Donné un 7 octobre, jour qu’il est impossible d’oublier, ce cours du Rav Yaacov Abergel part d’une question intime : comment trouver encore la force de danser à Sim’hat Torah au cœur de l’épreuve. De fil en aiguille, il remonte à la Paracha Beréchit et à ce qu’elle révèle sur le sens même de la création. La réponse tient en une image : même la glace peut éclairer, et c’est précisément le corps, la matière, le monde, qui sont appelés à devenir le palais de D.ieu.
Un 7 octobre que l’on ne peut effacer
Nous sommes aujourd’hui le 7 octobre, une date que l’on ne peut pas oublier. Avant d’entrer dans l’étude, je voudrais porter quelques noms, pour une bénédiction : ceux qui ont été frappés, les maris, les frères, les sœurs, les proches endeuillés, ainsi que les premiers tombés. Je pense aussi à un homme parti sans laisser d’enfant, pour qui l’on ne peut dire le Kaddich ; qu’il soit, lui aussi, élevé et libéré. Que tous ceux que nous mentionnons soient inscrits pour le bien.
Comment danser à Sim’hat Torah cette année
Cette année, à l’approche de Sim’hat Torah, je me demandais sincèrement comment j’allais faire pour aller danser. Cela me paraissait presque irréel, comme sorti d’un film de science-fiction, tant l’épreuve avait touché ce qu’il y a de plus fondamental. Juste avant la fête, mon épouse m’a fait lire une histoire qui m’a rendu la force.
Un homme dont le fils était gravement malade avait le cœur brisé. Il écrivit au Rabbi et ne reçut pas de réponse. Vint Sim’hat Torah, et il se demanda, lui aussi, comment il pourrait danser avec la Torah. Mais il comprit qu’il avait une responsabilité envers ses élèves, envers ceux qui le connaissaient, et envers l’honneur de la Torah elle-même : il ne pouvait pas ne pas y aller, ne pas danser, quelle qu’en fût la raison. Alors il y alla, et il dansa comme il se doit. Le Rabbi lui dit ensuite : « Ce que moi je n’ai pas réussi à faire, toi, tu l’as accompli en allant danser. »
En lisant cela, j’ai trouvé une véritable motivation. Et sur le chemin de la synagogue, je me suis demandé d’où devait venir cette joie, cette Sim’ha de la fête.
La joie n’est pas de mesurer ce qu’on a atteint
Il m’est alors apparu une chose simple : il suffit de réfléchir à ce que tu étais avant de faire Techouva, et à ce que tu es devenu. La question n’est pas de savoir jusqu’où tu es parvenu, ni de te dire « je suis fort dans tel domaine, j’ai réussi ceci ». Il s’agit seulement de mesurer la différence d’état d’esprit : où tu étais, où tu es aujourd’hui, quelles sont tes pensées, quels sont désormais tes plaisirs.
En y réfléchissant, j’ai mesuré tout ce que le Rabbi et les Rebbeim m’ont donné : en étudiant leur Torah et leurs Maamarim, en regardant des vidéos, en écoutant des témoignages, en passant le Chabbat auprès de ‘Hassidim qui m’accueillaient, en priant à la synagogue, en étudiant avec d’autres. Je me suis rendu compte que toutes mes joies avaient basculé ailleurs, et que cette joie-là est incommensurable. On ne peut ni la quantifier ni la comparer aux plaisirs que tout le monde connaît. Alors je me suis dit : tu n’as qu’à danser, c’est-à-dire mettre un pied devant l’autre avec la Torah.
C’est dans cet état d’esprit que je suis allé. J’avais très mal aux genoux, et je me suis dit que même cela, je ne devais pas le calculer : rien ne peut empêcher un Juif de danser avec la Torah. C’est une joie véritable. En rentrant chez moi, j’ai dit à mon épouse que c’était exactement cette joie de la responsabilité : je ne peux pas m’arrêter de donner des cours, quelle qu’en soit la portée, quand bien même une seule personne les écouterait. Pour une seule personne, cette responsabilité demeure. Il faut toujours ajouter, toujours aller plus haut.
Beréchit, charnière entre tichri et ‘hechvan
La Paracha Beréchit se situe toujours à la toute fin du mois de Tichri, juste avant ‘Hechvan. Elle est la charnière entre les deux. Tichri est un mois de fêtes : de Roch Hachana à Soukkot, on est entièrement du côté du divin, au-delà du monde. ‘Hechvan, lui, est le mois du quotidien, où il ne reste plus rien de cet éclat manifeste.
