Le Rav Ron Chaya a quitté ce monde dimanche 13 Tamouz, 28 juin 2026, à l’hôpital Hadassah Ein Karem de Jérusalem, entouré des siens. Depuis deux semaines, il luttait entre la vie et la mort après une opération difficile. Né en Suisse de parents israéliens, élevé entre deux cultures et deux langues, Ron Chaya a traversé le doute, la guerre et la téchouva avant de devenir l’une des voix les plus écoutées du monde juif francophone. Conférencier hors pair, directeur de la Yéchiva Yossef à Jérusalem depuis trente ans, il a marqué des générations entières à travers ses séminaires légendaires des années 1990, puis par l’extraordinaire audience qu’il a bâtie sur internet. Ce portrait retrace, à travers ses propres mots, le parcours d’un homme authentique, habité par la recherche de la vérité et la transmission de la Torah.

 

 

 

Ron Chaya est né en Suisse de parents israéliens, dans une famille profondément marquée par les tensions entre tradition et modernité. Du côté maternel, son arrière-grand-père avait quitté l’Ouzbékistan en 1873 (5633) pour s’établir à Jérusalem, faisant partie des premières familles à s’installer hors des murailles de la Vieille Ville. Il fonda la synagogue Moussaïoff, qui existe encore aujourd’hui, et constitua une bibliothèque de Kabbale de référence, consultée par des spécialistes jusqu’à notre époque. Sa mère, née à Jérusalem en 1936 (5696) dans cet environnement religieux et sioniste, avait cependant connu un basculement brutal : rattrapée par le courant sioniste athée et antireligieux de l’époque, elle s’était éloignée de l’observance jusqu’à en devenir une militante farouche. Cette trajectoire allait marquer profondément l’enfance du futur Rav.

Ses parents se marient grâce à la Bra’ha du Rabbi

Son père, né au Liban en 1934 (5694) et orphelin de père à onze ans, avait rejoint Israël clandestinement à quatorze ans, poussé par les réseaux d’immigration clandestine actifs dans les pays arabes. Élevé dans un kibboutz résolument laïc et antireligieux, il avait pris ses distances avec l’observance — ce qui constituait, aux yeux du grand-père maternel de Ron Chaya, un obstacle rédhibitoire au mariage envisagé. Un homme venant d’un kibboutz non religieux, jamais de la vie, décréta-t-il. La mère de Ron Chaya tomba dans une profonde dépression.

C’est alors que la famille décida d’écrire au Rabbi de Loubavitch pour lui soumettre la situation. La réponse du Rabbi fut nette et pratique : si le jeune homme était prêt à observer le Chabbat, les lois de la pureté familiale et les règles alimentaires, le mariage pouvait avoir lieu. Cette bénédiction conditionnelle était en réalité bien plus qu’une autorisation rabbinique formelle : elle était la reconnaissance que la foi ne se mesure pas à l’origine sociale ou au milieu d’appartenance, mais à la volonté sincère de s’engager dans un chemin de vie juive authentique.

Le père de Ron Chaya accepta sans hésitation. Il n’était pas un grand orthodoxe, précise son fils, mais il connaissait la synagogue, il avait reçu cela dans sa chair dès son enfance, malgré les années de kibboutz. L’accord du Rabbi de Loubavitch ouvrit ainsi la voie au mariage. « C’est grâce au Rabbi de Loubavitch que je suis né », conclut Ron Chaya avec une simplicité qui dit tout le poids de cette décision. Sans cette réponse, sans cette bénédiction, il n’y aurait pas eu de couple, pas de famille, pas d’enfant — et l’histoire que des dizaines de milliers de Juifs ont reçue de sa bouche n’aurait jamais existé.

Le couple s’installa provisoirement en Suisse pour y « faire un peu d’argent » — trois mois prévus qui se transformèrent en une vie entière. Ron Chaya grandit donc à Genève, élevé entre l’hébreu de ses parents et le français de l’école, dans l’attente perpétuelle du retour en Israël que son père promettait chaque année sans le réaliser. À sept ans, lors de la guerre des Six Jours, son père, retenu en Suisse par la maladie, vécut douloureusement son impossibilité de rejoindre les combattants. À la même époque, rentrant de l’école après avoir étudié Guillaume Tell, Ron Chaya déclara fièrement être suisse — et reçut une gifle de son père : « Tu n’es pas suisse, tu es juif, tu es israélien. »

Une jeunesse entre recherche et questionnement

Sa mère, lassée d’une religion qu’elle avait reçue de façon contrainte et blessante, avait adopté une posture résolument antireligieuse. Elle lui transmit cependant une valeur décisive : la quête de la vérité. « Elle m’a enseigné à rechercher la vérité, pas la Torah, la vérité », se souvient-il. C’est cette disposition d’esprit — exigeante, rationnelle, insatisfaite des réponses toutes faites — qui allait guider tout son parcours.

