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Ce pain du ciel qui, au lieu de rassasier, creusait la faim
Source : Likouté Si’hot volume 4 – (Si’ha de Chabbat Parachat Ekev 5721 [1961])
Le désert, une préparation à la Terre promise
Il a déjà été dit à maintes reprises que l’intention exprimée par les mots «D.ieu, béni soit-Il, désira avoir une demeure dans les mondes inférieurs» ne commença véritablement à s’accomplir qu’après l’entrée du peuple d’Israël en Terre d’Israël, «une terre où l’on habite». Les quarante années passées au désert, quant à elles, constituèrent la préparation à ce service divin (avodah) en Terre d’Israël.
L’élévation véritable dans le service de D.ieu se révèle à l’heure où surgissent des épreuves et des obstacles à ce service, et où l’on ne se laisse pas ébranler par eux. Le service est alors plus profond, car les épreuves éveillent des forces intérieures plus profondes. C’est pourquoi ces quarante années au désert, temps de préparation à cette avodah, furent aussi un temps d’épreuve pour le peuple d’Israël, comme il est dit : «pour t’éprouver, afin de connaître ce qui est dans ton cœur, si tu observeras Ses commandements».
Les épreuves, de manière générale, se répartissent en deux catégories : l’épreuve de la pauvreté et l’épreuve de la richesse. Or, au désert, ces deux sortes d’épreuves étaient présentes, et toutes deux étaient liées à la manne. D’un côté, la manne recelait la plus grande des richesses. Non seulement elle était un pain venu du ciel, mais elle ne comportait aucun déchet, et l’on y percevait toutes les saveurs de tous les mets. À la différence du pain de la terre, borné à sa propre saveur et mêlé de rebut, la manne apportait avec elle jusqu’à des pierres précieuses et des perles : une richesse au sens le plus concret. D’un autre côté, la manne portait aussi une épreuve de pauvreté, comme il est dit : «qui te nourrit de manne… afin de t’éprouver». La Guemara explique que cette affliction tenait à ce que la manne ne procurait pas de satiété complète. Selon une première opinion : «celui qui a du pain dans son panier n’est pas semblable à celui qui n’en a pas», car la manne n’était donnée que pour le jour même, sans qu’on pût en garder pour le lendemain, et manquait ainsi la quiétude de celui qui possède du pain en réserve. Selon une seconde opinion : «celui qui voit ce qu’il mange n’est pas semblable à celui qui ne le voit pas», car on ne voyait pas les mets dont on percevait pourtant les saveurs en consommant la manne.
Comment deux contraires se rejoignent dans un seul pain
Il faut comprendre comment il se peut qu’en une seule et même chose, la manne, se fondent deux opposés : la pauvreté et la richesse.
La richesse contenue dans la manne (toutes les saveurs s’y trouvaient, ainsi que des pierres précieuses et des perles), réalité impossible dans le pain de la terre, s’explique par le fait qu’elle était un pain venu du ciel, une chose divine (Elokout) ; or, à l’égard du divin, il n’est aucune limite. C’est pourquoi la manne demeura, même après sa descente ici-bas, dans son essence divine : elle n’était pas bornée à certaines saveurs seulement, ni limitée aux seules qualités d’un type d’aliment (essentiellement le pain, du règne végétal), mais elle apportait avec elle jusqu’à la perfection du minéral (domem), pierres précieuses et perles.
De par son élévation, la manne était entièrement au-dessus du monde : elle ne dépendait pas du labour et des semailles en usage ici-bas, et se déversait depuis au-dessus du monde (et du temps) à l’intérieur du monde (et du temps). Et comme le temps se divise en jours distincts les uns des autres, la manne était donnée jour après jour, à l’image d’un don accordé selon la générosité de celui qui donne, et non d’un salaire, lequel dépend de l’ampleur du travail accompli. De même, on ne pouvait voir d’un œil humain toutes les choses dont on goûtait la saveur dans la manne, car un œil limité ne saurait saisir l’infini propre au divin.
Telles sont donc les deux dimensions, richesse et pauvreté, présentes dans la manne. En elle-même, la manne est le comble de la richesse, puisque son essence est spirituelle et qu’elle ne connaît aucune limite. Mais du point de vue du monde et de l’homme, elle recelait aussi le comble de la pauvreté, car l’homme ne possédait rien en elle qu’il pût revendiquer comme sien («il n’a pas de pain dans son panier»), et l’œil ne pouvait contenir la richesse qui s’y trouvait, au point de ne pas même la percevoir comme un simple aliment («il ne voit pas ce qu’il mange»). En toute chose que l’homme possède, il y a du moins quelque part qui est sienne ; la manne, en revanche, quoiqu’elle fût le comble de la richesse, était pour l’homme la plus grande des pauvretés, car il ne pouvait en désigner aucune part et dire : elle est mienne.