Or, depuis le début d’Elloul, toute la finalité tend vers ce moment. C’est maintenant que tout se joue. Le but du mois d’Elloul, de l’image du roi dans les champs, de Roch Hachana, de Kippour, de Soukkot : c’est de faire entrer toutes ces lumières, qui sont au-delà du monde, à l’intérieur du monde. Comme on le dit de la conduite de Beréchit : la manière dont on se comporte à Beréchit, on se comporte ainsi toute l’année.
Le ciel ou la terre : qu’a-t-il créé en premier ?
Le verset d’ouverture dit qu’au commencement D.ieu créa le ciel et la terre. Qu’a-t-Il donc créé en premier ? Les Sages en débattent : pour une opinion, le ciel d’abord ; pour l’autre, la terre. Et l’on peut dire que les deux ont raison.
Dans l’ordre de l’action, dans le déploiement du temps et de l’espace, le ciel fut créé d’abord, puis la terre. Mais dans la pensée, c’est la terre qui vient d’abord, puis le ciel. Car ce qui est premier dans la pensée s’accomplit en dernier dans l’action : lorsque je décide de sortir d’une pièce, l’intention de sortir est première, mais le fait de franchir la porte survient en dernier. « La fin de l’action est au commencement de la pensée. » La terre, le monde matériel, est donc le véritable but de toute la chaîne de la création.
D.ieu a choisi le corps du Juif
C’est le même enseignement qui se dit dans la bénédiction : « Tu nous as choisis parmi tous les peuples. » On n’y parle pas seulement de l’âme des enfants d’Israël, mais de leur corps. Le corps même du Juif est d’une immense importance.
Cette idée est au centre de la Torah du Rabbi. On enseigne en effet que, dans les temps futurs, l’âme sera nourrie par le corps. Pour l’instant, c’est l’âme qui vivifie le corps ; mais à l’ère de la délivrance, ce sera le corps qui nourrira l’âme. Toute la valeur de la matière tient à cela : les commandements divins s’accomplissent par le moyen du matériel. Faire de ce monde une demeure pour D.ieu, c’est transformer le matériel en spirituel, c’est dégager l’étincelle divine enfouie dans la matière, comme on révèle la sainteté cachée dans un morceau de pain en prononçant une bénédiction.
Et c’est pourquoi le corps doit être purifié. Une fois purifié, c’est lui qui donne son élan à l’âme et l’élève, au point que l’âme animale elle-même possède une racine plus haute que tout le reste. De là cette question : qu’est-ce qui est le plus élevé, voir une chose de ses yeux physiques, ou la saisir par les yeux de l’intellect ? Les deux sont essentiels. La vision physique ne laisse aucun doute sur la réalité d’une chose, mais elle ne suffit pas sans la compréhension ; et la compréhension, à son niveau le plus profond, peut même dépasser la vision. L’enseignement de la Torah des temps futurs est précisément que nous aurons la faculté de voir le divin de nos yeux physiques, parce que nous aurons purifié les aspects négatifs de l’âme animale. C’est à cela que sert le Tanya : il nous aide à purifier et à mobiliser la force même de l’âme animale.
Devenir un tsadik par ses propres forces
Beréchit signifie « pour Israël » et « pour la Torah » : c’est pour eux que D.ieu créa le monde. Et dire qu’Il a choisi le corps des enfants d’Israël, c’est enseigner que la grandeur d’un Juif ne se mesure pas seulement à son âme, enracinée dans l’essence de D.ieu, mais aussi à son corps, important à l’intérieur même du monde. Israël est la moisson de D.ieu, les prémices de Sa récolte.
Il y a là une différence essentielle entre deux manières d’aimer son prochain. Selon l’Admour Hazakène, lorsque tu regardes un Juif, tu ne dois pas considérer le corps mais l’âme : tu te dis que l’âme de cet homme est liée à D.ieu, et tu ne t’arrêtes ni à ses fautes ni à son extérieur. Le Rabbi, lui, regardait le potentiel et non le passé : il voyait en chacun un diamant. Dire que « le corps est subordonné à l’âme » revient à dire que l’essentiel est l’âme — et c’est déjà une raison d’aimer chaque Juif, quel qu’il soit.
Mais le Rabbi ajoute davantage. Dans le Tanya, il affirme que chacun a la possibilité de devenir un Tsadik. Qu’est-ce qu’un Tsadik ? C’est celui qui transforme son corps au point que son âme animale elle-même devient divine. Non plus un corps simplement soumis, mais un corps qui t’aide à t’élever jusqu’au niveau du juste. Selon l’approche de l’amour du prochain fondée sur la seule raison, on dirait que D.ieu peut accorder à un homme l’aide d’un juste qui l’élèvera. Mais le Rabbi enseigne que chaque Juif peut, par ses propres forces, parvenir lui-même à ce niveau. C’est là, précisément, que se révèle la valeur du corps purifié.
