Près de soixante ans après avoir quitté l’Union soviétique, le Rav Yossef Mishulovin, de Los Angeles, est retourné à Samarcande accompagné de ses enfants. Ensemble, ils ont retrouvé la maison de son enfance et les lieux où sa famille avait vécu son judaïsme au prix d’un véritable don de soi. Ce voyage, entrepris à l’occasion de ses soixante-dix ans, a révélé de façon saisissante les fruits, visibles aujourd’hui encore, de la Messirout Néfech des générations précédentes.

 

 

 

Par Mena’hem Rubinstein

 

Deux choses ont frappé le Rav Yossef Mishulovin lorsqu’il s’est approché de la synagogue Habad de Samarcande, au mois de Adar dernier. D’abord, la communauté disposait d’une véritable synagogue, qu’il n’avait plus à craindre de fréquenter. Ensuite, la police locale la protégeait.

Ces deux réalités contrastaient radicalement avec la dernière fois où le Rav Yossef avait parcouru les rues de cette ville ouzbèke, près de soixante ans plus tôt, à l’époque où elle était enfouie derrière le rideau de fer.

Beaucoup connaissent le Rav Yossef comme le propriétaire de la librairie de Habad Atara et comme l’un des piliers de la communauté Habad de Los Angeles. Le Rav Yossef a fondé le ‘Héder Mena’hem au début des années 1990, alors qu’il n’avait lui-même jamais fréquenté d’école dans sa petite enfance à Samarcande. Il fut également l’un des membres fondateurs de la congrégation Levi Its’hak.

Moins connue est l’histoire de son enfance à Samarcande et des nombreuses épreuves que sa famille y a surmontées. Une récente visite familiale sur place a rendu une évidence limpide: la Messirout Néfech des générations précédentes a produit des résultats bien visibles près de soixante ans plus tard.

La légende de Samarcande

Le Rav Yossef est né à Samarcande au mois de Adar 5716 (1956). Ses parents, le Rav Eliyahou et Sara, née Zaltzman, s’étaient réfugiés dans la ville lors de l’invasion nazie de l’Union soviétique, en 1941. Samarcande comptait alors une importante communauté Loubavitch, mais chacun devait y pratiquer le judaïsme en secret. Le Rav Eliyahou faisait office de Roch Hakahal officieux de la ville, en dépit d’une grave maladie contractée dans sa jeunesse, alors qu’il rentrait à pied, dans la neige, d’un Farbrenguen du 19 Kislev.

Le Rav Eliyahou veillait à ne jamais consigner par écrit le moindre des comptes liés à la communauté, de crainte que les autorités soviétiques ne viennent à les découvrir. Madame Mishulovin avait de la famille dans la ville, dont ses frères Hillel et Berel Zaltzman. La famille Mishulovin possédait une chèvre qui lui fournissait du lait ‘Halav Yisrael, et seule la cuisine de leur maison était équipée de l’eau courante.

La ville comptait quelques Mikvaot, dont le Mikvé rendu célèbre par le ‘hassid Rav Refael Choudaïtov. Un jour, le Rav Refael but l’eau trouble du Mikvé devant un responsable soviétique, afin de lui faire croire que le bassin servait au stockage de l’eau et non à un usage rituel. La famille Mishulovin disposait elle aussi d’un Mikvé, dans la remise située derrière la maison.

À Samarcande, la plupart des membres de la communauté, y compris les adultes, priaient chez eux de peur d’être surpris par la police secrète. Les enfants se réunissaient toutes les quelques semaines dans la maison d’un autre garçon, faute de tout bâtiment scolaire officiel. En Union soviétique, le judaïsme ne pouvait se vivre que dans la clandestinité. Durant toutes les années où il vécut à Samarcande, le Rav Yossef ne mit jamais les pieds dans une synagogue. C’est pourquoi il veille aujourd’hui, avec une attention singulière, au respect de la dignité et de la sainteté de la synagogue et de la prière. Le Rav Yossef est également perfectionniste dans la prononciation des mots des Téfilot et de la lecture de la Torah. Ceux qui s’assoient à sa table savent qu’il ne tolère aucune parole durant la prière ni pendant le Kaddich.

Le Rav Yossef se souvient que ses parents envoyaient des lettres au Rabbi en passant par Israël, en les adressant à un « oncle » plutôt qu’au Rabbi Schneerson. Un parent en Israël recevait ces courriers, puis les transmettait au secrétariat du Rabbi. Une fois, le Rabbi répondit à l’une de ces lettres et la signa « Mendel ».

Le Rav Yossef se rappelle avoir étudié le maamar de sa Bar Mitsva dans le salon de sa maison d’enfance. De nombreuses familles quittèrent Samarcande en 1946. La sienne s’efforça durant de longues années d’obtenir elle aussi l’autorisation de partir. Elle fut finalement autorisée à s’installer en Israël en 1969. La majeure partie de la communauté quitta Samarcande quelques années plus tard, en 1971. Beaucoup de ces familles, dont celle du Rav Yossef, s’établirent à Kfar Habad. Tragiquement, son père, le Rav Eliyahou, succomba à sa maladie à l’âge de quarante et un ans, seulement trois ans après l’installation de la famille en Israël. Madame Sara Mishulovin, devenue plus tard Madame Cohen, s’est éteinte à l’âge de quatre-vingt-onze ans, en 2023.

