Lors du hesped, de l’oraison funèbre du Ramak, Rabbi Moché Cordovéro, à Tsfat, le Ari’zal osa une lecture bouleversante d’un verset de la Torah : celui qui n’a commis aucun mal peut néanmoins quitter ce monde, non par châtiment, mais par un décret inscrit dès l’origine de la création. Derrière cette affirmation se dessine toute la distinction entre la faute du serpent et l’arbre de la connaissance, entre la Torah révélée et sa dimension cachée, entre deux catégories de justes. Comprendre ce secret, c’est découvrir que la part la plus intime de chaque âme demeure pure, et que la dévoiler hâte la Guéoula véritable.
Adapté d’une Si’ha du Rabbi dans le Likoutei Si’hot volume 24, 1ère Si’ha de Ki Tetsé
Un éloge funèbre qui devint une révélation
Lorsque le Ramak, Rabbi Moché Cordovéro, s’éteignit à Tsfat le 23 Tamouz 5330 (1570), à l’âge de quarante-huit ans, toute la communauté de la ville sainte fut plongée dans le deuil. Parmi ceux qui prononcèrent son hesped, son éloge funèbre, se trouvait un maître encore discret, récemment arrivé en Galilée : le Ari’zal, Rabbi Its’hak Louria (5294-5332 / 1534-1572). Devant l’assemblée, il affirma que le Ramak était si pur qu’aucune faute personnelle n’avait pu être la cause de sa disparition, et il appuya ses paroles sur un verset de la section Ki Tetsé : « Si un homme a commis un péché passible de mort et qu’il soit mis à mort, tu le pendras à un bois » (Deutéronome 21, 22).
Le Ari’zal expliqua que la mort du Ramak ne procédait d’aucun manquement, puisqu’il n’avait fait aucun mal, mais qu’elle découlait uniquement du décret de mort attaché à l’arbre de la connaissance, ce « bois » évoqué par le verset. À première vue, une telle explication paraît rejoindre un enseignement bien connu du Talmud, selon lequel quatre hommes justes quittèrent ce monde non pour leurs propres fautes, mais « par le conseil du serpent » (Chabbat 55b). En vérité, le Ari’zal introduit ici une notion entièrement nouvelle, qui déborde le cadre de cet enseignement talmudique.
Le conseil du serpent et l’arbre de la connaissance
Toute la nouveauté tient à la différence entre « le conseil du serpent » et « le bois », c’est-à-dire l’arbre lui-même. Le conseil du serpent, atsat hana’hach, désigne la ruse par laquelle le serpent incita l’homme à transgresser ; il appartient donc au registre du mal et de la séduction vers la faute. Le « bois », en revanche, ne comporte en lui-même aucun manque ni aucun défaut.
Bien au contraire : l’arbre de la connaissance, Ets haDaat, était bon et beau, et le décret de mort qui lui fut associé n’avait nullement pour finalité de punir. Sa vocation première était de soumettre l’homme à une grande épreuve, voulue par D.ieu au cœur même du plan de la création. La mort attachée à l’arbre relève ainsi d’un dessein divin, et non d’une déviation ou d’une souillure.
Deux visages d’une même Torah
Ces deux concepts correspondent à deux niveaux de dévoilement de la Torah. L’expression de la Guemara, « morts par le conseil du serpent », relève de la Torah révélée, le nigleh : elle décrit la mort telle qu’elle s’est manifestée concrètement et ouvertement dans le monde, comme conséquence de la faute originelle.
L’explication du Ari’zal, « tu le pendras à un bois », appartient quant à elle à la dimension intérieure de la Torah, la pnimiyout haTorah. Elle dévoile la face spirituelle et cachée de l’événement, celle qui se rattache au plan divin initial de la création, antérieur à toute notion de faute. Une telle lecture est le propre des maîtres des secrets de la Torah, tels que le Ramak et le Ari’zal, qui savaient discerner sous la surface des choses la volonté première du Créateur.
Deux degrés dans le service des justes
Ces deux dimensions correspondent également à deux catégories de justes, de Tsadikim. La mort « par le conseil du serpent » concerne les justes chez qui subsiste encore une trace infime de l’impureté laissée par le serpent. Dans le langage du service divin, cette trace ne désigne aucune faute grossière, mais une forme subtile d’orgueil ou de conscience de soi, un reste de yéchout, ce sentiment d’exister par soi-même.
La mort liée au « bois » relève, elle, d’un niveau supérieur. Elle concerne les justes que le conseil du serpent ne peut plus atteindre, tant leur être s’est effacé devant D.ieu. Chez eux, la disparition ne dépend plus d’aucun résidu à réparer, mais uniquement de la volonté divine d’introduire la mort, et l’immense élévation spirituelle qui l’accompagne, dans le monde. Leur histalkout n’est plus un châtiment, mais une ascension.
La pureté enfouie au cœur de chaque âme
On pourrait croire que de tels sommets demeurent hors d’atteinte du commun des hommes. Il n’en est rien. La dimension la plus intérieure de l’âme, la pnimiyout hayehoudi, est présente en chaque Juif, et elle est intrinsèquement liée à cette pureté supérieure qui échappe à toute souillure de la faute.
Depuis l’époque du Ari’zal, il est devenu permis, et même recommandé, de dévoiler la sagesse cachée. En étudiant la dimension intérieure de la Torah, l’homme met au jour la part la plus profonde de son âme. Cette pureté enfouie cesse alors d’être une simple potentialité : elle s’exprime concrètement, rayonne et transforme la personne tout entière, jusque dans ses aspects les plus extérieurs et les plus quotidiens.
Répandre les sources vers l’extérieur
De tout cela découle une conséquence pratique décisive : l’obligation de répandre ces sources spirituelles vers l’extérieur, selon l’expression hafatsat hamayanot ‘houtsa. Il s’agit d’en faire bénéficier chaque Juif, même s’il faut pour cela adapter le langage et le style à son niveau présent, afin qu’aucun ne demeure privé de cette lumière.
L’étude de la dimension intérieure de la Torah éveille l’âme profonde et élève celui qui s’y adonne. Par cette conduite, on efface les fautes, jusqu’à celle de l’arbre de la connaissance elle-même, et l’on retire ainsi la cause véritable de l’exil. C’est de cette manière que se prépare et se hâte la Guéoula véritable et complète, par le Machia’h, très bientôt et de nos jours.
















