La mystique juive #2 : Le Tsimtsoum

La mystique juive #2 : Le Tsimtsoum

Par le Rav Haïm Mellul

 

l’un des problèmes fondamentaux que se pose la théologie porte sur la manière de réconcilier D.ieu et l’univers. Comment s’opère la transition entre l’infini et le fini, entre l’intelligence pure et la matière, entre l’unité absolue du Créateur et les multiples facettes de la création?

 

De quelle manière établir le lien entre la création divine, l’apparition de l’univers et de ses diverses composantes et la perfection absolue et éternelle de D.ieu, décrite par le verset (Mala’hi 3, 6): « Moi, l’Eternel, Je n’ai pas changé »? De fait, les différents concepts définis par la Kabballa ont pour objet de répondre à cette question.

La création est, bien souvent, présentée comme une « théorie de l’émanation ». Ainsi, une succession de ces émanations, descendant de plus en plus bas dans le processus créatif, permet l’évolution de l’infini vers le fini, du spirituel vers le matériel. Cette présentation n’est cependant pas suffisante, car elle ne fait que déplacer la question.

En effet, aussi longue que puisse être cette chaîne des émanations, elle ne supprime pas pour autant la relation, qualitative et quantitative à la fois, entre la cause et son effet. Car, les maillons d’une chaîne, imbriqués les uns dans les autres, préservent bien la relation entre le premier et le dernier maillon, aussi longue que cette chaîne puisse être et il en serait de même si le processus créatif était limité à une relation de cause à effet.

En l’occurrence, le premier « maillon » de la création est l’Infini de D.ieu et ce caractère devrait donc être conservé jusqu’à la fin du processus.
Il en résulte que si les étapes successives de la création étaient liées entre elles par une relation de cause à effet, le monde ne pourrait pas être celui que nous connaissons, limité et fini. Bien plus, il ne pourrait même pas être le monde futur, spirituel, ni même le Jardin d’Eden ou les ‚mes elles-mêmes.

Dans un processus progressif et causal, l’effet dérive de la cause, par rapport à laquelle il est insignifiant. En conséquence, de nombreuses contractions ne sont pas suffisantes pour obtenir, à partir de la spiritualité ou de l’intelligence abstraite, une matière aussi concrète que la terre, pas plus, du reste, qu’une matière plus affinée, comme par exemple celle des anges.

Il en découle que ce monde n’est pas le résultat d’un processus régi par une relation de cause à effet. De fait, le Tout Puissant le créa ex nihilo, non pas de manière progressive, mais au moyen d’un « bond en avant ».

Ainsi, l’existence finie, en apparence étrangère à la Divinité, prend forme lorsque l’émanation de D.ieu réalise ce bond en avant que la Kabballa appelle Diloug ou Kefitsa. Celui-ci introduit une rupture dans le processus progressif et instaure une immense différence entre la cause et l’effet. Il constitue ainsi, à proprement parler, l’acte de création.

C’est donc seulement à l’issue de cet acte de création que peut être enclenché le processus d’évolution parvenant à son terme avec l’apparition de la matière finie. Ce principe est à la base de la doctrine du Tsimtsoum et des Sefirot, qui sont définis par la Kabballa.

Le mot Tsimtsoum a deux significations. Il peut être traduit par contraction, condensation, mais aussi par voilement, occultation. Ces deux notions s’appliquent à notre propos, mais la seconde est sans doute plus importante que la première.

En effet, la doctrine du Tsimtsoum fait référence à un voile de l’émanation divine, par plusieurs étapes successives, jusqu’à ce que soit possible l’existence de la matière finie et physique. Bien que mentionnée par le Zohar et le Zohar ‘Hadach, cette doctrine est largement développée, pour

la première fois, par Rabbi Its’hak Lourya. Elle figure en introduction des principaux ouvrages qui exposent sa doctrine, le Ets ‘Haïm, le Mevo Chéarim et le Chaar Haakdamot. Rabbi Chnéor Zalman l’évoque également dans son Tanya, dans la partie appelée Chaar Hay’houd Vehaémouna, et surtout dans le Torah Or et le Likouteï Torah.

