Lundi matin, l’émir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani a reçu dans son bureau du palais de Lusail, à Doha, une délégation de Rabbanim venus lui présenter leurs condoléances après la disparition de son père. Conduite par le Rav Mendy Chitrik, Chalia’h du Rabbi à Istanbul et président de l’Alliance des Rabbanim des États islamiques, la délégation comprenait son fils, le Rav Eliyahou Chitrik, ainsi que le Grand Rabbin d’Iran, Yehouda Gerami. Fait rare dans un pays du Golfe dépourvu de relations officielles avec Israël, l’émir a lui-même rendu publique cette rencontre placée sous le signe du dialogue et du respect mutuel.
Une audience au palais de Lusail
C’est dans son palais de Lusail, à Doha, que l’émir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, a accueilli lundi matin une délégation de Rabbanim de l’Alliance des Rabbanim des États islamiques. La délégation était venue présenter ses condoléances au souverain, à la famille régnante et au peuple qatari après le décès de son père et prédécesseur, Cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, disparu le 12 juillet à l’âge de soixante-quatorze ans. Ancien émir ayant abdiqué en 2013 en faveur de son fils, le défunt demeurait une figure très aimée dans son pays, et depuis sa disparition l’émir Tamim reçoit dans son palais rois, princes, chefs d’État et représentants d’organisations du monde entier, selon la tradition qui veut que les dignitaires étrangers se rendent au Qatar au décès d’un émir.
L’entrevue, qui a duré près d’une heure, s’est tenue en présence du Premier ministre et ministre des Affaires étrangères qatari, Cheikh Mohammed ben Abdelrahmane ben Jassim Al Thani, ainsi que du chef du Diwan émiri, Abdallah ben Mohammed Al Khoulaïfi. Le bureau de l’émir a lui-même relayé la rencontre sur les canaux officiels du palais, un geste inhabituel de la part d’un État du Golfe qui n’entretient aucune relation formelle avec l’État d’Israël.
Une délégation venue du cœur du monde musulman
À la tête de la délégation se trouvait le Rav Mendy Chitrik, Chalia’h du Rabbi à Istanbul, Rav de la communauté ashkénaze de la ville et président de l’Alliance des Rabbanim des États islamiques. Il était accompagné de son fils, le Rav Eliyahou Chitrik, qui veille sur la communauté juive du Qatar et sur les nombreux visiteurs juifs qui s’y rendent, ainsi que du Grand Rabbin d’Iran, Yehouda Gerami. La présence conjointe, au palais d’un émir arabe, d’un Chalia’h du Rabbi et du Grand Rabbin d’Iran confère à cette entrevue une portée que peu d’observateurs auraient imaginée il y a encore quelques années.
Né à Tsfat au sein d’une famille hassidique, arrière-petit-fils du Rav Yehouda Chitrik, le Rav Mendy Chitrik s’est établi à Istanbul en 2001 avant d’être nommé Rav de l’antique communauté ashkénaze de Turquie en 2003. Père de huit enfants, il consacre depuis plus de vingt ans son énergie au renforcement de la vie juive dans un pays à majorité musulmane, où maintenir un cadre communautaire et religieux exige patience et discrétion.

Les remerciements du Rav Chitrik
À l’issue de l’audience, le Rav Chitrik a tenu à exprimer sa gratitude à l’émir pour l’accueil chaleureux réservé à la délégation et pour son soutien à la vie juive au Qatar. Il a adressé ses remerciements sincères à Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani pour avoir reçu les représentants de l’Alliance des Rabbanim des États islamiques au palais de Lusail, en présence du Premier ministre.
« Je suis reconnaissant du soutien de Son Altesse, qui permet à la vie juive de prospérer au Qatar et à mon fils, le Rav Eliyahou Chitrik, de servir la communauté juive ainsi que les nombreux visiteurs juifs du pays », a-t-il déclaré. De son côté, l’émir a exprimé sa reconnaissance au président de l’Alliance pour la sincérité de ses sentiments et la délicatesse de ses condoléances.
L’Alliance des Rabbanim des États islamiques
Fondée en septembre 2019 par le Rav Chitrik lui-même, l’Alliance des Rabbanim des États islamiques est la première organisation rabbinique du monde musulman. Elle relie et soutient les Rabbanim qui exercent leur ministère auprès des communautés juives établies dans les pays à majorité musulmane, où l’aide venue des institutions américaines ou israéliennes peut parfois se révéler difficile à obtenir. Son activité est reconnue par le Grand Rabbin séfarade d’Israël, le Rav Its’hak Yossef, dont les directives halakhiques encadrent son action.
L’Alliance rassemble aujourd’hui une quarantaine de Rabbanim, dont la majorité sont issus du mouvement Habad, au service d’environ cent dix mille Juifs répartis dans dix-huit pays, de l’Albanie à l’Azerbaïdjan, du Maroc au Nigeria, de la Tunisie à l’Ouzbékistan, en passant par la Turquie, l’Iran ou les Émirats arabes unis. Au fil des années, l’organisation s’est également distinguée par ses opérations humanitaires, notamment lorsqu’elle a organisé, en 2021, l’évacuation depuis Kaboul du dernier Juif d’Afghanistan.

Un message de dialogue entre les communautés
Interrogé après la rencontre, le Rav Chitrik a décrit cette visite comme une expression d’amitié, de respect mutuel et de fraternité, tout en rappelant combien les temps de guerre et de conflit éprouvent la solidité des liens noués entre les hommes. Il a insisté sur la nécessité de renforcer le dialogue entre les communautés juives et musulmanes, comme entre leurs responsables religieux.
« La paix ne se fait pas seulement entre les gouvernements. Elle commence entre les gens », a-t-il affirmé, ajoutant que le fait d’ouvrir son cœur à autrui constitue déjà un pas dans la bonne direction. Reconnaissant que les communautés juives du monde musulman ont considérablement diminué au cours du siècle écoulé, il a souligné que leur présence demeure aujourd’hui essentielle, tant elles témoignent d’une coexistence possible entre Juifs et musulmans, par-delà les tensions géopolitiques.
Un geste au poids symbolique
En choisissant de rendre publique cette entrevue sur ses propres canaux officiels, l’émir du Qatar a posé un geste dont la portée dépasse la simple courtoisie diplomatique. Un tel signe de reconnaissance envers la vie juive, émanant d’un État du Golfe sans relations formelles avec Israël, demeure suffisamment inhabituel pour être remarqué et prolonge, à sa manière, le travail patient mené par les Chlou’him du Rabbi aux quatre coins du globe, y compris là où l’on n’attendait pas de les voir franchir les portes d’un palais.
Car c’est bien cela que rappelle, en filigrane, cette visite au palais de Lusail : la vie juive dans le monde musulman n’appartient pas seulement au passé, mais demeure une réalité vivante, portée par des femmes et des hommes qui, avec la bénédiction du Rabbi, continuent d’éclairer les lieux les plus inattendus.

















