La Paracha Ekev tire son nom du mot « talon », par lequel la Torah désigne les commandements que l’on serait tenté de fouler du pied. Pourtant, c’est précisément dans cette partie la plus basse et la plus négligée du corps que se dissimule la lumière divine la plus haute. De la plus modeste Mitsva jusqu’à l’essence même de D.ieu, ce commentaire du Rabbi déploie tout un itinéraire de l’âme.
Ne fouler aucun commandement du talon
Le point central de cette Paracha tient à un avertissement discret : ne jamais négliger le moindre des commandements divins. Même ce qui nous apparaît comme une Mitsva facile fait en réalité partie d’un tout. On peut rapprocher cet enseignement de celui du Baal Chem Tov, qui affirme que celui qui saisit un fragment de l’essence saisit l’essence tout entière. En tant que serviteurs de D.ieu, nous sommes tenus à une véritable intégrité : il n’existe pas de commandement que l’on pourrait fouler du talon, comme on écrase distraitement une chose sans valeur. Ce serait une grave erreur, et une profonde incompréhension de ce qu’est le service divin.
La profondeur, c’est habiter pleinement l’instant
Le Rabbi enseigne souvent une définition surprenante de l’homme profond : c’est celui qui s’investit totalement, de toute sa force, dans l’instant présent. Il ne fait aucune différence entre un moment qui lui paraît important et celui qui, plus humblement, ne fait que préparer cet instant. On se souvient de l’histoire de Rabbi Rachab. Ses étudiants s’étaient empressés d’entonner le niggoun que l’on chante avant que le Rabbi ne récite le Maamar. Or le Rabbi s’abstint de dire son Maamar et leur adressa, à la place, une véritable leçon de morale : la préparation au Maamar est aussi importante que le Maamar lui-même. D’une certaine manière, le niggoun fait déjà partie du discours qu’il annonce. Se hâter de franchir l’étape de la préparation, la traiter comme un préliminaire négligeable, c’est précisément fouler du talon ce qui compte.
Le lien entre le Rabbi et le Hassid
Lorsqu’un Hassid se présente devant le Tsadik pour solliciter une bra’ha, la bénédiction qu’il reçoit procède de son propre Bitoul, de sa soumission intérieure. Plus il s’efface devant le Rabbi, plus grande est son Emouna, et plus il suscite lui-même la bénédiction qui lui sera accordée. C’est son attitude et ce qu’il ressent au plus profond de lui qui provoquent la parole du Rabbi. Toute l’histoire se joue là : dans ce rapport où le disciple, en devenant réceptacle, rend possible la lumière qu’il attend.
Moché est la tête, le peuple est le talon
Le Rabbi lui-même relève que l’expression Roch Bné Israël, la tête des enfants d’Israël, forme les initiales du mot Rabbi. Or la tête ne parvient à un endroit que par le concours des pieds, et donc du talon. Moché déclare qu’il se tient au milieu du peuple : le peuple représente les pieds, et Moché la tête. L’ensemble des membres du corps figure la totalité des enfants d’Israël, et la tête, le guide, est reliée à chaque partie de ce corps, jusqu’au talon, la partie la plus basse. On se rappelle l’enseignement rapporté par Rachi et le Malbim : réunis au pied du Sinaï avant de recevoir la Torah, les enfants d’Israël avaient l’interdiction de se disperser, et nul, hormis Moché Rabbénou, n’était autorisé à gravir la montagne. Si un seul Juif avait quitté l’assemblée, tout l’édifice se serait effondré, comme un bâtiment dont on retire une pierre. Chaque Juif porte un rôle et une responsabilité, et l’unité du peuple fait sa force. À plus forte raison l’unité qui relie le Rabbi à l’ensemble d’Israël. Aux yeux de D.ieu, aucune Mitsva n’est plus importante qu’une autre.
La bénédiction cachée dans la malédiction
L’Admour Hazaken enseignait que chaque chose, même une malédiction dont D.ieu nous préserve, dissimule en réalité une bénédiction. On rapporte à ce sujet l’histoire de son fils, l’Admour Haemtsaï. Lorsqu’il entendait son père lire la liste des malédictions de la Torah, il les supportait sans peine. Mais un jour où son père s’était absenté, entendant ces mêmes malédictions de la bouche d’un autre lecteur, il s’évanouit. Car lorsque l’Admour Hazaken lisait, il dévoilait en même temps la bénédiction cachée, et son fils, réceptacle capable de percevoir l’intention profonde de son père, entendait cette bénédiction dissimulée derrière ce qui, extérieurement, se donne pour une malédiction.