Un soixante-dixième anniversaire pas comme les autres

Les enfants du Rav Yossef souhaitaient célébrer les soixante-dix ans de leur père d’une manière singulière. Ils avaient grandi bercés par les récits légendaires de Samarcande, dont beaucoup figurent dans le livre « Samarkand », écrit par leur grand-oncle, Hillel Zaltzman. Le Rav Yossef, lui, évoquait rarement ses souvenirs de la ville. Ses enfants eurent alors l’idée de l’accompagner sur place, pour voir de leurs yeux là où tout avait commencé pour leur famille.

« Je ne voulais pas le faire », raconte le Rav Yossef. « Mes enfants m’ont pratiquement traîné de force ! Mais pour qu’ils puissent voir où leurs ancêtres avaient vécu avec un tel don de soi, j’ai accepté. C’était uniquement pour eux. »

Après des mois de préparatifs et d’organisation, six des enfants Mishulovin s’envolèrent de différentes villes du monde et retrouvèrent leur père à Tachkent. De là, ils engagèrent un chauffeur pour les conduire jusqu’à Samarcande, au terme d’un trajet de cinq heures.

Le retour à Samarcande

Une fois à Samarcande, les Mishulovin se rendirent à la synagogue Habad. Le Rav Yossef fut surpris d’y voir des policiers monter la garde devant le bâtiment. Durant son enfance, à l’époque soviétique, il existait bien une petite synagogue, mais seuls les membres âgés de la communauté la fréquentaient. À cette époque, la police cherchait au contraire à arrêter ceux qui priaient, non à les protéger ! Ce fut un authentique moment de Venahafo’h Hou, un renversement de situation particulièrement approprié pour le mois de Adar.

Le Rav Yossef et ses enfants visitèrent également le cimetière juif. Ce moment fut particulièrement chargé de sens, car le Rav Yossef se souvenait de nombreuses personnes qui y reposent, dont sa grand-mère et deux de ses arrière-grands-mères. Sa fille, Alta Bracha Goldstein, fut particulièrement émue de prier sur la tombe de son arrière-grand-mère, dont elle porte le nom. Cette dernière, aux côtés de son mari le Rav Avraham Zaltzman, s’était sacrifiée pour vivre en Juive pratiquante à Samarcande. Des décennies plus tard, Alta et sa famille perpétuent l’exemple de leurs ancêtres en diffusant le judaïsme comme Chlou’him à Naperville, dans l’Illinois.

Au 23 de la rue Rosa Luxembourg

Le Rav Yossef voulait retrouver la maison de son enfance, mais il n’y croyait guère. Un proche s’était récemment rendu à Samarcande et avait rapporté que la maison n’existait plus. Après en avoir parlé avec un gardien du cimetière, le Rav Yossef apprit avec étonnement que sa maison d’enfance était en réalité toujours debout : seule la rue avait été rebaptisée après la chute du communisme. Les enfants Mishulovin passèrent aussitôt à l’action, frappant à la porte de chaque maison du pâté de maisons, jusqu’à parvenir au 23 de la rue Rosa Luxembourg. C’est alors que le Rav Yossef reconnut un lieu familier.

« J’étais complètement sous le choc », confie-t-il.

Ses enfants l’avaient aidé à retrouver la maison de son enfance. Les occupants des lieux acceptèrent volontiers de laisser entrer les enfants Mishulovin et leur père dans la demeure où il avait vécu jusqu’à l’âge de treize ans.

Les parents du Rav Yossef avaient vendu la maison en 1969 à une autre famille Habad, afin que le Mikvé continue de fonctionner. Elle fut vendue de nouveau en 1971, lorsqu’il devint clair que la majorité de la communauté comptait quitter Samarcande. La famille ouzbèke qui l’acquit alors en est toujours propriétaire aujourd’hui. Le grand-père du propriétaire actuel, qui parle russe et habite lui aussi la maison, put converser avec le Rav Yossef et lui en faire visiter les pièces.

« Mon père était stupéfait », raconte Levi Mishulovin. « Cela se lisait sur son visage. »

Le Rav Yossef décrit un choc empreint de bonheur. C’est dans ce salon qu’il avait passé l’essentiel de son temps lorsqu’il était enfant. C’est dans cette pièce qu’avait eu lieu la Brit Mila de son frère Chalom Ber, en 1959, le tout premier souvenir de Samarcande du Rav Yossef. C’est là qu’il avait étudié au ‘Héder clandestin, appris le maamar de sa Bar Mitsva, mis les Téfilines pour la première fois en cachette, et même simplement joué avec les jeux de construction que sa mère lui avait offerts. Se tenir là, aux côtés de ses enfants près de soixante ans plus tard, fut un moment aussi émouvant qu’empreint de fierté.

Lorsqu’on lui demande s’il est heureux d’avoir entrepris ce voyage jusqu’à Samarcande, le Rav Yossef répond sans la moindre hésitation : « Oui, oui, oui ! » Il était fier de montrer à ses enfants là où tout avait commencé, et il souhaite même y retourner. Pour ses enfants ‘Hana Cohen, ‘Haïm Eliyahou, Alta Bracha Goldstein, Levi, Aharon Laïzer et Mouchka, une pièce essentielle du puzzle familial venait de trouver sa place. Près de soixante ans après le départ du Rav Yossef et de sa famille de Samarcande, la Messirout Néfech des générations précédentes avait porté des fruits bien tangibles.

Ce fut une manière profondément inspirante de célébrer les soixante-dix ans du Rav Yossef.