En ce jour de Sim’hat Torah 5735 (1974), le Rabbi de Loubavitch dévoila une histoire bouleversante où se mêlent la folie d’un homme, le sacrifice de Justes oubliés et le pouvoir réparateur d’un mérite révélé. À travers le récit du Prophète Zacharie et de ceux qui le mirent à mort, il enseigna que juger favorablement son prochain ne relève pas de l’invention, mais de la révélation d’un mérite déjà présent. Une leçon où la parole, capable de tuer par la médisance, se fait ici instrument de délivrance et de guérison.
D’après une histoire contée par le Rabbi de Loubavitch à Sim’hat Torah 5735 (1974).35-1974.
Révéler un mérite déjà présent
Certains pourraient s’étonner que l’on s’efforce de trouver une justification à la conduite d’autrui. C’est pourtant la Michna qui enseigne de juger chacun à l’aune de ses mérites. La Torah nous ordonne de chercher le mérite de tout Juif : non pas d’inventer un mérite, mais de révéler celui qui préexiste au jugement, celui qui peut se trouver à l’origine de la chose jugée. Le fait de l’énoncer expressément permet de faire éclater la vérité de la chose.
L’enseignement du Lachon Hara
Il en va comme du Lachon Hara, le colportage, dont nos Sages enseignent qu’il tue trois personnes : celui qui le prononce, celui qui l’écoute et celui dont on parle. En quoi ce dernier serait-il responsable, au point d’être atteint par la médisance ? Il est clair que le Lachon Hara n’est pas un mensonge, car il porterait alors le nom de calomnie. Il s’agit de rapporter, de colporter la vérité, et pourtant celui dont on jase peut en être frappé. L’explication est qu’il mérite peut-être une punition, mais que celle-ci pourrait demeurer virtuelle, latente, et ne jamais se réaliser. Celui qui attise le feu fait ressortir cette faute et peut précipiter la concrétisation du châtiment.
De la même manière, évoquer le mérite d’un homme tire de l’oubli ses mérites et peut hâter la récompense qui leur est attachée. C’est à ce propos que le Rabbi introduisit son récit.
Un homme frappé de folie
Cet homme avait été jusque-là tout à fait normal : Juif pratiquant, érudit, craignant D.ieu, prompt à donner la Tsedaka et recherchant l’accomplissement des Mitsvot. Jusqu’au jour où il perdit la raison. Il criait, s’agitait, brisait tout sur son passage. Si sa vie n’était plus une vie, celle de sa famille ne l’était pas davantage.
Tout son entourage se mobilisa autour de lui et des siens pour alléger leurs peines quotidiennes. On consulta les meilleurs médecins, on demanda des prières aux Rabbanim. Tous espéraient que cette folie subite disparaîtrait comme elle était venue, sans raison, ou du moins qu’elle s’atténuerait. Vain espoir. Il n’était pas question de le livrer à l’asile, où il serait privé de toute vie juive, enfermé dans un cachot ou parmi de dangereux malades.
Le voyage vers Liadi
On leur conseilla finalement de se rendre chez l’auteur du Tanya, Rabbi Chnéour Zalman, à Liadi, distante de quelques heures de calèche. Son épouse et ses fils parvinrent à le maintenir calme durant le trajet, et ils furent rapidement introduits dans la demeure du maître.
L’homme s’assit face à Rabbi Chnéour Zalman, émettant de temps à autre un grognement et des gestes désordonnés des mains. Le maître lui jeta un regard, comprit aussitôt de quoi il retournait, et se tint prêt à proposer une solution.
Une histoire pour toute réponse
« Asseyez-vous tous, veillez sur lui, je vais vous conter une histoire. » Une histoire ? se dirent-ils. Serions-nous venus de si loin pour entendre les récits d’un Rav ‘hassidique ? Mais ils comprirent vite qu’ils n’avaient d’autre choix que de tendre l’oreille.