À l’adolescence, Ron Chaya lisait la philosophie, s’intéressait aux pensées venues d’Inde, s’interrogeait sur Dieu, se cherchait. Juif parmi des non-Juifs en Suisse, israélien en exil, pratiquant par intermittence, il se vivait comme un être « déplacé ». À la maison, malgré les convictions de sa mère, les grandes fêtes étaient célébrées et les bougies allumées. C’était ce qu’il appelle le « traditionalisme » — un judaïsme de l’âme plutôt que de la lettre.

À dix-neuf ans, au moment de la maturité, il décida de partir pour Israël plutôt que de s’inscrire à l’université suisse et de s’intégrer dans l’entreprise florissante de son père. Une amie l’avait convaincu de rejoindre un séminaire d’une année à Jérusalem — lequel fut finalement annulé, Providence qu’il interprète avec le recul comme une grâce divine, tant l’environnement mixte de cet établissement lui paraît aujourd’hui incompatible avec une véritable démarche religieuse. Il passa donc cette année en Israël à étudier à l’université hébraïque, où il suivit des cours de philosophie et… de Talmud, enseigné par un professeur religieux à un auditoire international qui comptait des Chinois, des Palestiniens et même un missionnaire chrétien camouflé en étudiant.

L’armée, la guerre et la téchouva

Citoyen israélien par ses parents, Ron Chaya fit son service militaire dans les blindés. C’est à cette période que germa sa téchouva. Dans les semaines précédant l’incorporation, il prit la décision de ne plus conduire le Chabbat — décision qu’il dut cacher à sa mère, avec qui il avait fait un accord. Au fond de son sac militaire, soigneusement dissimulées, il emportait des Téfilines qu’il ne portait pas encore, mais dont il refusait de se séparer : « Je suis juif », répondit-il simplement à son commandant qui s’en étonnait.

L’entrée dans la vie observante s’opéra en deux étapes décisives. La première : annoncer à ses camarades de chambrée, tous laïcs et anticléricaux, qu’il portait désormais la kippa. La deuxième, plus redoutable encore selon lui : gravir les marches de la yéchiva. Cette scène, qu’il a racontée des centaines de fois, est restée emblématique de ce qu’il appelle la « force de l’imagination » — le yétser hara qui transforme une porte en montagne. Arrivé au pied de l’escalier, entendant une expression en yiddish, il fit demi-tour. Ce fut sa grand-mère qui le relança : « Il y a quelques semaines, tu affrontais des tanks syriens. Tu t’arrêtes à l’extérieur d’une yéchiva ? »

Quelques semaines après avoir mis la kippa, la guerre du Liban éclata, en juin 1982 (Siwan 5742). Ron Chaya y participa en tant que chef de char. Il raconte deux épisodes de protection miraculeuse : un obus tomba à l’endroit exact où il se trouvait quelques secondes plus tôt, au sommet d’une dune où il observait les combats — imprudence de jeune soldat avide d’action ; et il marchait dans un champ parsemé de bombes à fragmentation non explosées. « Dieu m’a sauvé alors que je ne pense pas que je le méritais à l’époque », dit-il simplement.

La yéchiva, les séminaires et l’éveil d’une génération

À l’issue de la guerre, Ron Chaya intégra la Yéchiva Ohr Somayach, dans le giron du mouvement Arachim — l’organisme pionnier en Israël pour les séminaires de rapprochement à la Torah. C’est là qu’il découvrit sa vocation de conférencier. Un voisin d’étude francophone le remarqua et lui proposa de devenir conférencier aux côtés d’un certain Rigler. Sollicités par le réseau de Pinha’s Adam, ils animèrent leurs premières journées de réflexion à Jérusalem, puis à Paris.

À partir de 1988 (5748), les séminaires francophones — week-ends de deux jours présentés avec le slogan « Satisfait ou remboursé » — se multiplièrent en France, en Belgique, au Québec. Le phénomène devint rapidement un fait de société. Ron Chaya y animait des conférences sur les codes de la Torah, sur les preuves de la divinité de la Torah, sur Auschwitz et la foi, sur le rapport entre le bien et le mal, le tout avec une rigueur intellectuelle et une chaleur humaine rares. Il jouait du piano entre les sessions. Il dansait avec les participants.

Environ la moitié des personnes présentes amorçaient un retour à l’observance. « Les paroles qui sortent du cœur pénètrent le cœur », dit-il en citant les Sages. Les conférences sur les codes de la Torah — ces séquences de lettres équidistantes dans le texte biblique révélant des noms et des événements historiques — firent sensation, au point d’être citées dans la revue scientifique américaine Statistical Science. Mais Ron Chaya souligne lui-même les limites de cet outil : la Torah encode des occurrences possibles, non des certitudes, et ces conférences furent arrêtées lorsque des scientifiques contestèrent publiquement leur valeur statistique — même si ces contestations étaient, selon lui, infondées.

Sa mère elle-même, qu’il avait réussi à convaincre d’assister à un séminaire en échange de sa visite chez un psychiatre (elle le soupçonnait d’avoir des troubles obsessionnels compulsifs à cause de ses lavages de mains rituels), fut bouleversée. Elle pleura pendant quarante-huit heures et prit la décision de revenir à la Torah. Aujourd’hui, elle porte la perruque et observe l’ensemble des mitsvot.

