Rares sont les ouvrages que la tradition juive honore du titre de « saint ». Le Tanya de l’Admour Hazaken appartient à ce cercle très restreint, aux côtés du Zohar Hakadoch et du Chelo Hakadoch. Cette leçon d’introduction en dévoile la sainteté, la structure secrète et la profondeur cachée dès sa toute première page.

 

 

Adapté d’un cours de Tanya donné le jeudi au Beth Loubavitch

 

Un livre parmi les plus saints de la tradition

On le sait bien, le Tanya est un livre d’une sainteté singulière. Peu d’ouvrages, dans toute notre tradition, ont mérité qu’on leur adjoigne le nom de « saint ». Le Zohar, on l’appelle le Zohar Hakadoch, le Zohar saint. Le Chelo, cette œuvre du grand maître auteur des Chné Lou’hot Habrit, fut nommée le Chelo Hakadoch. De même le Or Ha’haïm : son auteur est appelé le Or Ha’haïm Hakadoch. Certains maîtres, ainsi, ont eu le mérite que leur nom porte l’épithète de sainteté. Le Tanya est de ceux-là : on le nomme le Sefer Tanya Kadicha, le saint Tanya.

Comme la Torah écrite face à la Torah orale

Quelle différence y a-t-il entre le Tanya et les autres ouvrages de la ‘Hassidout ? Elle est comparable à celle qui sépare la Torah écrite de la Torah orale. La Torah écrite condense et rassemble : il arrive que des centaines de pages de Guemara reposent tout entières sur un seul verset de la Torah. Elle contient tout, en germe. Vient ensuite la Torah orale, qui déploie et explicite dans le détail. Il en va de même du Tanya : il est la base, le fondement, tandis que tous les livres de ‘Hassidout qui l’ont suivi viennent expliquer plus amplement les chapitres qu’on y étudie.

Chaque âme y puise selon son niveau

Il est une autre chose essentielle. Lorsqu’on étudie le ‘Houmach, on l’étudie pour en saisir le sens littéral, et pourtant, du plus jeune enfant jusqu’au plus grand maître de la génération, chacun y découvre un sens entièrement différent, à la mesure de ce qu’il est. Il en va de même du Tanya : tous l’étudient, et chacun le comprend selon son propre niveau. Ce n’est pas un livre réservé à une tranche d’âge, de quinze à vingt ans par exemple ; c’est un livre destiné à tout le peuple juif, à tout âge, où chacun puise selon sa mesure, exactement comme la Torah écrite au regard de la Torah orale.

Un ‘Hassid comme Avraham Avinou avec un seul chapitre

Un enseignement bien connu de la ‘Hassidout, que j’ai déjà répété maintes fois, affirme que l’on peut devenir un ‘Hassid semblable à Avraham Avinou avec un seul chapitre de Tanya. Un unique chapitre peut suffire à cela. C’est dire combien chaque mot du Tanya est spirituel, concentré, chargé de sens. Le Rabbi précédent a enseigné que, lorsqu’on montre à un enfant les lettres de l’alphabet sur la première page du Tanya, on peut être assuré qu’il en recevra la crainte de D.ieu. C’est une chose bien connue : la première page du Tanya a le pouvoir d’éveiller la crainte de D.ieu.

Cinquante-trois chapitres, cinquante-trois jours

Le Tanya s’ouvre par sa préface, suivie de l’approbation de deux grands Tsaddikim, parmi lesquels Rabbi Zoucha d’Anipoli, puis de quelques mots du compilateur, du passage d’entrée dans l’ouvrage, et enfin du premier chapitre et de tous les suivants. La première partie compte cinquante-trois chapitres. Or le nombre cinquante-trois a la valeur numérique du mot « jardin », un verger de fruits, allusion à la Torah écrite, qui compte elle aussi cinquante-trois sections. Ce nombre n’a donc rien d’anodin. C’est pourquoi, lorsque l’Admour Hazaken fut emprisonné, à la suite d’une très grave accusation portée contre la ‘Hassidout, il demeura cinquante-trois jours en détention, à l’image des cinquante-trois chapitres.

Vingt années pour un seul « vav »

Ce n’est pas un livre où un mot serait de trop ou ferait défaut. Il faut savoir que l’Admour Hazaken mit vingt années à écrire le Tanya. Un jour, son frère le trouva plongé dans une intense réflexion et lui demanda ce qui l’occupait ainsi. « Voilà trois semaines, répondit-il, que je réfléchis au chapitre quarante et un : faut-il ou non y ajouter un « vav », faut-il écrire « et », ou bien peut-on s’en dispenser ? » Son frère lui dit qu’il fallait y réfléchir six semaines, et qu’à la septième la voie deviendrait claire. Ainsi l’Admour Hazaken, disciple du Maguid de Mezritch, pesa longuement chaque mot du Tanya, tel qu’il devait être.