Le contenu de cette théorie est le suivant. Avant la création, D.ieu seul était. Tel qu’en Lui-même, D.ieu est appelé En Sof, l’Infini, Celui Qui n’a pas de limite. De fait, les Kabbalistes se demandent si ce terme de En Sof s’applique à l’Essence même de la Divinité ou bien à Sa Volonté, c’est-à-dire à la cause première de la création. En effet, D.ieu, en Sa quintessence, ne peut être défini et l’on ne peut donc lui appliquer aucun qualificatif. Rabbi Its’hak Lourya adopte une troisième position en expliquant que le terme de En Sof ne décrit ni l’Essence de D.ieu, ni Sa Volonté, mais bien l’émanation de Lui-même qui est à l’origine de la création.

En tout état de cause, rien ne peut être dit de D.ieu en tant que En Sof, sinon qu’Il est précisément En Sof, sans limite, plus élevé que les stades les plus élevés, plus cachés que les niveaux les plus cachés, inaccessible aux pensées, sans Nom précis, puisqu’Il possède tous les Noms à la fois et toutes les formes de la perfection. En ce sens, le mot En Sof souligne qu’il est impossible de Le saisir par l’intellect ou par la pensée. D.ieu est abstrait et séparé de toutes les pensées. Il est antérieur à toutes les émanations et créations formées et façonnées. Il n’a pas de commencement puisqu’Il est toujours présent et existe pour l’éternité, sans début et sans fin. En conséquence, En Sof est la perfection absolue, sans aucune tache.

Selon la dimension ésotérique de la Torah, le En Sof décrit également la manière dont D.ieu se révélait à Lui-même, avant la création, idée qui n’est pas aisée à exposer. En effet, toute révélation ou manifestation suppose une autre existence, envers laquelle elle est tournée, alors que le En Sof était alors la seule existence omniprésente.

Rabbi Chnéor Zalman donne une explication à ce propos, sous la forme d’une métaphore. La parole constitue, de façon générale, le moyen de s’adresser à un interlocuteur. Néanmoins, on peut imaginer qu’un homme se parle à lui-même, bien que la pensée pourrait lui suffire pour formaliser ses idées. En effet, la pensée a un caractère plus global. Du reste, il est parfois difficile d’articuler des pensées entre elles et, de ce point de vue, se parler à soi même peut être le moyen de lier ses idées entre elles. C’est en ce sens que, avant la création, il y a pu avoir une révélation du En Sof pour D.ieu Lui-même.

Cette manifestation du Divin est appelé Or En Sof, la lumière du En Sof. Cette Lumière est elle-même omniprésente et infinie. La distinction entre le En Sof et le Or En Sof est extrêmement importante et il convient de toujours la garder présente à l’esprit. En effet, lorsque l’on décrit le Tsimtsoum et les Sefirot, on fait référence au Or En Sof, c’est-à-dire à la lumière et à la radiation, mais non au luminaire et à l’émetteur, le En Sof.
Puis, « il apparut dans la Volonté divine » de créer les mondes et les êtres. Mais, cette affirmation doit être détachée de toute connotation temporelle, faute de quoi elle supposerait un changement en D.ieu, ce qui est incompatible avec le concept même de Divinité et la claire affirmation du verset (Mala’hi 3, 6), selon laquelle « Moi, D.ieu, Je n’ai pas changé ».

Car, le changement est lié au temps. Il est relatif, temporel et spatial. Or, le temps et l’espace sont eux-mêmes des créations de D.ieu. Dans la perspective du présent, il est possible de définir une chronologie, alors que celle-ci n’a pas de sens dans l’éternité, supra temporelle et supra spatiale.

Lorsque cette Volonté divine apparut, le premier acte du processus créatif eut pour objet de former l’espace dans lequel pourraient exister les émanations divines et, à terme, le monde fini. Cet « espace primordial » fut conduit à l’existence par une contraction, un « retrait », une concentration de la Divinité en Elle-même. Ainsi, la Lumière omniprésente et infinie du En Sof fut « cachée » à l’intérieur d’elle même. Du fait de ce voilement et de cette occultation de la Lumière, fut créé, au sein de « l’espace primordial », un « endroit vide », Makom Panouï, c’est-à-dire une cavité, ‘Halal. C’est ainsi que peut être défini le premier Tsimtsoum, l’acte primordial de Diloug et de Kefitsa, un retrait de la Divinité, si l’on peut ainsi s’exprimer, s’opposant à Sa révélation.

