Une année où Roch Hachana tombait Chabbat a permis au Rabbi de dévoiler, dans cette Si’ha du volume 14 des Likouté Si’hot, une dimension méconnue du second jour de la fête. Loin d’être une simple répétition du premier jour, ce second jour révèle que toute la création n’a de sens que si elle est accomplie par l’homme lui-même. Une plongée dans le secret du Chofar, dans la structure des deux jours de Roch Hachana, et dans la raison pour laquelle D.ieu a voulu que Sa demeure ici-bas se construise par des mains humaines.
Likoutei Si’hot volume 14, si’ha sur Roch Hachana
le contexte : une année où le premier jour de Roch Hachana tombe chabbat
Cette Si’ha a été prononcée par le Rabbi à l’occasion d’une Roch Hachana de l’année 5734. Cette année-là présentait une particularité : le premier jour de la fête tombait Chabbat, ce qui empêchait de sonner le Chofar. Le Rabbi avait déjà consacré à ce sujet un premier maamar, étudié dans le Kountrass Torah, où il posait une question fondamentale : pourquoi n’a-t-on pas organisé les choses de sorte que l’on puisse malgré tout sonner le Chofar le jour de Chabbat, comme on le fait pour le Loulav, que l’on apporte à la synagogue avant Chabbat afin de pouvoir continuer à l’utiliser ?
La réponse tient à la nature même de la sonnerie du Chofar. Il ne s’agit pas simplement de proclamer que D.ieu est roi, comme s’Il attendait qu’on Lui fixe un rendez-vous pour être couronné. D.ieu veut que Sa royauté soit Malkhouto Bir’tson, c’est-à-dire acceptée librement, avec joie et avec un engagement sincère à progresser dans la Torah et les Mitsvot. Lorsque le peuple sonne le Chofar, chacun prend sur lui, de son plein gré, de reconnaître à nouveau D.ieu comme Roi — et D.ieu, en retour, accepte de régner, mais avec plaisir.
Or une année comme celle-ci, où l’on ne sonne pas le premier jour, comporte paradoxalement un avantage : l’homme n’a pas le sentiment d’avoir « fait » quelque chose lui-même, puisqu’il se contente de réciter les versets de Chofarot sans sonner. Il échappe ainsi à toute forme d’orgueil, à cette impression d’être l’auteur du couronnement divin. C’est là le point développé dans la Si’ha précédente. Mais restait une question : Roch Hachana est une fête de deux jours, et si le premier jour on ne sonne pas, le second jour on sonnera bel et bien. Pourquoi, alors, ce besoin de sonner le lendemain, si le premier jour a suffi ?
les deux jours de Roch Hachana : un bloc unique et non une répétition
Il faut d’abord comprendre en quoi le second jour de Roch Hachana diffère du second jour des autres fêtes. Pour Pessah, Chavouot ou Soukot, les communautés hors d’Israël célèbrent deux jours car, à l’origine, on ne savait pas avec certitude quel jour était réellement sacré : l’un des deux jours est Yom Tov selon la Torah, l’autre ne l’est que par décret rabbinique, ajouté par précaution.
Roch Hachana fonctionne différemment. Dès l’origine (Hatkhila), on a institué de le célébrer deux jours, et ce pour une raison pratique : la fixation du mois dépendait de témoins venant annoncer au Beth Ha-Mikdach l’apparition de la nouvelle lune. Si les témoins n’arrivaient que dans l’après-midi, on ne savait pas encore, le matin, si l’on se trouvait déjà en Roch Hachana. Face aux complications que cela aurait entraînées — sacrifices, interdits de la fête, etc. —, les Sages ont institué de célébrer d’emblée deux jours. Mais à la différence des autres fêtes, ces deux jours ne forment pas un jour « certain » et un jour « de doute » : la Halakha les considère comme un seul et même bloc, Yom Ehad Aroukh, « un seul jour prolongé ».
Le Choulhan Aroukh de l’Admour Hazaken illustre ce principe par les lois de Noladh (ce qui « naît » ou apparaît un jour de fête) : un œuf pondu ou un lait trait le premier jour de Roch Hachana reste interdit même le second jour, contrairement aux autres fêtes où l’on pourrait, selon les cas, profiter le second jour de ce qui est apparu le premier. Cela montre que les deux jours ne sont pas deux entités séparées mais une seule et même journée continue.
Cette unité trouve un écho profond dans la Kabbale. Le verset «Yehayénou Miyamim, Bayom Hachlishi Yekimenou» (« Il nous fera vivre après deux jours, le troisième jour Il nous relèvera ») est interprété par plusieurs Maamarim comme faisant référence aux deux jours de Roch Hachana. Le Beit Yossef rapporte, au nom de la Kabbale, que le premier jour correspond à la dimension intérieure (Pnimiout) des mondes, tandis que le second jour en révèle la dimension extérieure (Hitsoniout) : un même mouvement spirituel qui s’étend sur deux jours.
