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Vaet’hanane – Les villes de refuge de Moché
Source : Likouté Si’hot volume 39, première Si’ha sur Vaet’hanane
Au seuil de la Terre promise qu’il n’atteindra pas, Moché désigne trois villes de refuge sur la rive orientale du Jourdain, alors même qu’elles demeureront sans effet de son vivant. La Torah souligne qu’il « prit à cœur » cette désignation, et Rachi en révèle toute la gravité intérieure : une crainte, un tremblement devant l’incertitude. Le Rabbi, dans le trente-neuvième volume des Likouté Si’hot, dévoile derrière ce geste apparemment inutile le portrait du berger fidèle qui descend de son niveau pour insuffler la vie véritable à chaque juif.
Trois villes désignées au-delà du Jourdain
Le récit s’ouvre sur un verset de notre Paracha, Vaet’hanane 4, 41 : « C’est alors que Moché sépara trois villes en deçà du Jourdain, à l’orient, pour servir de refuge au meurtrier qui ferait mourir son prochain sans préméditation, afin qu’en se réfugiant dans l’une de ces villes, il pût sauver sa vie. »
Rachi s’attarde sur les premiers mots : « Alors il sépara. » Il prit à cœur de redouter ce sujet, de désigner ces villes de refuge. Et bien qu’elles ne puissent accueillir les meurtriers involontaires tant que n’auraient pas été désignées celles qui se trouvent en terre de Canaan, Moché déclara : une Mitsva qu’il est possible d’accomplir, je l’accomplirai.
Deux éléments retiennent immédiatement l’attention. D’une part, cette désignation demeurait juridiquement inopérante : aucun homme ne pouvait encore y trouver asile. D’autre part, le texte associe à ce geste une émotion singulière, une véritable appréhension, que Rachi désigne par le terme de crainte.
Le sens caché du mot alors
Le Gour Arié relève une difficulté grammaticale que le lecteur pressé laisserait passer. L’expression « alors il séparera » est au futur, ce qui ne correspond pas au récit d’un événement accompli. Il faut donc comprendre ainsi : alors, Moché prit à cœur de redouter et de désigner ces villes, et c’est ce qu’il fit ensuite. Le verbe au futur ne décrit pas l’acte, mais la pensée qui le précède, la résolution intérieure.
Le Gour Arié renvoie à un parallèle éclairant dans la Paracha Bechala’h (15, 1), à propos des mots « Alors il chantera ». Rachi y explique : alors, lorsqu’il vit le miracle, il lui tint à cœur de chanter un cantique. Dans les deux cas, le mot « alors » ouvre non pas sur un fait, mais sur un mouvement de l’âme, sur l’instant précis où une décision se forme dans le cœur de Moché.
Une Mitsva suspendue à la Terre d’Israël
Pour saisir la nature de cette crainte, il faut revenir au commandement tel qu’il est formulé dans la Paracha Massé (35, 10) : « Car vous traversez le Jourdain vers la terre de Canaan. Vous désignerez pour vous des villes, qui seront pour vous des villes de refuge. Six villes de refuge seront pour vous. Vous placerez trois villes de l’autre côté du Jourdain et vous placerez trois villes en terre de Canaan ; elles seront des villes de refuge. »
Or, au début même de notre Paracha, Moché rapporte le décret qui l’écarte de cette terre. « J’implorai D.ieu : que je passe, je T’en prie, et que je voie la bonne terre. Et D.ieu me dit : c’est assez pour toi, ne continue plus à Me parler de cette chose. Monte au sommet de la cime et lève les yeux vers l’ouest, le nord, le sud et l’est, car tu ne traverseras pas ce Jourdain. »
Les Likouté Si’hot éclairent alors le mot « alors » de Rachi. La crainte de Moché naissait d’un doute : ses actes correspondaient-ils réellement à ce qui était requis et approprié ? Puisqu’il s’agit d’une Mitsva dépendante de la Terre d’Israël, il redoutait que la préparation elle-même, la simple désignation des villes, ne dût avoir lieu qu’après l’entrée en Terre d’Israël, et qu’il n’y eût donc aucune place pour qu’il les désignât auparavant.
Plus profondément encore, on peut dire que cette crainte portait sur la volonté divine elle-même. De même que D.ieu ne voulait pas que Moché entrât dans la Terre, peut-être voulait-Il également que les Mitsvot dépendantes de la Terre ne fussent pas accomplies par lui. Le tremblement de Moché n’était donc pas celui d’un homme incertain de la loi, mais celui d’un serviteur qui redoute de dépasser la mesure que son Maître lui a assignée.
Les trois lois de Maïmonide
Maïmonide, dans les Lois du meurtrier et de la protection de la vie, chapitre huit, ordonne la matière en trois enseignements successifs.
La première loi établit le principe : il est un commandement positif de désigner des villes de refuge, comme il est dit « tu sépareras pour toi trois villes » (Choftim 19, 2), et les villes de refuge ne s’appliquent qu’en Terre d’Israël.
La deuxième loi précise la répartition : il y avait six villes ; Moché notre maître en sépara trois de l’autre côté du Jourdain, et Yehochoua en sépara trois en terre de Canaan.