Les larmes et la mince frontière vers la joie
Il existe, au Mur occidental, une histoire célèbre. Un homme pleurait abondamment, entouré d’autres qui pleuraient aussi. On lui demanda pourquoi il pleurait, et il répondit : « Je pleure parce que je ne pleure pas. » Il voyait les autres émus jusqu’aux larmes, et lui ne l’était pas ; il pleurait de ne pas savoir pleurer comme eux. Cela montre quel potentiel sommeille dans le Juif.
Les larmes, d’ailleurs, ne sont pas seulement amertume. On enseigne que la valeur numérique du mot Dim’a, la larme, est de cent dix-neuf ; en ajoutant un pour le terme lui-même, on atteint cent vingt. Si tes larmes sont des larmes de Techouva, alors ce « un » représente l’intention qui les porte, et cent dix-neuf devient cent vingt : les larmes deviennent larmes de joie. La frontière entre l’amertume et la Sim’ha est infime. Lorsqu’au milieu de la nuit tu te brises dans la Techouva, l’amertume se change ensuite en une extase, en une joie proche du ravissement. Ce passage est nécessaire, mais il n’est pas la finalité : le but n’est pas de pleurer, c’est la joie qui conduit à la délivrance. Et il n’est pas indifférent que le mot Nigun, la mélodie, ait lui aussi la valeur de cent dix-neuf, lui dont on dit que le palais se trouve tout près de celui de la Techouva.
Même la glace peut éclairer
Le Baal Chem Tov a dit un jour une chose qui éclaire tout le reste. Un soir, il n’y avait plus de lumière dans la maison d’étude. Il demanda à ses élèves d’aller découper les morceaux de glace qui pendaient du toit. Ils les posèrent sur les tables, et la maison d’étude s’illumina.
Que signifie en profondeur que même la glace puisse éclairer ? La glace, c’est le corps. Et dire que même la glace éclaire, c’est dire que même le corps peut éclairer. Voilà le fondement même de la racine de Malkhout, au commencement de la Paracha : l’élément qui donne la clé de toute l’année. Il faut dévoiler la lumière qui vient du corps lui-même. C’est pourquoi la lumière du corps se dévoile justement là où la lumière de l’âme fait défaut.
L’été et l’hiver, l’âme et le corps
Quand l’âme est-elle la moins manifeste ? En hiver. En été, le soleil règne, le jour s’étire ; or le soleil correspond à l’âme, la Nechama, voilée par le Nom divin et appelée à sortir de son fourreau dans les temps futurs. Spirituellement, l’été offre donc une facilité à dévoiler l’âme et à comprendre par l’intellect : les forces de l’âme rayonnent, et le corps ne masque plus leur lumière. C’est la beauté de l’enseignement : le monde spirituel est le reflet du monde matériel.
En hiver, à l’inverse, la lumière de l’âme se dissimule, les nuits sont plus longues que les jours. Ce qui se dévoile alors avec le plus de facilité, ce sont les Mitsvot actives, l’agir — et cela, c’est le corps. L’accent n’est plus mis sur le dévoilement de l’intellect, mais sur la puissance du corps. Le Rabbi enseigne ainsi que l’essence divine, dont le corps provient, se révèle précisément quand la lumière de l’âme est cachée.
L’exemple est concret : il n’y a pas de cerveau dans le talon. L’intelligence est dévoilée dans la tête, absente du talon, qui n’est que chair grossière et peau dure. La lumière de l’âme y est totalement cachée. Et pourtant, c’est le talon qui peut entrer dans l’eau bouillante, là où la tête en est incapable : la force de l’abnégation, de la Messirout Néfech, se dévoile là où l’âme ne se dévoile pas. En hiver, c’est donc l’essence de D.ieu que l’on révèle dans son service divin plus encore qu’en été. Car dévoiler l’intellect affaiblit la volonté, et dévoiler la lumière de l’âme peut affaiblir la force de son essence. Faire éclairer la glace, c’est révéler le divin là où il semblait totalement absent.
La pauvreté, racine de la royauté
Quand le Baal Chem Tov reçut pour la première fois le Maguid, venu l’observer pour voir s’il pouvait s’attacher à lui, il lui raconta deux histoires fort simples. Dans l’une, un Juif en chemin, dont le cheval était épuisé, achète un peu de foin à un passant pour le nourrir, puis repart. Le Maguid, qui attendait de grandes révélations de Torah, ne perçut aucune profondeur derrière ce récit et se prépara à repartir, déçu.