« Le Talmud, dans le traité Guittin, rapporte que lorsque Nabuchodonosor détruisit le Premier Temple, l’un de ses généraux remarqua dans la Cour une flaque de sang bouillonnant. Comme il demandait ce que c’était, on lui répondit qu’il s’agissait du sang d’un Prophète nommé Zacharie. »
Il ne s’agit pas ici du Prophète Zacharie mentionné dans le Tanakh, qui revint pour sa part de l’exil de Babel. Ce Zacharie-là avait été assassiné en ce lieu, et depuis, son sang n’avait jamais séché. On explique communément que ce Prophète s’était mis à énumérer durement tous les péchés des Juifs, les avertissant du châtiment divin en des termes si sévères que l’assistance, saisie de fureur, l’avait lapidé.
Le véritable visage des meurtriers
En réalité, l’histoire est un peu différente et mérite d’être vue sous un éclairage positif. Rabbi Chnéour Zalman marqua une pause, se tournant vers le malade puis vers sa famille, pour s’assurer que tous l’écoutaient.
La vérité est que ces hommes qui lapidèrent Zacharie étaient des Justes, des Tsadikim, des hommes droits, peut-être les seuls de leur génération à n’avoir point fauté. Ils œuvraient pour que leurs frères juifs cessent de fauter, se repentent et reviennent à D.ieu.
Dès que Zacharie commença sa harangue, ils comprirent ce qui allait suivre : une prophétie annonçant la destruction du Temple à cause des fautes des Juifs de la génération, et l’exil à Babel. Ils savaient qu’une fois la prophétie prononcée, le sort en serait scellé de façon irréversible.
Le sacrifice des Justes
Ils décidèrent alors d’interrompre Zacharie avant que les mots décisifs ne franchissent ses lèvres. Ils mesuraient pleinement ce que signifiaient leur décision et leur geste : la mort dans ce monde pour meurtre, et l’exclusion du monde futur. Mais ils choisirent de faire don de leur propre destin par amour du Peuple juif, afin de retarder tant soit peu l’échéance et d’offrir à leurs frères quelques jours de plus pour se repentir. La seule façon d’y parvenir était de faire taire Zacharie.
Mais, pourrait-on objecter, pourquoi le Prophète lui-même n’a-t-il pas refusé de prononcer cette prophétie ? Il savait bien qu’une fois les mots dits, la Parole divine ne pouvait que s’accomplir. Il lui suffisait de se taire. Certes, un Prophète qui ne livre pas sa prophétie est passible de mort ; mais pourquoi ne s’est-il pas lui-même sacrifié en refusant de parler ? Ce n’était certes pas l’amour de ses frères juifs qui lui faisait défaut.
Pourquoi le Prophète ne s’est pas tu
La réponse est qu’un véritable Prophète n’a pas d’ego. Il n’est que le canal par lequel D.ieu s’exprime. Lorsque D.ieu déposa ces paroles dans sa bouche, il n’eut pas la possibilité d’agir autrement, tout son être n’étant plus que le véhicule de la Parole divine. Ceux qui le mirent à mort, en revanche, disposaient de leur libre arbitre, et ils en usèrent pour tenter de sauver le Peuple juif de la tragédie et de l’exil.
La guérison et le Tikoun
C’est à cet instant que le « malade » se mit à trembler quelques secondes, ferma les yeux, puis les rouvrit avec un sourire de soulagement. Son souffle avait changé. Il était guéri.
Rabbi Chnéour Zalman posa sur lui un long regard, puis expliqua à la famille stupéfaite : les âmes de ces Justes étaient en souffrance depuis près de deux mille cinq cents ans. Elles ne pouvaient entrer au Gan Eden à cause de ce meurtre, mais les portes du Guéhinom ne s’ouvraient pas davantage, en raison de la pureté de leur intention. Elles cherchaient un Tikoun, une réparation. Elles s’étaient incrustées dans le corps de votre père, dans l’espoir qu’il serait mené auprès de quelqu’un capable de plaider la justesse de leur intention lorsqu’elles péchèrent, et de les délivrer ainsi de cette longue errance entre les portes du Gan Eden et celles du Guéhinom. Voilà pourquoi vous êtes venus jusqu’à moi.
En énonçant un mérite de ceux qui ont tué Zacharie, j’ai opéré un Tikoun de leurs âmes ; et elles, autant que votre père, ont été sauvées.
