Pour autant, il ne faut pas en conclure que le ‘Halal est réellement vide, dépourvu de toute radiation céleste, que la Présence divine en est vraiment retirée. Une telle interprétation introduirait une notion spatiale qui, à ce stade de la création, n’a pas de sens et donnerait une image corporelle de l’Infini, qui contreviendrait au principe de l’omniprésence divine, affirmé par l’Ecriture, ainsi qu’il est dit (Isaïe 6, 3) « La terre entière est emplie de Sa gloire », de même que par la Tradition.

Au sens métaphorique, le ‘Halal est une rupture dans la relation avec tout ce qui lui est extérieur. Ainsi, à l’extérieur du ‘Halal, le Or En Sof se révèle pleinement alors que, dans celui-ci, la Lumière est cachée. Le Luminaire, le En Sof, duquel émane le Or En Sof, n’est, en aucune manière, affecté par le Tsimtsoum, lequel ne touche que la Lumière elle-même.

Bien plus, la Lumière ne subit, en réalité, aucun changement. Elle n’est ni réduite, ni rétractée, mais uniquement voilée. Et, cette occultation est elle-même très relative. Elle n’affecte que la cavité dans laquelle elle est réalisée, mais non la lumière proprement dite. Du reste, le retrait par rapport à cette cavité n’est pas total non plus. Un résidu, un vestige de la lumière, subsiste dans le ‘Halal, qui est appelé le Rechimo.

Rabbi Chnéor Zalman souligne très clairement que le Tsimtsoum n’affecte nullement la Divinité, qui ne peut subir le changement. Il précise que celui-ci porte sur le Or En Sof et non sur le En Sof, qu’il intervient dans le rapport du Or En Sof avec la création, mais ne concerne pas la Lumière en tant que telle. C’est le sens du texte liturgique « Tu précédas la création et Tu la suivras ». Car, D.ieu a été, est et sera la seule réalité absolue, nullement affectée par la création. Bien plus, il n’est pas d’autre existence que la Sienne.

Malgré tout ce qui vient d’être dit, l’acte premier du Tsimtsoum fut bien un Diloug, un saut radical, qui introduisit la possibilité d’un processus progressif, d’une évolution des émanations qui aboutit à la création d’entités corporelles et finies.

L’objet essentiel du Tsimtsoum est de susciter le ‘Halal dans lequel les créatures divines pourront exister et se perpétuer, au lieu de perdre toute existence autonome en étant uniquement parties intégrantes de l’Omniprésence divine. Car, la radiation infinie de la Lumière divine, dès lors qu’elle est occultée, ne fait plus disparaître ce que contient le ‘Halal, à l’image d’une étincelle qui réintègre le feu, pour y disparaître ou de la lueur d’une bougie, qui est totalement insignifiante, lorsque le soleil brille.

La seconde phase du processus créateur introduit un rayon de la Lumière divine, qui traverse le ‘Halal. Ce rayon, appelé Kav, la ligne, éclaire le ‘Halal. Il est à l’origine de toutes les émanations ultérieures. Il est la force créative et vivifiante de ce processus, l’immanence de D.ieu dans la création, à la différence de la Lumière occultée, qui est Sa transcendance.

Le Kav, à son tour, subit un certain nombre de contractions et d’occultations successives, chacune d’entre elles permettant l’apparition d’un stade inférieur de la création, jusqu’à aboutir à ce monde matériel et fini, aux multiples aspects. Les émanations successives et la relation de cause à effet se développent par l’intermédiaire de ce Kav. A la différence du premier Tsimtsoum, qui fut possible grace au processus du Diloug, cette évolution est effectivement progressive et causale.

La présentation qui vient d’être faite reste très générale. Pour être plus précis, il faudrait distinguer les différents aspects du Tsimtsoum, qui sont particulièrement nombreux et prennent des formes très diverses. Cependant, on définit, de manière générale, trois catégories de contraction et de condensation, qui donnent naissance aux trois mondes les plus inférieurs, Brya, Yetsira et Assya. Ceux-ci seront définis ultérieurement. Ainsi, il existe bien plusieurs phases importantes de Tsimtsoum, après le Diloug.

En définitive, le Tsimtsoum est « une occultation, un voilement du flux de la lumière et de la force vitale, de sorte qu’une infime parcelle de celle-ci puisse irradier les stades inférieurs de la création, s’investir en eux et les conduire à l’existence à partir du néant, leur conférant un caractère fini et limité », selon le chapitre 48 du Tanya.

