Terre-Neuve vit à contretemps du reste du monde, décalée d’une demi-heure et longtemps restée à l’écart du Canada lui-même. Sur cette île accrochée à l’extrême est de l’Amérique du Nord, une histoire juive vieille de plus de deux siècles s’est presque effacée. Aujourd’hui, un couple de Chlou’him s’emploie à raviver cette flamme, là où la terre cède la place à l’Atlantique.
Terre-Neuve avance à son propre rythme, et il faut l’entendre au sens littéral. La province conserve un fuseau horaire décalé d’une demi-heure, une singularité que l’on ne retrouve presque nulle part ailleurs dans l’hémisphère occidental, trente minutes en avance sur le reste du Canada atlantique, comme si l’île n’avait jamais tout à fait éprouvé le besoin de se régler sur le continent. Elle ne s’est pas non plus pressée de le rejoindre politiquement. Terre-Neuve fut la plus ancienne colonie britannique d’Amérique du Nord, un dominion autonome doté de son propre drapeau et de son propre hymne national. Elle n’intégra le Canada qu’en 1949, et encore, au terme d’un vote serré, cinquante-deux voix contre quarante-huit. Saint-Jean, la capitale, s’y opposa à deux contre un. Aujourd’hui encore, l’île demeure un lieu légèrement en marge.
Une présence juive plus ancienne qu’on ne l’imagine
C’est aussi une terre dont l’histoire juive s’avère bien plus longue que ne le soupçonnerait la plupart des gens. Des négociants séfarades y débarquèrent dès les années 1770, faisant commerce du poisson, de la fourrure de phoque et de l’huile de lampe. Un siècle plus tard, des colporteurs ashkénazes fuyant les pogroms de Russie et de Pologne suivirent leurs traces, parcourant l’île pour y vendre poisson salé et étoffes. La Congrégation hébraïque de Terre-Neuve fut officiellement constituée en 1909. Une synagogue s’éleva sur Henry Street, à Saint-Jean, en 1931. À son apogée, au début des années 1970, quelque trois cent soixante Terre-Neuviens se déclaraient juifs. Dans les années 1930, un projet vit même le jour pour établir des réfugiés juifs sur la côte ouest de l’île, mais le gouvernement, qui exigeait une population « de souche britannique », les refoula.
Un couple venu des quatre coins du monde
Aujourd’hui, la population juive se compte en centaines, et le Rav Chanan Chernitsky et son épouse Touba veillent à ce qu’elle dispose d’un foyer où se retrouver. Le Rav Chernitsky est né à Buenos Aires, a grandi à Winnipeg et a été ordonné Rav à Venise. Lorsque les Chernitsky commencèrent à chercher un lieu où ouvrir un Beth Habad, un ami de Toronto les mit en relation avec un homme qui finançait déjà la venue d’étudiants de Yechiva pour les fêtes, mais qui était convaincu que la province avait besoin d’une présence permanente de Habad. Ils s’y rendirent à deux reprises en 2016. « Il y avait plus de Juifs que nous ne l’imaginions, raconte le Rav Chernitsky, et presque rien ici pour eux. » Ils s’installèrent en février 2017 avec trois enfants âgés de moins de quatre ans et toute la viande cachère qu’ils purent acheminer, congelée, depuis Montréal, par camion puis par ferry.
Au bout de la route, l’océan
Le centre Habad le plus proche se trouve à Halifax, à une heure et demie d’avion. On peut certes s’y rendre en voiture, mais il faut alors prendre un ferry. L’île s’étend sur plus de huit cents kilomètres d’une extrémité à l’autre, pour une population d’un demi-million d’habitants, concentrée pour l’essentiel dans l’agglomération de Saint-Jean. La culture y est profondément irlandaise et écossaise, l’accent ne ressemble à aucun autre au Canada, et l’économie repose sur la pêche, l’exploitation minière et le pétrole. Le centre-ville est réputé pour les maisons aux couleurs vives de Jellybean Row. À quelques minutes de là, le cap Spear marque le point le plus oriental de toute l’Amérique du Nord. C’est à Signal Hill que fut capté, en 1901, le tout premier signal radio transatlantique. Au-delà, il n’y a plus rien que l’océan, jusqu’à l’Irlande.
Un cercle d’amitié pas comme les autres
Les Chernitsky animent une école hébraïque le dimanche, reçoivent pour les repas de Chabbat, organisent un dîner communautaire chaque mois le vendredi soir, et ont récemment achevé la construction d’un Mikvé. Mais le chapitre le plus inattendu de leur action est sans doute le Friendship Circle, ce « cercle d’amitié » lancé en 2021 à l’intention des enfants ayant des besoins particuliers, dont pas un seul n’est juif. Quatre-vingts enfants répartis à travers la province reçoivent chaque mois des lettres de bénévoles. On y propose des cours de musique collectifs, des sorties au bowling et des animations comme des spectacles de reptiles. « C’est vraiment hors des sentiers battus », reconnaît le Rav Chernitsky.
Une rencontre au seuil du continent
Lors de leur toute première visite, en 2016, les Chernitsky firent la connaissance, à Saint-Jean, d’un Juif argentin qui leur signala la présence d’un autre Argentin juif en ville. Le Rav Chernitsky chercha le nom dans l’annuaire, se rendit à l’adresse indiquée et frappa à la porte. Il se présenta en espagnol. L’homme sur le seuil marqua un temps d’arrêt. « Chernitsky, dit-il. Je connais un Chernitsky. » Il connaissait la tante du Rav, une personne avec laquelle il avait travaillé des années plus tôt, à Buenos Aires. Et les voilà tous deux, debout sur un pas de porte à l’extrémité du continent, un rabbin venu d’Argentine et un inconnu qui, finalement, n’en était pas un.
















