Le Rabbi, dans la seconde Si’ha du Likoutei Si’hot volume 6, aborde un concept fondamental dans la pensée hassidique et la philosophie juive : le sens profond des « voyages » (מסעות – massa’ot) du peuple juif, tant physiques que spirituels. À travers une analyse minutieuse du verset final du livre de l’Exode, le Rabbi dévoile des couches de signification qui offrent une perspective transformatrice sur l’histoire juive et notre rapport à l’exil et à la rédemption.
Pour comprendre pleinement cette Si’ha, commençons par son contexte biblique. Le livre de l’Exode (Chemot) se termine par ces mots :
« Car la nuée de l’Éternel était sur le Tabernacle pendant le jour, et un feu y apparaissait la nuit, aux yeux de toute la maison d’Israël, dans tous leurs voyages. »
C’est sur ces derniers mots – « בכל מסעיהם » (be’hol mass’eihem – « dans tous leurs voyages ») – que le Rabbi construit sa réflexion. À première vue, cette conclusion peut sembler anodine, mais selon le principe herméneutique que « tout suit la conclusion » (הכל הולך אחר החיתום – hakol hole’h ahar ha-hitum), ces mots contiennent l’essence même du livre de Chemot entier.
Les étapes deviennent des voyages : l’explication de Rachi
Le point de départ de cette analyse est le commentaire de Rachi sur l’expression « dans tous leurs voyages ». Rachi observe :
« Comme ils repartaient voyager depuis chaque lieu où ils avaient campé, tous leurs lieux de campement sont appelés ‘voyages’. »
Cette explication semble d’abord purement linguistique ou technique : les lieux où le peuple s’arrêtait (מחנות – mahanot, « campements ») sont appelés « voyages » (מסעות – massa’ot) simplement parce que de chaque arrêt, ils reprenaient ensuite leur route.
Mais le Rabbi perçoit ici quelque chose de beaucoup plus profond.
La transformation ontologique : de l’arrêt au mouvement
Dans la tradition hassidique, et particulièrement dans la philosophie de Habad, les concepts d' »arrêt » et de « mouvement » ont des significations métaphysiques profondes :
- L' »arrêt » (חניה – hanaya) symbolise la limitation, la fixité, l’attachement à un niveau particulier d’existence ou de conscience.
- Le « voyage » (מסע – massa) représente l’élévation, la transformation, le dépassement des limites existantes.
Lorsque Rachi nous dit que même les arrêts sont appelés « voyages », il nous invite à une compréhension révolutionnaire : ce qui apparaît extérieurement comme un arrêt, une pause, voire une régression, est en réalité, intérieurement, un mouvement vers l’avant.
Le peuple juif : fin ou moyen ?
Le Rabbi approfondit cette idée en introduisant un principe philosophique crucial :
« Le peuple juif n’est pas un moyen pour atteindre une autre fin, mais la finalité réside en eux-mêmes. »
Cette affirmation peut sembler abstraite, mais elle a des implications profondes. Dans de nombreuses philosophies, l’être humain est considéré comme un instrument pour réaliser un but extérieur à lui-même – servir Dieu, perfectionner le monde, etc. Le Rabbi affirme ici que, dans la perspective de la Torah, le peuple juif n’est pas simplement un « outil » pour accomplir la volonté divine, mais incarne en lui-même cette finalité.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Cela implique que chaque étape de l’existence et de l’histoire juives a une valeur intrinsèque, et non pas seulement instrumentale. L’expérience de l’exil, par exemple, n’est pas simplement un « couloir » menant à la rédemption, mais possède sa propre signification et sa propre sainteté.
La rétroactivité spirituelle
De ce principe découle une idée révolutionnaire :
« Lorsque les Juifs s’élèvent à un niveau supérieur, leur niveau précédent s’élève également. »
Le Rabbi introduit ici un concept que l’on pourrait appeler « rétroactivité spirituelle ». Dans la vision conventionnelle du progrès spirituel, nous laissons simplement derrière nous les étapes antérieures comme des échelles qu’on abandonne après les avoir gravies. Mais le Rabbi suggère quelque chose de beaucoup plus profond : l’élévation future transforme rétroactivement le passé.
Ainsi, lorsque le peuple juif atteint un nouveau niveau d’élévation spirituelle, cette élévation ne laisse pas derrière elle les stades précédents, mais les élève avec elle. L’expérience de l’esclavage en Égypte n’est pas simplement « dépassée » par la libération, mais elle est elle-même transformée et élevée par cette libération.
De Mitsraïm à Metsarim : l’Égypte comme métaphore
Pour approfondir cette compréhension, le Rabbi cite l’Admour Hazaken (Rabbi Shneur Zalman de Liadi), qui offre une interprétation du verset « Voici les voyages des enfants d’Israël qui sont sortis du pays d’Égypte » (אלה מסעי בני ישראל אשר יצאו מארץ מצרים).