Le chapitre 21 dit aussi: « D.ieu n’est nullement modifié par la création. Seuls le sont les êtres créés qui reçoivent Sa force vitale. Un processus de descentes successives, entraînant une relation de cause à effet et différentes contractions, les unes après les autres, permet aux êtres créés de vivre et de se perpétuer sans perdre l’existence. Ces contractions sont un voile de la Présence divine, qui occulte Sa lumière et Sa force vitale, l’empêchant d’avoir une intensité que les stades inférieurs ne pourraient supporter.

Pour ceux-ci, il semble donc que la lumière et la force vitale de D.ieu, béni soit-Il, sont distincts de Lui-même. Mais, pour D.ieu, il n’est pas de Tsimtsoum, pas de voile, pas d’occultation, car « l’obscurité est identique à la lumière » et « l’obscurité n’est pas sombre pour Toi » (Psaumes 139, 12). Ces Tsimtsoumim et ces revêtements ne sont pas distincts de D.ieu. Ils sont comparables à la grenouille dont la peau, le vêtement, est partie intégrante du corps ».

Mystique juive : #1. L’anthropomorphisme et les métaphores kabbalistiques

Mystique juive : #1. L’anthropomorphisme et les métaphores kabbalistiques

Par le Rav Haïm Mellul

A. Anthropomorphisme

On peut constater que la Kabballa, de même que la pensée ‘Hassidique, est hautement anthropomorphique. Sa terminologie est empruntée au langage humain et aux objets du monde. En effet, il s’agit là des seules notions que l’homme manipule en pleine connaissance de cause. En effet, ce qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace s’impose à l’esprit de l’homme, qui vit dans un univers soumis à ces dimensions.

C’est pour cette raison que la Torah, les Prophètes et les Sages emploient un langage anthropomorphique, ainsi qu’il est dit (traité Bera’hot 31b): « La Torah parle le langage des hommes ».

Rabbénou Be’hayé Ibn Pakouda (dans ‘Hovot Halevavot, Chaar Hay’houd, chapitre 10) explique:
« Si les propos de la Torah étaient exprimés en des termes abstraits, avec des concepts s’appliquant uniquement à la Divinité, nous n’aurions pu les comprendre. Car les mots et les idées dont on fait usage doivent être adaptés aux capacités mentales de l’interlocuteur, de sorte que celui-ci en perçoive tout d’abord la dimension corporelle, celle qui lui est accessible ».

Par la suite, cet interlocuteur comprendra que la première présentation était uniquement approximative et métaphorique, que la réalité est plus subtile, plus fine, qu’il nous est donc impossible de la saisir dans toute sa finesse.

Le sage penseur saura ôter l’enveloppe matérielle de l’idée. Alors, pas à pas, le concept prendra forme, jusqu’à mettre en évidence la vérité la plus intense que l’intellect de l’homme est capable de percevoir.

Il faut donc toujours avoir présent à l’esprit que les mots et les concepts doivent être dépouillés de toute connotation temporelle, spatiale ou corporelle. Toutes les notions anthropomorphiques ne sauraient décrire, à proprement parler, la Divinité et le verset (Isaïe 40, 18-25) dit: « A quoi comparerez-vous l’Eternel et qu’est-ce qui peut Lui être comparé? A qui pourriez-vous Me comparer et de qui serais-Je l’Egal, dit l’Eternel ». »

La règle fondamentale qui vient d’être définie est, de fait, le troisième des treize principes élémentaires de la foi, énumérés par le Maïmonide.

Pour autant, même après que la mise en garde précédemment énoncée ait été posé, il est clair que la terminologie anthropomorphique dont les versets et les Sages de la Kabballa font usage n’est pas arbitrairement choisie. Bien au contraire, elle est particulièrement précise et elle possède une très profonde signification.

Les Ecrits rabbiniques, midrachiques et ésotériques multiplient les affirmations selon lesquelles le monde, en général et l’homme, en particulier sont créés « à l’image du monde supérieur » (selon le Midrach Tan’houma Pekoudeï 3). Chaque catégorie qui est définie en l’homme ou dans le monde est la reproduction fidèle des concepts et des notions auxquels elle correspond et qu’elle peut donc illustrer.

Bien évidemment, aucune commune mesure n’existe entre D.ieu et la création. Les niveaux supérieurs ont une existence purement spirituelle, pour laquelle les yeux, les oreilles ou les mains n’ont pas de sens, pas plus que le fait d’entendre, de voir, de marcher ou de parler.