Le Talmud Yerouchalmi précise que l’institution des deux jours remonte aux premiers prophètes (Névi’im Harichonim) — ce qui explique pourquoi, par respect pour cette Takana, on porte un vêtement neuf le second jour, comme pour souligner qu’il s’agit, malgré tout, d’un jour à part entière. Les kabbalistes, notamment dans les écrits de Rabbi Its’hak Louria (l’Arizal), ajoutent une précision saisissante : avant la destruction du Beth Ha-Mikdach, il existait une possibilité (Koa’h) de faire « monter » en un seul jour ce qui, après la destruction, nécessite deux jours. Autrement dit, ce n’est pas un problème pratique qui a produit la nécessité des deux jours : c’est l’inverse. Les événements spirituels qui se déroulent en haut, dans les mondes, se répartissent naturellement sur deux jours ; simplement, il existait autrefois une capacité de les condenser en un seul jour.
« aujourd’hui commence ton œuvre » : le sens de la formule liturgique
Dans la prière de Roch Hachana, nous proclamons : «Zé Hayom Te’hilat Maassékha», « Ceci est le jour du début de Ton œuvre ». On pourrait croire qu’il s’agit simplement de rappeler que l’homme a été créé ce jour-là, le sixième jour de la création. Mais le sens est bien plus vaste : ce jour est le début de toutes les œuvres de D.ieu, y compris celles créées les cinq jours précédents.
Autrement dit, bien que le monde ait déjà cinq jours d’existence lorsque l’homme apparaît, c’est seulement à partir de la création de l’homme que l’on peut dire : « aujourd’hui a été créé le soleil, la lune, les animaux, les poissons ». Toute la création antérieure — les mondes spirituels, les Sefirot, les Tsimtsoumim, les voiles successifs — n’existe que pour permettre, au bout du compte, une chose : que D.ieu ait une demeure ici-bas, Dira Betakhtonim.
Mais pourquoi D.ieu a-t-Il voulu cette demeure ? La Hassidout répond qu’il n’y a, à proprement parler, aucune raison rationnelle à ce désir : c’est un plaisir, un Ta’avah, situé au-delà de toute explication logique. On sait que D.ieu le veut, mais on ne saurait dire pourquoi Il le veut. Ce point est développé dans le Maamar Roch Hachana Tav-Shin-Mem-Vav, du Admour Hazaken.
Ce qui, en revanche, s’explique parfaitement, c’est comment cette demeure devait être bâtie : non pas d’un geste divin instantané, mais à travers un enchaînement rigoureux et intelligible de mondes — Atsilout, Beria, Yetsira, Assiya — reliant l’Infini de D.ieu au fini de notre monde. D.ieu aurait pu créer un monde fini sans passer par cette gradation, mais Il a voulu que l’homme puisse Le servir avec son intelligence et son cœur, en comprenant, autant que possible, la logique du monde qui l’entoure. C’est pour cela qu’Il a construit tout un univers spirituel explicable, transmis dans la Hassidout, afin que l’homme puisse L’aimer et Le craindre en connaissance de cause, et non par simple soumission aveugle (Kabbalat Ol).
pourquoi tous les mondes spirituels n’existent que pour l’homme
Le Rabbi pousse le raisonnement plus loin, à partir d’un Maamar de l’année 1985-1986 (repris dans le sixième tome des Likouté Si’hot) : D.ieu n’a pas seulement voulu une demeure ici-bas ; Il a voulu que cette demeure soit construite précisément par l’homme. La comparaison est frappante : un roi désire une maison dans une ville lointaine et y envoie cinquante de ses serviteurs pour la construire. S’il avait seulement voulu la maison, il aurait pu la faire surgir en un instant par un moyen magique. Mais il veut que ce soit ses serviteurs qui la bâtissent — ce qui suppose de leur fournir un logement, de la nourriture, des outils : tout un cadre destiné à rendre leur travail possible.
De la même manière, tous les mondes spirituels — les Malakhim, les Nechamot, le Gan Eden, les étapes successives des mondes — n’ont été créés que pour permettre à l’homme d’accomplir sa mission ici-bas. Interrogez le monde d’Atsilout sur la raison de son existence avant la création de l’homme, et il ne pourra répondre que : « je suis la lumière de D.ieu, j’existe parce que j’existe ». Mais dès qu’Adam Harichon est créé, c’est à ce moment précis que se révèle la véritable raison de tout ce qui l’a précédé : préparer le terrain pour que l’homme puisse servir D.ieu dans les meilleures conditions.