Des manuscrits falsifiés à la première impression

Avant son impression, le Tanya circulait sous forme de manuscrits. Or certains les falsifièrent, y introduisant des altérations en réalisant leurs copies. C’est pourquoi l’Admour Hazaken autorisa une première impression : un texte imprimé, contrôlé au préalable, ne pouvait plus être falsifié. Car à cette époque, nombreux étaient ceux qui altéraient le Tanya afin de le faire passer pour un livre opposé au judaïsme.

Les premiers mots : « Liqoutei Amarim »

Abordons à présent la première page, celle des mots du compilateur. L’ouvrage porte pour titre Liqoutei Amarim, « recueil de paroles ». Par humilité, l’Admour Hazaken ne présente pas son œuvre comme un livre qu’il aurait lui-même fondé : il la désigne comme un recueil de paroles rassemblées. Mais d’où sont-elles rassemblées ? Ce terme de « rassemblement » recèle un sens plus profond, car il touche à un thème très manifeste dans la Torah : avant la venue du Machia’h, le rassemblement des exilés se fera un par un. Les « paroles rassemblées » ne désignent donc pas seulement un florilège ; elles indiquent aussi qu’il faut rassembler tout le peuple juif autour de l’étude du Tanya.

Rassemblées des livres et des sages

« Ce sont des paroles recueillies de livres et de sages. » De quels livres s’agit-il ? De ceux du Maharal de Prague et du Chelo. Et de quels sages ? De ses propres maîtres, le Maguid de Mezritch et le Baal Chem Tov. L’Admour Hazaken affirme ainsi ne rien tenir de lui-même : il a tout fondé sur ces livres et sur ces sages, « qui nous sont connus ». Cette précision, « qui nous sont connus », ouvre le développement qui va suivre, sur ce que signifient les niveaux du Tsaddik et du Racha.

« Sois un Tsaddik, ne sois pas un Racha »

La Guemara enseigne que, lorsque l’âme vient au monde, on la fait prêter serment. On lui adresse deux paroles : « Sois un Tsaddik », et « Ne sois pas un Racha ». Le Tsaddik représente le niveau le plus élevé, le Racha le niveau le plus bas. Voilà ce que l’on dit à chaque âme d’Israël qui descend ici-bas : sois un Tsaddik, ne sois pas un Racha. Le Rabbi relève ici un détail. Ce passage est introduit par le mot « tanya », « il a été enseigné », alors qu’ailleurs dans la Guemara un tel enseignement est plutôt attribué à un maître qui « expose » (darach). Pourquoi, en cet endroit, le terme « tanya » ? La réponse est que, dans les forces du mal, il existe une force nommée « Tanya ». De même que ces forces portent divers noms, l’une d’elles se nomme ainsi. Que fait-elle ? Elle pousse à ne pas étudier les secrets de la Torah, à s’en tenir au seul sens littéral, au pchat. Or l’étude du Tanya aide précisément à écarter cette force, et à accéder à la profondeur de la Torah.

Chapitre 1 : Le serment qui rassasie l’âme

On l’a dit : lorsque l’âme vient au monde, on lui fait jurer d’être un Tsaddik et de ne pas être un Racha. Mais à quoi bon ce serment ? Si l’âme doit être un Tsaddik, il paraît superflu ; et si elle venait à l’oublier, en quoi l’aiderait-il ? Les commentateurs répondent en jouant sur les mots : « machbiïm », « on fait jurer », évoque aussi « masbiïm », « on rassasie ». Par ce serment, on donne à l’âme les forces d’être un Tsaddik et de ne pas être un Racha. Pour en saisir le sens, prenons une comparaison. Deux amis se lient parfois par un serment de fidélité. On pourrait s’interroger : à quoi sert-il ? Aujourd’hui, ils sont amis et n’en ont nul besoin ; et si demain l’un se conduisait mal envers l’autre, le serment tiendrait-il encore ? En vérité, le serment fait précisément appel à une force plus haute que la raison. Car un commandement accompli par simple raisonnement, comme le fait de donner la Tsedaka un jour donné, dépend de l’intellect, et l’intellect est changeant : ce que l’on désire aujourd’hui, on ne le désire plus demain. Le serment, lui, ne repose pas sur l’intellect ; il éveille la profondeur de l’âme, un attachement plus fort que toute logique. Aussi, même si l’ami venait à mal agir, le lien demeure. De même, lorsque l’âme descend ici-bas, on lui fait prêter serment : on puise en D.ieu une force située au-delà de l’intellect, afin qu’elle soit un Tsaddik et non un Racha.