Néanmoins, toutes ces activités spatiales et temporelles symbolisent bien des phénomènes supérieurs, rigoureusement spirituels, précisément parce que celles-ci sont à l’origine de leur existence physique.

Dans un texte très célèbre, Rabbi Yossef Gikatila illustre cette correspondance au moyen de l’image suivante. Lorsque l’on écrit le nom d’une personne sur une feuille de papier, on n’établit, bien évidemment, aucun rapport, aucune relation entre les lettres inscrites sur le papier et la personnalité physique et morale de celui ou de celle qui porte ce nom. Pour autant, écrire ce nom est bien le symbole qui permet de se souvenir de cette personne.

Il en est rigoureusement de même pour la terminologie anthropomorphique. Il n’y a rien de commun entre elle et ce qu’elle veut exprimer. Pour autant, elle permet de définir des catégories, des notions et des concepts, qui ont tous une nature spirituelle, détachée du temps et de l’espace.

De nombreux ouvrages kabbalistiques développent cette idée. Rabbi Ichaya Horovits (Chneï Lou’hot Haberit, page 10d) en déduit que l’on ne peut dire, à proprement parler, que « la Torah parle le langage des hommes ». En fait, le contraire est vrai et tous les concepts terrestres font seulement allusion aux concepts célestes, qui, eux, constituent l’existence véritable.

C’est donc dans ce contexte qu’il faut interpréter la terminologie anthropomorphique. Du reste, Rabbi Ichaya Horovits, à la même référence, précise que la Torah décrit, au sens propre, des phénomènes qui concernent les sphères spirituelles et que sa dimension matérielle n’a donc qu’un sens figuré. C’est de cette manière qu’il faut comprendre les termes « masculin » et « féminin », qui sont fréquemment employés par la Kabballa.

Le premier décrit l’émanation active, alors que le second correspond à un rôle passif, à la réception des forces. Rabbi ‘Haïm Vital (Ets ‘Haïm 11,6) précise que « toutes les fonctions de l’univers sont conformes au principe de l’union d’un élément masculin et d’un élément féminin ». Le premier est celui qui éprouve de la compassion, est le plus élevé et accorde l’émanation. Le second est celui de la rigueur, le plus bas, qui reçoit du premier. De fait, une terminologie similaire peut également être découverte dans le Talmud.

B. La métaphore humaine

Pour décrire la présence de la Divinité dans l’univers, la métaphore que les Kabbalistes, de même que de nombreux philosophes, préfèrent est l’analogie avec l’homme. Les concepts théologiques définissant la relation entre D.ieu et le monde sont souvent empruntés à ceux qui existent entre le corps et l’âme. On cite alors, en particulier, les forces de l’âme, ses facultés, ses fonctions et ses manifestations.

La référence servant de base à cette présentation est le verset (Job 19, 26): « Par ma chair, je contemplerai le Divin ». Et nos Sages disent (traité Bera’hot 10a): « Tout comme lâme se répand dans l’ensemble corps, voit mais n’est pas vue, fait vivre le corps, est pure, pénètre jusqu’au plus profond, est la même dans tout le corps, ne mange pas, ne boit pas, a une place dont nul n’a connaissance, il en est de même pour le Saint béni soit-Il ». D’une certaine manière, il y a, là encore, une application du principe précédemment énoncé à propos de la correspondance entre les valeurs terrestres et les sphères célestes.

Certes, définir l’âme est un moyen commode de percevoir la Divinité. Mais, une telle démarche reste cependant une approximation anthropomorphique, dont la portée est donc nécessairement limitée et qu’il faut considérer avec précaution. On doit se souvenir, comme le souligne Rabbi Chnéor Zalman qu’en certains domaines, cette analogie n’a plus aucun sens. Il dit (Tanya, chapitre 9):
« Cette comparaison permet d’obtenir une perception approximative. Car, en réalité, elle n’a rien à voir avec ce qu’elle doit décrire. En effet, l’âme ressent les mutations du corps et ses douleurs, alors que le Saint béni soit-Il n’est en aucune manière affecté par les événements du monde et par ses transformations, ce qu’à D.ieu ne plaise, ni même par le monde lui-même. Tout cela n’a aucun effet sur Lui. »

De plus, « l’âme et le corps sont différents, par leur source, tout d’abord. La source et l’essence du corps sont totalement indépendants de l’âme ». Ainsi, le corps, même lorsqu’il est parfaitement soumis à l’âme, n’en demeure pas moins une entité distincte. A l’opposé, « le Saint béni soit-Il conduit toute créature à l’existence, à partir du néant. Chaque chose est insignifiante devant Lui, comme le rayon de soleil n’existe pas, par rapport au soleil lui-même ».