Le pain qui, loin de rassasier, affamait
À la lumière de ce qui précède se comprend aussi la précision du verset : «Il t’a affamé et t’a nourri de la manne». Non seulement la manne ne rassasiait pas, à la différence du pain de la terre (pour les deux raisons évoquées), mais «Il t’a affamé» : elle suscitait la faim. Comment, en apparence, la manne pouvait-elle éveiller la faim ?
Toute chose créée dans le monde l’est avec ses limites : elle a sa réalité propre et n’a nul lien avec une autre. Ainsi du pain de la terre : il est une nourriture et rien d’autre, et, en tant que nourriture même, il est borné à sa seule saveur ; c’est cette saveur qui est absorbée par l’homme et le rassasie. Il en va tout autrement lorsque l’homme, être limité, mange un pain venu du ciel, lequel est, on l’a dit, sans limite. Bien qu’il sente en la manne une richesse infinie, c’est au contraire cette impossibilité de l’absorber tout entière, et plus encore l’ignorance de la mesure même de ce qu’il en absorberait, qui font que tout ce qu’il en saisit demeure limité, tandis que les saveurs qu’il n’a pas saisies restent, elles, sans limite. Voilà ce qui éveille en lui la faim, car il se trouve attiré vers cet infini qu’il ne peut atteindre, «que tu ne connaissais pas et que tes pères ne connaissaient pas».
L’influx vient d’en haut, à condition de se faire vase vide
Et tel est l’enseignement que l’on tire de la manne : l’influx tel qu’il vient d’en haut est le comble de la richesse. Du point de vue de l’homme d’ici-bas, toutes les choses sont, on l’a dit, sous le régime de la limite, et ce n’est que d’en haut que peut venir une richesse véritable. Bien plus : même dans l’influx qui vient d’en haut, dès lors que l’homme se met à s’en mêler, non seulement il ne peut rien y ajouter, «celui qui recueillit beaucoup n’eut rien de trop», mais, à l’inverse, par son intervention il en vient à gâter, causant de la pauvreté jusque dans des domaines qui, en eux-mêmes, sont le comble de la richesse.
La voie pour recevoir cette richesse passe par le fait de se dépouiller, de s’affranchir de sa propre réalité, de sa volonté et de ses mesures personnelles, du sentiment de «ma force et la puissance de ma main», pour s’appuyer avec une confiance entière (bita’hon) sur D.ieu. L’homme devient alors un réceptacle apte à recevoir les influx d’en haut, y compris des influx matériels que la créature, de par sa limite, est absolument incapable de contenir.
La sagesse est une nourriture : deux pains, deux effets
La sagesse et l’intellect sont eux aussi désignés par le nom de nourriture : de même que l’aliment est absorbé dans l’intériorité de l’homme jusqu’à s’unir à lui, de même les objets de l’intellect sont assimilés au plus profond de son cerveau et s’unissent à lui. Dans cette nourriture-là se retrouvent également les deux types évoqués plus haut, le pain de la terre et le pain du ciel : l’intelligence humaine est le pain de la terre, tandis que l’intelligence divine, la Torah, sagesse même de D.ieu, est le pain du ciel. Et entre ces deux sortes de nourriture se retrouvent toutes les différences dites précédemment.
Toutes les sagesses, hormis la Torah, sont limitées : elles ne contiennent rien de plus que ce qu’elles sont. Non seulement elles ne renferment rien d’autre que de l’intellect, mais l’intellect lui-même, dans chaque raisonnement et chaque savoir, porte ses propres bornes, de même que dans le pain de la terre chaque mets n’a que sa seule saveur et rien de plus ; à cela s’ajoute qu’il se mêle du rebut à ces sagesses. Et pourtant, en dépit de la limite propre à l’intelligence humaine, ou plutôt à cause d’elle, ce savoir apaise l’esprit de l’homme et le rassasie, car il saisit et reçoit tout l’entendement qu’il est capable de recevoir («il a du pain dans son panier», «il voit et il mange»). Voilà pourquoi les sciences profanes conduisent à l’affirmation de soi et à l’orgueil.