C’est pourquoi la date anniversaire de la création n’est pas fixée aux premiers jours, mais au jour de la création de l’homme : Zé Hayom Te’hilat Maassékha. Chaque année, ce renouvellement de toute la création se répète, et l’on insiste chaque fois sur le même message : tout ce qui existe autour de nous n’a de sens que parce que l’homme est là pour transformer ce monde en demeure pour D.ieu.
le chofar : une mitsva sans raison qui exige pourtant l’implication totale de l’homme
Cette double vérité — un désir divin sans raison, mais qui exige absolument la participation active de l’homme — se retrouve exactement dans la mitsva du Chofar. Le Talmud énonce : «Mitsvat Hayom Bechofar», « la mitsva du jour, c’est le Chofar ». Le Rambam précise que la sonnerie du Chofar à Roch Hachana est une Guezérat Hakatouv, un décret de l’Écriture sans raison explicite — contrairement à la Para Adouma, dont Chlomo Hamelekh lui-même n’a pas su percer le secret, alors que Moché Rabbénou, lui, en connaissait la raison profonde.
Pourtant, le même Rambam ajoute aussitôt qu’il y a, dans le Chofar, une allusion (Rémez) à la Techouva. Comment concilier ces deux affirmations ? Le Rabbi explique que le Chofar se situe à un niveau si élevé qu’aucune raison rationnelle ne peut l’atteindre — plus haut encore que la Para Adouma. Et pourtant, précisément à ce niveau sans raison, D.ieu insère un sens, une allusion, une exigence : celle de l’implication personnelle de l’homme, de son réveil intérieur, de sa Techouva.
Ce mélange paradoxal — un désir divin totalement au-delà de toute logique, associé à l’exigence d’un effort humain conscient et raisonné — est exactement la structure de la création du monde elle-même. D’un côté, D.ieu veut une demeure ici-bas sans qu’on puisse en expliquer la raison ; de l’autre, Il construit tout un univers logique et intelligible pour que l’homme puisse Le servir avec sa raison, son cœur et sa compréhension. Le Chofar est la synthèse parfaite de ces deux extrêmes.
quand Roch Hachana tombe chabbat : la révélation du second jour
Voici enfin la clé de notre question initiale. Lorsque le premier jour de Roch Hachana tombe Chabbat, le Rabbi souligne que le Chabbat remplace intégralement le Chofar — «Mekom Hachofar Mamach». Rien ne manque à D.ieu : Son plaisir de régner, Son désir, tout est là, dans la perfection propre au Chabbat. Ce qui manque, en revanche, c’est l’oreille de l’homme : personne n’a entendu le son du Chofar. Or le son du Chofar a un effet physique sur celui qui l’entend, juif comme non-juif, un rappel corporel et sensoriel que D.ieu règne sur le monde.
C’est précisément pour cela que le second jour prend toute son importance. Le premier jour, tout s’est accompli sans l’effort de l’homme — par la seule sainteté du Chabbat. Mais D.ieu dit, pour ainsi dire, à l’homme : « Je veux quand même que tu viennes, toi, à la synagogue, avec ton cœur et ton intelligence, et que ce soit toi qui sonnes ». Ce n’est qu’à ce moment que se réalise pleinement ce que D.ieu attend depuis l’origine de la création : que Sa demeure ici-bas ne soit pas seulement pour l’homme, mais par l’homme.
Le Rabbi insiste : même si tout était déjà accompli à la perfection par des Tsadikim, ou par D.ieu Lui-même, cela ne suffit pas — il manquerait toujours la perfection matérielle et concrète (Chleïmout Mamach) que seul l’effort personnel de l’homme peut apporter. C’est le sens profond du verset sur le Gan Eden : D.ieu y installe Adam Harichon non pour qu’il en profite passivement, mais «Le’ovda Ouléchomra», pour qu’il le travaille et le préserve.
ce que cette année particulière révèle pour toutes les années
Ainsi, ce que l’on retient d’une année où Roch Hachana tombe Chabbat, c’est une leçon valable pour toutes les années à venir. Le premier jour nous enseigne la grandeur de servir D.ieu sans orgueil, sans le sentiment d’être soi-même l’auteur du couronnement divin. Mais le second jour nous rappelle l’autre versant, tout aussi essentiel, de la création du monde : D.ieu ne veut pas seulement une demeure ici-bas, Il veut que cette demeure soit construite par des mains humaines, par un cœur et une intelligence humaine engagés dans l’effort.
Ces deux journées, loin de se contredire, se complètent : elles reflètent les deux faces d’un même désir divin — un plaisir sans raison, et l’exigence absolue de la participation de l’homme. C’est cette tension féconde qui donne tout son sens à la sonnerie du Chofar, et qui fait de chaque Roch Hachana non seulement un couronnement de D.ieu, mais un renouvellement de toute la création à travers l’action de l’homme.
