La troisième loi expose la difficulté et sa résolution : aucune des villes de refuge ne peut accueillir le meurtrier tant qu’elles n’ont pas toutes été désignées, comme il est dit « six villes de refuge seront pour vous » (Massé 35, 13). Moché notre maître nous a lui-même fait savoir que les trois situées de l’autre côté du Jourdain n’accueilleraient personne tant que n’auraient pas été désignées les trois de la terre de Canaan. Pourquoi donc les désigna-t-il ? Il dit : puisqu’une Mitsva s’est présentée à moi, je l’accomplirai.
À quoi servait une désignation sans effet
Les Likouté Si’hot proposent deux façons de comprendre l’utilité de ce geste.
Selon la première, la désignation opérée par Moché ne constituait qu’une préparation en vue de l’accomplissement ultérieur de la Mitsva des villes de refuge. Elle n’avait pas de valeur juridique propre, mais elle ouvrait la voie à ce qui allait suivre.
Selon la seconde, bien plus forte, le statut de ville de refuge ne s’appliquait effectivement pas aux villes situées au-delà du Jourdain avant la désignation des villes de la Terre d’Israël. Mais dès que Yehochoua eut désigné les trois villes de Canaan, ce statut s’appliqua automatiquement, et peut-être même rétroactivement, à celles de l’autre rive, en vertu de la désignation accomplie par Moché. Yehochoua n’eut donc nul besoin de les désigner à nouveau. L’acte de Moché, apparemment sans portée, portait en réalité toute la validité future du dispositif.
Pourquoi aucune ville n’était nécessaire du vivant de Moché
Reste une question plus profonde. Pourquoi la protection des villes de refuge ne fut-elle pas accordée immédiatement aux tribus qui s’étaient déjà installées de l’autre côté du Jourdain ?
La réponse donnée par les Likouté Si’hot renverse la perspective : ces tribus n’avaient tout simplement pas besoin de villes de refuge. Moché notre maître le déclare lui-même dans notre Paracha : « Vous qui êtes attachés à l’Eternel votre D.ieu, vous êtes tous vivants aujourd’hui » (Vaet’hanane 4, 4). Les enfants d’Israël étaient alors attachés à D.ieu à un degré tel qu’ils n’avaient plus aucun rapport avec ce qui est l’opposé de la vie, à D.ieu ne plaise.
Cet état élevé n’était pas le leur en propre : il avait été produit en eux par Moché notre maître. C’est pourquoi, après sa disparition, ils descendirent de leur niveau, et eurent dès lors besoin des villes de refuge. Tant que le berger fidèle se tenait parmi eux, la mort involontaire n’avait pas prise sur le peuple.
La ville de refuge, source de vie véritable
Les villes de refuge ne jouent pas seulement un rôle protecteur. Leur fonction est également réparatrice et créatrice.
Le fait de tuer involontairement révèle en effet la domination du mauvais penchant, lequel est le Satan et l’ange de la mort (Guemara Baba Batra 16, 1). Dans une ville de refuge, une vitalité issue du domaine de la sainteté est insufflée à celui qui s’y réfugie, selon le verset « et il s’enfuira vers l’une de ces villes et vivra » (voir Guemara Makot 10a). Il ne s’agit pas d’une simple survie, mais d’une vie véritable, une vie de sainteté puisée à la Source même de la vie.
C’est précisément pour cette raison que la Mitsva de désigner les villes de refuge devait comporter l’action de Moché. Car c’est par son intermédiaire que se prolongeait, pour les enfants d’Israël, la réalité de « vous qui êtes attachés à l’Eternel votre D.ieu, vous êtes tous vivants aujourd’hui ». Sans lui, la ville de refuge aurait pu abriter un homme, mais non lui rendre la vie.
Un berger fidèle qui descend pour chaque juif
L’enseignement se referme sur le portrait de Moché lui-même. La désignation des villes de refuge est liée à sa descente de son propre niveau spirituel, et c’est pourquoi elle suscita en lui de la crainte. Se pencher sur le cas du meurtrier involontaire, sur l’exil et sur la faute, représentait pour lui un abaissement réel.
Mais d’un autre côté, il « prit à cœur » de le faire. Car telle est la mission d’un berger fidèle : il fait don de lui-même pour le troupeau qu’il conduit, et il insuffle de la vitalité jusqu’à celui qui devra partir en exil, afin que se réalise en lui « il s’enfuira et vivra ».
Qu’il en soit ainsi pour nous, dans notre exil amer. Non seulement l’exil ne possède, à D.ieu ne plaise, aucune domination sur Israël, puisque la protection spirituelle des villes de refuge demeure présente sous la forme des paroles de la Torah qui accueillent et protègent celui qui s’y réfugie (Guemara Makot, ibidem). Mais bien davantage : « il s’enfuira et vivra », une vie véritable est insufflée à chacun des enfants d’Israël, jusqu’à l’accomplissement de la promesse de la vie éternelle, lors de la Guéoula véritable et complète.