Il n’en va pas de même de la sagesse de la Torah. Elle est tout entière vérité et ne comporte nul rebut, à D.ieu ne plaise ; elle est également sans limite, et toutes les saveurs s’y trouvent ; elle apporte de surcroît une richesse matérielle (pierres précieuses et perles) ; tout cela est le comble de la richesse. Mais c’est précisément pour cette raison que l’homme ne peut la saisir ni s’en emparer, et qu’il éprouve sans cesse combien il demeure éloigné d’atteindre la vérité et l’infini de la Torah. C’est pourquoi elle ne mène pas à l’affirmation de soi, mais à l’inverse : elle engendre l’effacement (bitoul) et l’humilité. «Qui accroît la connaissance accroît la douleur» : plus l’homme étudie et connaît la Torah, plus grandissent sa soif et sa faim de Torah («Il t’a affamé»).
Le mauvais penchant, cet artisan de sa propre œuvre
Le mauvais penchant (yétser hara) est un artisan habile dans son ouvrage. Lorsqu’il veut détacher un Juif de l’étude de la Torah en général, et de l’étude de sa dimension intérieure (pnimiyout haTorah) en particulier, et qu’il voit qu’il ne pourra en abaisser l’importance, car aux yeux des enfants d’Israël elle est infiniment précieuse, au point que même celui qui a fauté délibérément dans l’idolâtrie la tient encore pour «le désir de tes yeux», il forge alors dans sa pensée un raisonnement et plaide en sens inverse. Puisque la Torah est sans limite, dit-il, tu n’atteindras jamais son terme, quelle que soit ton étude ; bien plus, plus tu étudieras, plus tu constateras combien tu es loin de sa fin et de son achèvement. Dès lors, le plus «sensé» serait que tu t’occupes de choses à ta mesure, que tu te consacres aux réalités matérielles, lesquelles te combleront, puisque le matériel, lui, tu peux le saisir. Certes, il te faut aussi étudier la Torah, il faut connaître les lois pour savoir se conduire, et pèse d’ailleurs sur chacun l’obligation d’étudier, un chapitre le matin et un chapitre le soir au moins ; mais pour toi, un paragraphe du Choul’han Aroukh suffit, et si tu es scrupuleux (méhadèr), un chapitre le matin. Et à l’extrême du scrupule (méhadrin min haméhadrin) : un temps d’étude fixe chaque jour, sans pour autant te donner tout entier ni approfondir la Torah, chose que de toute façon tu ne saisiras pas, et qui ne fera que causer de la peine à un Juif, à savoir toi-même : «qui accroît la connaissance accroît la douleur». Il ajoute un autre argument : il suffirait d’étudier la partie révélée de la Torah (gliya deTorah), et non sa dimension intérieure, qui traite de réalités impalpables, dont certaines dépassent entièrement l’intelligence humaine.
Or il faut le savoir : l’épreuve par laquelle le mauvais penchant cherche à séduire l’homme, en le poussant à ne pas aspirer au «pain venu du ciel» et à ne s’occuper que de choses terrestres, n’est qu’un commencement, qui finira par l’égarer complètement, à D.ieu ne plaise, hors de la voie de la Torah. Céder au mauvais penchant sur un seul détail est déjà un pas vers une chute plus profonde dans ses filets, à D.ieu ne plaise. Nos Sages l’ont enseigné : le mauvais penchant est d’abord un «passant», puis un «hôte», et enfin il se fait le maître de la maison.
Là encore, le récit de la Torah au sujet de la manne nous instruit. Parce qu’ils déclarèrent : «notre âme est dégoûtée de ce pain misérable», refusant la manne, ce pain qui s’élève au-dessus de toute matérialité, et réclamant au contraire une nourriture mêlée de rebut, ils tombèrent jusqu’à «pleurer pour leurs familles», c’est-à-dire jusqu’aux affaires touchant aux unions interdites.
La vérité est tout à l’opposé
Quant à l’argument du mauvais penchant, selon lequel la spiritualité ne saurait combler l’homme, et selon lequel seul l’adonnement aux choses matérielles lui permettrait d’atteindre, peu ou prou, ses fins et son contentement, la vérité est tout l’inverse.
L’essence véritable d’un Juif est spirituelle. Si, à D.ieu ne plaise, il se coupe de la spiritualité pour se livrer à la matérialité, alors, si abondante que soit cette matérialité, elle ne le comblera nullement, car là n’est pas son essence. C’est au contraire la spiritualité, sa véritable essence, qui le comble : pourvu qu’il devienne un «vase vide», détaché et affranchi de sa propre réalité et de ses propres mesures, il se fait alors «réceptacle», capable de contenir en lui non seulement les réalités spirituelles, mais aussi les réalités matérielles. Il reçoit alors de la main pleine, ouverte, sainte et large de D.ieu, au-delà de ce qu’une créature est capable de contenir, car la matérialité et la spiritualité ne feront plus chez lui qu’un, et toutes deux seront sans limite.





