La communauté juive de Syrie, dont la présence remonte à l’époque du roi David, comptait près de 100 000 âmes dans les années 1920. Aujourd’hui, il ne reste qu’une poignée d’individus âgés à Damas. Pourtant, l’héritage matériel de cette communauté millénaire connaît un regain d’attention inattendu. Fin juin 2026, des travaux de restauration et de sécurisation du cimetière juif historique de la capitale syrienne ont officiellement débuté, marquant une étape cruciale pour la préservation de la mémoire.
Le projet de rénovation est piloté par la Syrian Mosaic Foundation, une organisation dédiée à la préservation du patrimoine fondée par Joe Jajati, petit-fils d’un ancien dirigeant de la communauté juive de Syrie.
À travers des vidéos publiées récemment, la fondation a montré des ouvriers locaux en train de nettoyer les tombes recouvertes par la végétation et la poussière, et de repeindre les inscriptions hébraïques effacées par le temps. L’objectif est double : redonner leur dignité à ces terres sacrées et s’assurer que ce riche héritage puisse être transmis aux générations futures, alors même que la présence physique des Juifs en Syrie a quasiment disparu.
Un lieu de repos pour des figures historiques
Le cimetière de Damas n’est pas seulement un lieu de mémoire familial ; il abrite les sépultures de figures religieuses et historiques de premier plan :
Rabbi Haïm Vital (1542-1620) : L’un des plus grands kabbalistes de l’histoire et principal disciple du célèbre Rabbi Isaac Louria (le « Ari »).
Le Rav Nissim Nadavo : Ancien grand Rav de Damas, connu notamment pour avoir accompagné le célèbre espion israélien Eli Cohen dans ses derniers instants avant son exécution publique sur une place centrale de la ville en 1965. Sa tombe fait partie de celles qui ont été récemment rénovées.
Une sécurisation devenue vitale : Ces travaux interviennent dans un climat de tension. Au cours du seul mois de juin 2026, le cimetière a été la cible de deux incendies criminels. L’année précédente, des vandales avaient profané la tombe du Rav Haïm Vital en y creusant un trou, probablement à la recherche de restes ou d’artefacts. Face à ces incidents, les autorités locales sont intervenues et la sécurité du site a été renforcée pour protéger les travaux en cours.
Un contexte politique et diplomatique inédit
Cette restauration n’aurait pas été possible sans le bouleversement géopolitique récent en Syrie. Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, au terme de plus d’une décennie de guerre civile, la nouvelle direction du pays — présidée par l’ancien combattant Ahmed al-Sharaa — a opéré un changement de cap radical.
Dans sa volonté de stabiliser le pays et de faire la transition vers un modèle plus démocratique, le nouveau gouvernement a tendu la main aux Juifs syriens de la diaspora. Il les encourage à revenir visiter leurs lieux saints, à récupérer les biens abandonnés et à s’investir dans le pays.
C’est dans ce contexte d’ouverture qu’une délégation américaine, menée par le Rav David Saperstein (ancien ambassadeur itinérant des États-Unis pour la liberté religieuse), s’est rendue à Damas. Accompagnés par des figures de la diaspora comme Joe Jajati, ils ont pu inspecter d’anciens repères communautaires comme la synagogue d’Elfrange, la synagogue antique de Jobar et le cimetière, jetant les bases d’une réconciliation entre le passé juif de la Syrie et son avenir.
L’histoire des Juifs de Syrie est l’une des plus anciennes et des plus riches de la diaspora, marquée par des siècles de prospérité commerciale, d’érudition religieuse, mais aussi de persécutions qui ont finalement conduit à un exode quasi total.
Il s’agit d’une communauté aux racines bibliques, dont l’identité s’est forgée autour de deux pôles urbains majeurs : Alep (Halab) et Damas.
Des origines bibliques à l’afflux séfarade
La présence juive en Syrie remonte à l’Antiquité, bien avant la conquête romaine. Selon la tradition, elle débute sous le règne du roi David (vers 1000 av. J.-C.) avec la conquête de l’Aram-Zoba (la région d’Alep). Cette communauté d’origine, appelée Musta’arabi, parlait l’araméen puis l’arabe, et s’est maintenue pendant des millénaires.