Au moment de partir, le serviteur du Baal Chem Tov accourut : le maître le rappelait. Le Baal Chem Tov lui demanda s’il savait lire le Zohar, puis lui fit ouvrir un passage au hasard et l’expliquer. « Est-ce là tout ce que tu peux en dire ? », demanda-t-il. « Oui, c’est tout. » Alors le Baal Chem Tov prit le livre, le posa devant lui, et dit : « Ici est écrit le nom de l’ange Gabriel. » Aussitôt, une colonne de feu descendit dans la pièce et l’ange se révéla. « Et là, l’ange Michel » — et de l’autre côté, une seconde colonne de feu. Le Maguid en fut bouleversé. « Voilà, lui dit le maître, comment il faut étudier le Zohar. » Et il décida de rester.
Cette même profondeur se cache lorsque le Baal Chem Tov montait dans sa calèche le soir du Chabbat, emmenant des ‘Hassidim jusqu’au fond d’une forêt, dans la maison d’un pauvre. C’est l’image de l’âme divine qui vient se dévoiler dans le corps, dans la demeure du pauvre. Car la pauvre, c’est Malkhout : elle ne possède rien d’elle-même, toute sa lumière lui vient des attributs qui la dépassent. Et c’est pourtant elle qui désigne la royauté. De même, le roi David, image de Malkhout, tient sa royauté de ce qu’il dispense la lumière à tous les mondes ; sa vitalité procède de l’humilité, de l’abnégation, du Bitoul devant D.ieu. Celui qui se soumet à D.ieu, Son serviteur, devient maître de toute la terre. Ainsi, « une femme de valeur est la couronne de son mari » : elle reçoit sa lumière de lui, mais c’est précisément par cette réception qu’elle s’élèvera, dans les temps futurs, au-dessus de lui. Il en va de même du corps : il reçoit aujourd’hui sa lumière de l’âme, mais demain il la nourrira et s’élèvera au-dessus d’elle.
Non pas une demeure, mais un palais
Reste la question pratique : comment faire descendre concrètement toutes ces lumières dans le quotidien ? La ‘Hassidout répète sans cesse que la mission du Juif est de faire de son matériel une demeure pour D.ieu. L’Admour Rachab donne ici une clé.
Imagine que tu dessines la maison de tes rêves : tu places ici la terrasse, là la piscine, là les colonnes, là les palmiers, là les fleurs. Tout cela relève de la sagesse du plan, de son agencement. Mais d’où vient le plan lui-même, d’où surgit l’idée de la composition, des matériaux, de l’architecture ? Du plaisir. C’est le Taanoug qui engendre l’idée.
Applique ce principe à notre mission. En réalité, ce n’est pas une simple demeure qu’il faut bâtir pour D.ieu, mais un palais — un palais de rêve, qu’Il ait envie d’habiter, érigé dans tes actions. Les matériaux de ce palais sont les Mitsvot, l’amour de D.ieu, l’amour d’Israël. Mais ce qui engendre tout l’édifice, c’est le plaisir. Il ne suffit donc pas d’accomplir les Mitsvot par devoir : il faut éveiller en soi un plaisir véritable, le faire naître. C’est pourquoi, en lisant l’histoire de cet homme au fils malade, je me demandais quel plaisir m’apporte l’accomplissement de la Torah.
Lorsque tu accomplis un commandement en ressentant du plaisir, c’est tout autre chose. Si je joue un morceau de violon en ressentant ce que je joue, celui qui m’écoute perçoit mon émotion ; de même, D.ieu entend le plaisir que tu mets dans tes actes. Car, dit l’Admour Hazakène, D.ieu attend le cœur de l’homme. C’est pour cela qu’on demande un cœur de chair, capable de ressentir.
La joie se construit chaque jour
Trouver ce plaisir n’est pas facile ; c’est un travail. Mais quelle est l’essence même de l’acceptation du joug divin, de la Kabbalat Ol ? Une décision. Tu décides. Et la joie est de même nature : c’est une construction. On la bâtit chaque jour, on pose des fondations, on dresse des piliers. Même si elle ne vient pas d’emblée, à force de construire et de travailler, tu finis par obtenir une Sim’ha solide.
Au sortir des fêtes, c’est ainsi que nous demeurons dans les liens de la Torah. Et il n’est pas fortuit que Sim’ha, la joie, s’écrive des mêmes lettres que la pensée : tout, jusqu’à la réflexion, doit participer au plaisir du service de D.ieu. Amen.
