Deux fois les Dix Commandements
Pourquoi la Torah rapporte-t-elle deux fois le Décalogue, une première fois dans la Paracha Yitro, une seconde dans la Paracha Vaet’hanan ? La première lecture représente le dévoilement de la parole de D.ieu ; la seconde, le moyen de l’intégrer en profondeur. Lorsque D.ieu parla, une lourde nuée recouvrit la montagne, qui s’effaçait devant cette présence. Il faut voir dans cette image la réalité tout entière qui s’estompe devant la parole divine, celle-là même qui est à l’origine de la création et qui la maintient en vie. Devant un tel dévoilement, l’homme connaît le Bitoul bimetsiout : les âmes des enfants d’Israël s’envolèrent de leur corps, et D.ieu dut recourir à la rosée de la résurrection des morts pour les ranimer. Seul Moché Rabbénou, intermédiaire entre D.ieu et l’assemblée d’Israël, put entendre cette voix. C’est pourquoi le peuple le pria de lui transmettre la parole divine, sans oser l’écouter directement. Là réside le rôle de Moché : mettre à la portée des enfants d’Israël la parole de D.ieu, comme on dresse sur une table des mets prêts à être consommés. Chaque loi doit ainsi être prête à l’usage, c’est-à-dire à être appliquée concrètement.
Dix femmes autour d’un seul four
Une des conditions essentielles pour intégrer la parole de D.ieu est l’amour de D.ieu. On l’illustre par une autre malédiction : dix femmes cuiront leur pain dans un même four. On imagine les disputes qu’une telle promiscuité peut engendrer. Mais la bénédiction cachée est immense : les dix femmes figurent les dix forces de l’âme, le pain représente la Torah, et le four, le feu qui permet de cuire ce pain, n’est autre que l’amour de D.ieu. De même que le pain doit être cuit pour être digéré et assimilé par le corps, de même la Torah a besoin du feu de l’amour de D.ieu pour être « cuite », consommée, digérée et intégrée, jusqu’à devenir une partie de nous-mêmes.
« Ani LeDodi » : le mois d’Elloul et ses deux mouvements
Il existe deux manières de servir D.ieu : l’une va du bas vers le haut, l’autre du haut vers le bas. Ce double service est inscrit dans le mois d’Elloul, mois du bilan moral, dont le nom forme les initiales du verset Ani LeDodi VeDodi Li, « je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi ». Ani LeDodi désigne le travail de l’homme du bas vers le haut, l’effort qu’il doit accomplir par ses propres forces, forcément limitées. VeDodi Li évoque l’aide du Ciel qui lui répond. Avant même que l’homme n’entreprenne cet effort, il reçoit déjà une assistance : pendant Elloul, le Roi est dans les champs, et les treize attributs de miséricorde brillent tout au long du mois. Trois dimensions se dégagent alors du service divin : le travail de Dodi, du bas vers le haut, qui consiste avant tout à purifier le corps par l’accomplissement des Mitsvot ; le travail de Dodli, dévoilement des forces de l’âme, propre au jour du Chabbat, où D.ieu accorde à chaque Juif une Nechama Yetera, une âme supplémentaire ; et enfin l’union des deux.
Premier et second Temple, Tsadikim et Baalei Techouva
Le Rabbi a consacré une Si’ha à la différence entre les deux Temples. Le premier représente le travail des Tsadikim, un dévoilement de lumière du haut vers le bas. Le second figure le travail du Baal Techouva, du bas vers le haut. Et il insistait sur ce point capital : la Techouva vient de l’homme lui-même, et c’est là ce qui lui confère le pouvoir de transformer réellement sa nature. Un dévoilement venu d’en haut peut nous éveiller, nous inspirer, nous donner l’envie de nous transformer, mais il ne nous transforme pas. Seule l’action qui procède de nous-mêmes pénètre en profondeur et change véritablement nos Midot. C’est pourquoi les secondes Tables, que Moché tailla de sa propre main, ne pouvaient être brisées comme les premières : parce qu’elles provenaient de l’homme lui-même.