L’identité de la communauté a été profondément bouleversée en 1492. Suite à l’expulsion des Juifs d’Espagne, un afflux massif de réfugiés séfarades est arrivé en Syrie (alors sous domination mamelouke, puis ottomane à partir de 1516). Les Séfarades, souvent plus éduqués et dotés de vastes réseaux commerciaux européens, ont progressivement assimilé les Juifs locaux, imposant leurs rites (le Noussakh séfarade) et leur influence, bien que des tensions entre les deux groupes aient persisté pendant plusieurs générations.
Alep et Damas : Deux identités distinctes
Bien qu’unies par une géographie commune, les communautés d’Alep et de Damas avaient des caractères très différents.
Alep : La capitale de l’érudition
Alep était une ville farouchement traditionaliste, réputée pour ses érudits, ses rabbins et sa ferveur religieuse. Pendant plus de six siècles, la Grande Synagogue d’Alep a abrité le Codex d’Alep (Keter Aram Tsova), le manuscrit hébraïque de la Bible le plus ancien et le plus précis au monde (rédigé au 10ème siècle).
Damas : Le carrefour politique et commercial
La communauté de Damas était plus cosmopolite et ouverte sur l’Occident. Grâce à sa position sur la route de la soie, de nombreuses familles juives damascènes (comme la famille Farkhi) ont amassé d’immenses fortunes et occupé des postes d’influence, notamment comme trésoriers des gouverneurs ottomans.
Cependant, Damas fut aussi le théâtre d’un traumatisme majeur : l’Affaire de Damas de 1840. La disparition d’un moine capucin déclencha une accusation de crime rituel (l’accusation de meurtre d’un chrétien pour utiliser son sang). D’éminents membres de la communauté juive furent torturés et assassinés, provoquant l’intervention de figures juives internationales (comme Adolphe Crémieux et Moïse Montefiore) et marquant le début de la solidarité juive moderne à l’échelle mondiale.
Le 20ème siècle et l’exode forcé
Au début du 20ème siècle, la Syrie comptait près de 100 000 Juifs. L’effondrement de l’Empire ottoman, la montée du nationalisme arabe et le conflit israélo-arabe vont précipiter la fin de cette présence millénaire. Les événements s’accélèrent à partir de 1947 :
Le Pogrom d’Alep
Décembre 1947
Le lendemain du vote du plan de partage de l’ONU, des émeutes éclatent. La Grande Synagogue d’Alep est incendiée. Des dizaines de Juifs sont tués et des centaines de maisons détruites. Le Codex d’Alep est gravement endommagé, mais une grande partie est sauvée et exfiltrée vers Israël. Près de la moitié de la communauté fuit clandestinement le pays dans les mois qui suivent.
L’étau se resserre
1948 – 1967
Avec la création de l’État d’Israël, la Syrie déclare la guerre. Les Juifs syriens deviennent des otages de l’État. Il leur est interdit de quitter le pays, de vendre leurs biens, ou de travailler dans l’administration. Leurs comptes bancaires sont gelés.
Le régime d’Assad et la police secrète
1970 – 1990
Sous Hafez al-Assad, les Juifs, environ 4 500 à l’époque, vivent sous la surveillance constante de la Mukhabarat (police secrète). Toute tentative de fuite est passible de torture et de prison. Pendant cette période, une activiste canadienne, Judy Feld Carr, parvient à exfiltrer secrètement plus de 3 000 Juifs syriens en soudoyant des fonctionnaires pendant plus de 20 ans.
La libération finale
1992
Sous la pression diplomatique internationale, notamment des États-Unis, Hafez al-Assad autorise enfin les Juifs restants à émigrer, à la stricte condition qu’ils ne se rendent pas directement en Israël. La quasi-totalité de la communauté quitte le pays, marquant la fin de 3 000 ans d’histoire ininterrompue.
Aujourd’hui, la puissante diaspora syrienne s’est reconstituée principalement dans trois zones géographiques : Israël, le Mexique, et surtout les États-Unis (le quartier de Brooklyn à New York abrite la plus grande communauté juive syrienne au monde, reconnue pour avoir préservé avec une immense fidélité ses traditions, sa liturgie et sa cohésion sociale).
















