Se couper les ongles semble être l’un des gestes les plus anodins du quotidien, et pourtant la tradition juive lui consacre des règles précises transmises depuis des siècles. Un ordre déterminé pour chaque doigt, un jour privilégié dans la semaine et un soin particulier apporté aux rognures font de cet acte banal une véritable pratique empreinte de sens. Plongée dans une coutume ancrée dans le Choul’han Aroukh et enrichie par les enseignements de la Kabbale.

 

 

 

Dans la tradition juive, aucun geste n’est vraiment insignifiant. Même la coupe des ongles, acte d’hygiène élémentaire, est encadrée par des usages précis que le Rama, Rav Moché Isserlès, a consignés dans ses gloses sur le Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm, chapitre 260). La règle fondamentale en est simple à retenir : on ne coupe jamais les ongles de deux doigts voisins l’un à la suite de l’autre. Il convient au contraire de « sauter » d’un doigt à l’autre, selon un ordre fixe que des générations de Juifs ont appris par cœur.

L’ordre précis pour chaque main

Pour la main droite, la tradition fixe la séquence suivante : on commence par l’index, puis on passe à l’annulaire, ensuite au pouce, puis au majeur, et l’on termine par l’auriculaire. En numérotant les doigts à partir du pouce, cela donne l’ordre 2, 4, 1, 3, 5, que la tradition a résumé dans le sigle hébraïque Bedaga, formé des lettres correspondant à ces chiffres.

Pour la main gauche, l’ordre est différent : on débute par l’annulaire, puis l’index, ensuite l’auriculaire, puis le majeur, et l’on achève par le pouce, soit la séquence 4, 2, 5, 3, 1, mémorisée sous le sigle Devahga. On remarquera qu’ici encore, aucun doigt n’est jamais suivi de son voisin immédiat.

Quant à la question de savoir par quelle main commencer, les usages varient. Selon l’enseignement rapporté au nom du Ari zal et suivi par de nombreuses communautés, dont les ‘Hassidim Habad, on commence par la main gauche, en débutant par l’annulaire, avant de passer à la main droite en débutant par l’index. D’autres ont l’usage d’honorer d’abord la main droite, comme l’illustrent certains schémas pédagogiques diffusés dans les communautés.

 

Pourquoi ne pas couper les doigts dans l’ordre ?

Le Rama, citant le Aboudraham, rapporte que couper les ongles de doigts adjacents l’un après l’autre présenterait un danger d’ordre spirituel. Les décisionnaires ultérieurs, dont le Michna Beroura, évoquent diverses conséquences néfastes que la tradition associe à une coupe effectuée « dans l’ordre » : cela nuirait à la mémoire, pourrait conduire à la pauvreté, et certains textes y voient même un risque pour la descendance. Sans toujours en expliquer le mécanisme, la tradition a préféré la prudence et l’a érigée en usage constant.

Les maîtres de la Kabbale ont approfondi cette pratique en lui donnant une dimension mystique. Les ongles, situés à l’extrémité du corps, représentent la frontière entre la sainteté et les forces extérieures. Leur coupe, effectuée selon l’ordre prescrit, participe ainsi d’un travail spirituel de raffinement, où même le corps le plus matériel est mis au service du service de D.ieu.

Le vendredi, en l’honneur du Chabbat

Le moment privilégié pour se couper les ongles est le vendredi, veille du Chabbat. Se présenter devant la Reine Chabbat avec des ongles soignés fait partie des préparatifs d’honneur au même titre que la toilette et les vêtements de fête. Certains évitent en revanche de le faire le jeudi, car selon la tradition, les ongles commencent à repousser le troisième jour après leur coupe, ce qui surviendrait alors précisément le jour du Chabbat.

De même, l’usage veut que l’on ne coupe pas les ongles des mains et ceux des pieds le même jour. Le fiancé et la fiancée veilleront également à se couper les ongles avant leur immersion au Mikvé, tout comme les femmes avant leur immersion mensuelle, où cette coupe revêt un caractère d’obligation halakhique.

Que faire des rognures ?

Le Talmud, dans le traité Nidda (17a), enseigne un principe étonnant : « Celui qui brûle ses ongles est un homme pieux, celui qui les enterre est un juste, celui qui les jette est un impie. » La raison invoquée est qu’une femme enceinte qui marcherait sur des rognures d’ongles pourrait en subir un préjudice. C’est pourquoi l’usage répandu consiste à rassembler soigneusement les rognures et à les éliminer, en les brûlant, en les enterrant ou, à tout le moins, en les jetant dans un endroit où personne ne passe, comme les canalisations.

Cette attention portée aux moindres détails illustre une idée centrale du judaïsme, particulièrement développée dans la ‘Hassidout : la vie du Juif ne connaît pas de domaine neutre. Du geste le plus solennel au plus quotidien, tout peut et doit être élevé, sanctifié et accompli avec conscience. La coupe des ongles, avec son ordre précis hérité des générations, en est peut-être l’une des illustrations les plus parlantes : même au bout des doigts, la Torah accompagne l’homme.