L’Admour Hazaken se demande pourquoi ce verset parle des « voyages » (au pluriel) par lesquels les Israélites « sont sortis d’Égypte », alors que la sortie d’Égypte proprement dite ne constituait qu’un seul voyage. Sa réponse est profonde :
« Tant qu’ils n’avaient pas atteint le Jourdain près de Jéricho, ils se trouvaient encore en ‘Égypte’ – dans des limitations et des frontières. »
Il y a ici un jeu de mots significatif entre « מצרים » (Mitsraïm – « Égypte ») et « מצרים » (Metsarim – « limitations, étroitesses »). L’Égypte n’est pas seulement un lieu géographique, mais une condition existentielle caractérisée par la limitation et la contrainte.
Dans cette perspective, la sortie d’Égypte n’est pas un événement ponctuel mais un processus continu de libération des diverses formes de limitations – physiques, psychologiques, spirituelles – qui entravent notre pleine expression. Chaque « voyage » des Israélites dans le désert représentait ainsi une nouvelle étape de libération de quelque forme de « Metsarim » (limitation).
La dialectique de l’exil et de la rédemption
Cette compréhension nous amène à une vision révolutionnaire de la relation entre l’exil (גלות – galout) et la rédemption (גאולה – geoula) :
« Intérieurement et de façon cachée, l’exil lui-même est une forme de rédemption. »
Il y a ici une profonde dialectique : l’exil n’est pas simplement l’opposé de la rédemption, mais contient en lui-même, de façon cachée, les semences de cette rédemption. Comme le notent souvent les maîtres hassidiques, les mots hébreux « גלות » (galout – « exil ») et « גאולה » (geoula – « rédemption ») sont composés des mêmes lettres, à l’exception du « א » (alef) présent uniquement dans « גאולה ». Le alef, qui représente l' »Un » divin (אלופו של עולם – Aloufo shel olam), est ce qui transforme l’exil en rédemption – non pas en le remplaçant, mais en révélant ce qui y était déjà contenu de façon latente.
La conclusion et son message profond
La Si’ha atteint son apogée avec l’interprétation du fait que le livre de l’Exode se termine par les mots « dans tous leurs voyages » :
« Après toutes les élévations du peuple juif – la libération d’Égypte, le don de la Torah, et la présence divine dans le Tabernacle – la Torah nous indique que, intérieurement, l’élévation avait déjà commencé lorsqu’ils étaient encore dans l’état de ‘ceux qui venaient en Égypte’. »
C’est ici que la boucle se referme : le livre de l’Exode commence par « Voici les noms des enfants d’Israël qui vinrent en Égypte » (ואלה שמות בני ישראל הבאים מצרימה) et se termine par « dans tous leurs voyages ». Le message est que même lorsque les enfants d’Israël « venaient en Égypte » – dans ce qui semblait être une descente dans l’obscurité de l’exil – cette descente elle-même était déjà, intérieurement, le début de leur élévation.
Applications à notre vie contemporaine
Cette compréhension a des implications profondes pour notre relation à notre propre histoire et à nos défis contemporains :
- La valeur du présent : Chaque moment de notre vie, même ceux qui semblent être des « arrêts » ou des périodes de stagnation, ont une valeur intrinsèque et contribuent à notre voyage spirituel.
- La réinterprétation des difficultés : Les moments difficiles de notre vie ne sont pas simplement des obstacles à surmonter, mais contiennent en eux-mêmes des étincelles de rédemption et de croissance.
- L’unité de l’histoire juive : Toutes les périodes de l’histoire juive – même les plus sombres – sont des parties intégrales d’un seul « voyage » vers la rédemption finale.
- L’espoir dans l’exil : Même dans les moments où nous nous sentons les plus éloignés de notre destination spirituelle, nous sommes déjà, d’une certaine façon, en train de voyager vers elle.
Conclusion : La transformation du regard
Cette Si’ha nous invite à une transformation radicale de notre regard sur notre propre existence et sur l’histoire juive. Elle nous enseigne à voir le mouvement dans l’immobilité apparente, la lumière dans l’obscurité, la rédemption dans l’exil.
En comprenant que même nos « arrêts » sont des « voyages », nous apprenons à reconnaître la valeur de chaque étape de notre parcours et à percevoir la présence divine même dans les lieux où elle semble la plus cachée.
Comme le Rabbi l’enseigne ailleurs, la véritable rédemption n’est pas seulement un événement futur, mais une façon de percevoir la réalité présente – en voyant comment, même dans l’exil, nous sommes déjà, d’une certaine manière, en train d’être rachetés.
















