la Torah et d’une responsabilité personnelle envers chaque Juif ?
Le Rabbi ne cherchait pas à bâtir la plus grande organisation juive. Il cherchait à éveiller le plus grand cœur juif.
Telle demeure, aujourd’hui encore, la mission de chaque Chalia’h Habad.
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Traduction de l’article du Jerusalem Post Tribune signée Lev Stesin Face au vide, Habad peut-il prendre
La crise qui frappe les Juifs américains est totale. C’est une crise de l’antisémitisme, de l’identité, de la tradition et de l’appartenance. C’est aussi une crise des structures communautaires. Existe-t-il une organisation qui représente les Juifs d’Amérique ? Existe-t-il une « adresse » à laquelle écrire pour joindre la communauté ? Les réponses ne sont pas évidentes. Pourtant, il fut un temps, pas si lointain, où elles étaient claires, accessibles et connues de tous. Un édifice communautaire qui s’est effondré Pendant de longues décennies, le judaïsme américain fut représenté par les Fédérations juives d’Amérique du Nord (JFNA), la Conférence des présidents des grandes organisations juives américaines (la Conférence) et l’American Jewish Committee (AJC). À ces trois piliers s’ajoutait l’Anti-Defamation League (ADL), qui faisait office de bras juridique de l’ensemble. La répartition des rôles entre ces institutions était clairement établie. La JFNA chapeaute le plus vaste réseau communautaire, avec plus de cent quarante fédérations juives locales et près de trois cents communautés indépendantes. Sa mission première consiste à collecter et à redistribuer des fonds destinés aux services sociaux, à l’éducation et aux autres besoins de la collectivité. La Conférence, elle, sert d’interlocuteur privilégié lorsque le gouvernement américain souhaite dialoguer avec la communauté juive, qu’il s’agisse de politique étrangère ou d’Israël. Elle fédère une cinquantaine d’organisations juives nationales, laïques comme religieuses, et il lui revient la tâche de dégager puis de porter un consensus sur les grandes questions qui préoccupent l’ensemble du monde juif. Quant à l’AJC, son domaine est celui du plaidoyer international, de la diplomatie et des relations avec les autres confessions. La JFNA, la Conférence, l’AJC et l’ADL existent toujours. Mais elles ont cessé de représenter quoi que ce soit et qui que ce soit. Le tissu communautaire des synagogues et des associations juives locales s’est effondré. Et le pouvoir politique, qui constituait le véritable moteur de leur puissance d’antan, a implosé. L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York constitue le dernier clou planté dans le cercueil où repose le pouvoir juif au sein de la vie politique américaine. Un temps, la JFNA et la Conférence ont feint de croire que rien n’avait changé. Mais l’accession d’un antisémite assumé à la tête de la ville la plus juive d’Amérique a rendu manifeste, aux yeux de tous, que le roi était nu. La politique a horreur du vide. Qui, dès lors, prendra la relève de la JFNA, de la Conférence et de l’AJC, tandis que le monde qu’elles ont incarné durant un siècle s’efface à l’horizon ? Habad relèvera-t-il le défi ? À contempler le triste état des communautés juives organisées à travers l’Amérique, une seule structure dispose de l’infrastructure et des moyens nécessaires pour prendre les rênes : Habad. Reste à savoir si Habad, cour ‘hassidique privée de son Rabbi et dont le siège se trouve à Brooklyn, saura être à la hauteur de la tâche. Malgré son image publique de maison accueillante ouverte à tous, Habad demeure un ordre religieux rigoureux. Son objectif primordial est de ramener les Juifs éloignés dans le giron du judaïsme orthodoxe. En la matière, ses résultats sont spectaculaires, accumulés au fil des décennies. Son « approche » se déploie avec intelligence, sans jamais heurter ni s’imposer. Or la tâche est ardue : celui qui parvient à faire aimer le judaïsme orthodoxe à un Juif américain sécularisé peut convaincre n’importe qui de n’importe quoi. Le génie du Rabbi Le dernier Rabbi de Loubavitch, Mena’hem Mendel Schneerson, fut le génie qui présida à cet engagement envers l’ensemble du peuple juif. Son idée d’une Haskala « inversée » relevait de la révolution. À l’image des maskilim, ces Juifs cultivés et sécularisés du XIXe siècle qui parcouraient la Zone de Résidence pour apporter les Lumières aux masses juives jugées « arriérées », les Chlou’him du Rabbi, ses émissaires, voyagent et s’installent aux confins les plus reculés de l’Amérique pour ramener le judaïsme aux Juifs « perdus ». La disparition du Rabbi, en 1994, coïncida avec le déclin de la vie juive organisée en Amérique. Pourtant, les trois décennies écoulées ont vu les émissaires de Habad essaimer dans les cinquante États. À mesure que les anciennes institutions juives cessaient de fonctionner et tombaient en ruine, les « soldats » du Rabbi assumaient des responsabilités communautaires toujours plus nombreuses, y compris des actions de soutien à Israël. Quand le succès devient un obstacle Ironie du sort, le succès initial de Habad est devenu un frein à son développement. La multiplication des Chlou’him et des Beth Habad à travers le pays soulève désormais un problème de taille, tant pour la pérennité du mouvement que pour sa cohérence organisationnelle. Ce qui relevait autrefois de la vocation de quelques ‘hassidim dévoués, porteurs de la bénédiction personnelle du Rabbi, est devenu pour Habad, en tant que mouvement, un moyen d’assurer sa propre subsistance. La chose s’est muée en activité économique, en gagne-pain. Là où une région ne comptait qu’un seul Beth Habad, une petite ville en abrite aujourd’hui plusieurs. Leur nombre ne cesse de croître. Compte tenu du modèle financier retenu, dans lequel chaque émissaire est chargé de lever localement ses propres fonds, la prolifération des antennes de Habad engendre une concurrence interne inutile pour capter des dons déjà rares au sein des communautés locales. Ce foisonnement anarchique entrave par ailleurs la structure hiérarchique et ordonnée qu’exige toute organisation soucieuse de représenter une communauté élargie. Une transformation à accomplir Les obstacles qui empêchent Habad de devenir l’organe représentatif des Juifs américains ne sont pas insurmontables. La solution suppose que Habad se fasse un peu moins cour ‘hassidique et davantage structure fédératrice, capable d’abriter des Juifs de toutes sensibilités. Son implantation à travers les États-Unis devrait gagner en organisation. Il lui faudrait tempérer sa ferveur religieuse et son élan messianique, et clarifier sa position à l’égard du sionisme. Un précédent dans l’histoire L’histoire offre à Habad un précédent d’un exploit comparable. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Schneerson accomplit l’impossible. Il fit renaître sa cour ‘hassidique des cendres des dévastations nazies et bolcheviques, et la transforma en mouvement religieux par excellence du XXe siècle. La direction actuelle de Habad saura-t-elle trouver l’énergie et la vision nécessaires pour se réinventer et prendre la tête du judaïsme américain ? Une telle évolution serait-elle souhaitable ? Si le Rabbi était encore parmi nous, il répondrait sans doute par l’affirmative.
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