C. La métaphore de la lumière

Tout comme l’âme est une métaphore très courante, le terme de lumière est aussi fréquemment utilisé par les Sages de l’enseignement ésotérique de la Torah pour décrire les différentes émanations et manifestations de la Divinité. Il figure aussi dans la littérature talmudique et midrachique, de même que dans les écrits philosophiques médiévaux.

Mais, les Kabbalistes l’affectionnent particulièrement, car la valeur numérique du mot Or, lumière est la même que celle de Raz, le secret, ces deux notions étant directement liées. Ce terme est particulièrement bien choisi, pour différentes raisons. Rabbi Joseph Albo mentionne les suivantes (Ikarim 2, 29), qui, par analogie, s’appliquent également à la Divinité:

1. l’existence de la lumière est incontestable.
2. La lumière n’est pas matérielle.
3. La lumière permet la vision. Gr‚ce à elle, les couleurs potentielles deviennent réalité.
4. La lumière réjouit l’âme.
5. Celui qui n’a jamais perçu la lumière ne peut pas concevoir les couleurs, ni le bonheur et le plaisir de la clarté.
6. Celui qui perçoit la lumière ne peut la supporter lorsqu’elle est trop intense. S’il continue néanmoins à l’observer, il sera aveuglé et, par la suite, ne pourra plus voir ce qui lui apparaît d’ordinaire.

Grace à toutes ces qualités, la lumière est l’image la plus proche des valeurs immatérielles, qu’elle permet donc de saisir. De même, Rabbi Joseph Ergas énumère (Chomer Emounim 2, 11), à son propos, les qualités suivantes:

1. La lumière émane d’un luminaire dont elle ne se sépare jamais. Lorsque celui-ci s’éteint ou bien est déplacé, elle disparaît et les rayons précédemment émis ne forment pas une entité distincte du luminaire, mais se retirent avec lui. Seule la lumière a cette qualité, que ne possède aucune autre substance. Elle est (Kouzari 4, 3): « La substance matérielle la plus noble et la plus fine ».
2. La lumière se répand instantanément.
3. La lumière illumine tous les objets matériels et traverse même ceux qui sont transparents.
4. La lumière ne se mélange et ne compose avec aucune autre substance.
5. Intrinsèquement, la lumière ne change pas. Son intensité ou ses couleurs dépendent de facteurs qui lui sont extérieurs et non de la lumière elle même.
6. La lumière est indispensable à la vie.
7. La lumière est reçue et perçue en fonction de la capacité du réceptacle dont on dispose.

Une telle définition est, bien sûr, basée sur la perception empirique de la lumière et non sur sa définition scientifique. Pour autant, sa comparaison avec la Divinité reste approximative, relevant de l’analogie et de la métaphore. Elle ne peut, en revanche, être prise au sens propre. Et Rabbi Joseph Albo, à la même référence, précise que « il ne faut pas commettre l’erreur de penser que cette lumière intellectuelle émane d’une source matérielle, comme la lumière courante ».

Rabbi Moché Cordovéro émet une mise en garde encore plus claire, soulignant que cette allégorie ne peut être interprétée littéralement, « car nous ne sommes pas capables d’imaginer une image qui ne soit pas physique » (Elima Rabbati, page 4b).

De fait, le Tséma’h Tsédek, troisième Rabbi de Loubavitch, expose les limites de cette image, de différents points de vue. Ainsi, explique-t-il, la lumière physique est émise par sa source de manière automatique. Le luminaire n’a pas le pouvoir de la retenir. Bien évidemment, l’équivalent de cette restriction ne s’applique nullement à l’Emanation divine.

En conclusion, il convient de rappeler la mise en garde des Kabbalistes, que l’on ne répétera jamais assez. Tous les termes et concepts s’appliquant au Divin doivent être extraits de toute connotation temporelle, spatiale ou corporelle. Ils doivent être interprétés uniquement dans leur dimension spirituelle.