La Yéchiva Yossef : trente ans de transmission

En 1994 (5754), un jeune homme de dix-sept ans rencontré lors d’un séminaire à Montréal, Michel Ifra, insista auprès du Rav Chaya pour qu’il ouvre une yéchiva destinée aux jeunes francophones en Israël. Ron Chaya résista longtemps, jusqu’à ce que le Rav Elbaz lui propose les locaux dans le quartier Beit Hakerem, non loin du quartier Bokharin fondé par son propre arrière-grand-père.

La Yéchiva Yossef, à Ramot, à Jérusalem, accueille depuis lors des dizaines de jeunes hommes francophones, souvent sans bagage religieux préalable, qui y découvrent le Talmud et la halakha au rythme d’un cursus adapté à leurs besoins. Le Rav Chaya en est le directeur depuis sa fondation. Il y enseigne en hébreu et en français, s’appuyant sur toutes les ressources accumulées au fil de sa vie singulière : huit ans d’allemand pour terroriser les retardataires au lever avec un compte à rebours, le piano pour briser la glace, l’humour suisse pour désamorcer les résistances.

Internet, les millions d’auditeurs et la polémique Elmaleh

Au milieu des années 2000, alors que les séminaires s’espacèrent — le Rav Chaya décidant, sur avis de son maître le Rav Steinman zatsal, de cesser les voyages en France pour des raisons de modestie du regard —, un élève lui suggéra de mettre ses cours en ligne. Ce qui avait commencé comme une curiosité devint une révolution. Là où les séminaires réunissaient au maximum cinq cents personnes, internet en attirait des milliers, puis des dizaines de milliers.

Ses cours improvisés, donnés à la yéchiva ou depuis son domicile, traitent de tout : les preuves de l’authenticité de la Torah, les secrets de la Kabbale, l’actualité géopolitique à la lumière des textes prophétiques, la téchiva et ses mécanismes psychologiques, les questions posées par des internautes du monde entier. Il reçoit également, au fil des années, des personnes se prenant pour le Machia’h — phénomène psychiatrique qu’il traite avec pragmatisme, en les orientant vers un professionnel de santé.

Une controverse retentissante l’a opposé à un humoriste français de renom dont il ne cite pas le nom, après que celui-ci eut annoncé la sortie d’un film présentant la conversion au christianisme. Le Rav Chaya intervint publiquement — non pour s’adresser à l’humoriste, précise-t-il, mais pour alerter les Juifs français sur les arguments irréfutables contre le christianisme, et notamment sur l’histoire des persécutions que cette religion a fait subir au peuple juif. Son invitation à venir débattre à la yéchiva reste, à ce jour, ouverte.

La transmission d’une ségoula talmudique

Parmi les éléments les plus emblématiques de son enseignement figure une pratique issue du traité Chabbat du Talmud, répertoriée par le Kaf Hahayim et dans le Choul’han Aroukh (chapitre 336 sur les lois de la guérison) : en cas d’arête de poisson ou d’os coincé dans la gorge, il convient de placer sur la tête du patient une arête du même type de poisson, en prononçant la formule had nahit bala (« un piquant est descendu avalé ») puis son inverse. Cette pratique, vérifiée expérimentalement selon les décisionnaires, a été présentée en « live » lors de nombreux séminaires et a donné lieu à des histoires savoureuses, dont celle d’un jeune Canadien de dix-sept ans qui, lors d’un séminaire dans la forêt québécoise, avala volontairement une grosse arête pour « essayer » — et fut immédiatement délivré.

La Guéoula, le Machia’h et le message final

La thématique messianique traverse toute l’œuvre du Rav Chaya. Depuis trente ans, il annonce l’imminence de la venue du Machia’h à chaque grande crise — le corona, le 7 octobre, les guerres régionales — en s’appuyant sur les textes des prophètes, notamment Yéhézkel 36 qui décrit avec une précision saisissante le retour du peuple juif sur sa terre, la reconstruction des villes, le renouveau spirituel. Il reconnaît sans détour la possibilité de se tromper sur les délais, mais maintient que l’obligation d’avertir demeure, et que l’époque est sans précédent dans l’histoire juive pour la proximité de la délivrance.

Un kabbaliste de sa connaissance lui aurait dit un jour, en présence de sa femme : « Moi, je ne sais pas si je verrai le Machia’h. Vous, oui. » Ron Chaya tient cette assurance comme un engagement, transmis avec la rigueur de celui qui sait que l’attente doit être active, totale — comparable, dit-il en citant le Doubno Maggid, à celle d’une mère qui, à quatre heures de l’après-midi, va et vient au balcon parce que son enfant tarde à rentrer de l’école.

À une époque où des études sociologiques indiquent qu’au lendemain du 7 octobre 2023 (7 Tichri 5784), un tiers des Juifs israéliens se seraient rapprochés de la Torah, le Rav Chaya voit dans ce mouvement la confirmation des prophéties. Son message de conclusion, inchangé depuis des décennies, est celui-là : « Nous sommes la génération qui aura la chance de voir le Machia’h. Nos ancêtres, s’ils avaient su cela, auraient pleuré de n’avoir pas pu l’attendre à notre place. »