Moché et Rabbi Akiva, ou le talon qui enseigne à la tête
Le traité Mena’hot rapporte une scène saisissante. Moché surprit un jour D.ieu en train de dessiner des couronnes, les taguim, sur certaines lettres de la Torah, et Il lui en demanda le sens. D.ieu lui répondit qu’un sage nommé Rabbi Akiva viendrait longtemps après lui et tirerait de chacune de ces couronnes des montagnes de lois. Moché demanda à le voir. D.ieu lui dit de se retourner, et il se retrouva, transporté dans le temps, assis dans la salle où Rabbi Akiva enseignait à ses élèves. Moché ne comprenait rien au contenu du cours et en fut moralement effondré, jusqu’à ce qu’un élève interrogeât le maître sur la source de son enseignement, et que Rabbi Akiva réponde : c’est une loi transmise à Moché au Sinaï. Réconforté, Moché revint devant D.ieu et Lui demanda pourquoi la Torah n’avait pas été donnée par cet homme, tellement plus qualifié que lui. Et D.ieu de répondre : « Tais-toi, tel est Mon dessein. » Rabbi Akiva vient bien après Moché, et pourtant il est capable de l’instruire. Son nom même, Akiva, évoque le mot akev, le talon, la partie la plus basse du corps. Moché Rabbénou représente Roch Bné Israël, la tête ; Rabbi Akiva incarne le Baal Techouva par excellence, lui qui, grâce à son épouse Rachel, s’éleva des profondeurs jusqu’aux sommets. Ainsi le talon recèle une lumière d’une hauteur insoupçonnée. La Sefira de Mal’hout est comparée à la lune : aujourd’hui elle ne fait que recevoir sa lumière du soleil, mais dans les temps futurs elle deviendra aussi grande que lui et rayonnera de sa propre lumière. De même, l’épouse vertueuse reçoit aujourd’hui la lumière de son mari, mais elle deviendra un jour la couronne de son mari.
La génération du talon
Le Rabbi a enseigné que le talon est la partie la plus grossière et la plus insensible du corps. C’est aussi la seule qui puisse pénétrer dans l’eau bouillante là où la tête recule. Cette image désigne notre génération, celle du talon du Machia’h, capable justement de plonger dans l’eau bouillante, c’est-à-dire d’agir avec la force de la Messirout Nefech, le don total de soi.
Servir D.ieu dans la joie
Selon l’enseignement du Rabbi, la nécessité de servir D.ieu dans la joie n’est pas seulement une qualité propre au Hassid. C’est une obligation, un ordre de D.ieu, une Halakha du Rambam, quelque chose d’absolument essentiel. Même lorsque nous sommes confrontés au long labeur de la purification du corps et de l’âme animale, ce travail doit être accompli dans la Simcha. L’ensemble de la Torah et des Mitsvot vise à révéler le grand Nom de D.ieu, dévoilement de l’essence de la lumière infinie ; et pour dévoiler ce grand Nom dans le monde, il faut suivre les voies de D.ieu, ce qui ne peut s’accomplir qu’au moyen de la joie. Tous les dévoilements sont liés à la joie.
L’union des deux : quand l’essence de D.ieu pénètre l’homme
En quoi consiste la perfection ? Elle réside dans l’union de ces deux services, à accomplir chaque jour et simultanément : dévoiler les forces de l’âme par l’étude de la Torah, et purifier le corps par l’action des commandements. La perfection survient lorsque la lumière divine venue d’en haut, qui dépasse totalement l’homme, se dévoile jusqu’au plus profond de lui, au point de ne plus faire qu’un avec lui. Comment une lumière au-delà de toutes les limites peut-elle s’inscrire dans les limites de l’homme ? Tel est le sujet qui, inlassablement, traverse toutes les Si’hot du Dvar Malkhout. Le dévoilement le plus haut, c’est celui du Yech Amiti, l’essence de D.ieu, pénétrant le Yech Nivra, la réalité créée : l’essence divine, éternelle, au-delà du temps et de l’espace, venant se dévoiler dans l’homme au niveau le plus bas de son existence. Et ce dévoilement suprême commence par le alef du mot Ani, et par ces commandements que l’on foule du talon.
Une histoire au tombeau du Baal Chem Tov
Une histoire vécue éclaire tout cet enseignement. À Mézhibouje, sur le kever du Baal Chem Tov, des Juifs prient à toute heure du jour et de la nuit, dans une vitalité si ininterrompue que l’on peine parfois à savoir s’il fait jour ou nuit. Une nuit, un Juif faisant partie d’un groupe de pèlerins pria un compagnon d’approcher et de se faire témoin. Devant la tombe sainte, il prononça un vœu : celui de réciter, chaque fois qu’il sortirait des toilettes, la bénédiction Acher Yatsar. On aurait pu s’attendre, en un tel lieu, à ce qu’un homme implore des enfants ou un mariage. Et voilà qu’un Juif demandait la force et la volonté d’accomplir cette bénédiction en apparence si modeste. C’est exactement ce que le Rabbi enseigne : on atteint les niveaux les plus élevés du dévoilement divin en commençant par le alef du mot Ani, par ces petits commandements que l’on croit moins importants que les autres. Ce Juif était parti d’Israël, avait voyagé des nuits entières pour venir demander la force d’une simple bénédiction, et l’on peut être certain qu’il est allé bien plus loin encore qu’il ne l’imaginait.
Puisse le Machia’h se dévoiler immédiatement.






