La tradition chassidique enseigne que la victoire sur le mauvais penchant ne passe pas par son anéantissement, mais par sa transformation et son élévation vers le domaine de la sainteté. À l’instar des cinq lois qui régissent l’abattage rituel, cinq obstacles guettent l’homme dans son service divin et peuvent ruiner tous ses efforts. Ce discours, tiré de la Torat Mena’hem (vol. 8, p. 230), dévoile avec une précision saisissante les pièges spirituels à éviter pour réussir cette grande transformation intérieure.

 

 

(D’après la Torat Mena’hem, vol. 8, p. 230)

 

 

Nos Sages de mémoire bénie ont enseigné (traité Soukka 52a) que dans les temps à venir, le Saint béni soit-Il abattra le mauvais penchant (yetser hara — יצר הרע). Bien que cette affirmation vise l’ère messianique future, il convient de savoir que tous les événements futurs ont déjà été accomplis, en substance, lors du don de la Torah — comme l’exprime le célèbre adage : le don de la Torah n’aura plus lieu une seconde fois, mais dans les temps à venir, il se manifestera au grand jour. Cela signifie que la réalité de l’abattage du mauvais penchant est également pertinente dans le service divin de l’homme, ici et maintenant.

Le sens de cette métaphore réside dans la nature même de l’acte d’abattage (che’hita — שחיטה) : il ne supprime pas la substance physique de l’être abattu, qui demeure intact, mais en extrait le sang et la vitalité. Puis l’on offre sur l’autel la graisse (‘helev — חלב), qui symbolise le plaisir et la délectation.

C’est également le sens de l’enseignement de nos Sages : il n’y a pas d’acte de che’hita sans mechikha (משיכה — traction) — car par la traction, l’objet acquis ne subit aucune transformation en lui-même ; on le prend tel qu’il est et on le tire dans sa propre sphère de domination. Cela signifie que l’on transfère la chose matérielle — telle quelle — d’un domaine à un autre : du domaine public (réchout harabbim — רשות הרבים), les montagnes de séparation (tourei depiroda — טורי דפרודא), vers le domaine privé (réchout haya’hid — רשות היחיד) — car la traction doit s’effectuer précisément dans un domaine privé — celui de l’Unique du monde.

Tel est le sens de l’abattage du mauvais penchant : il ne s’agit pas d’annuler son existence, mais bien au contraire, de l’élever et de l’introduire dans le domaine de la sainteté.

Dans ce service de l’abattage du mauvais penchant, il convient de se garder des cinq choses qui invalident la che’hita :

La shehiya (שהייה) — la pause qui invalide

Lorsqu’on s’arrête en cours de route pour faire des calculs — cela en vaut-il vraiment la peine ? Serai-je réellement capable de réussir ? Est-ce que j’y parviendrai vraiment ? — cette délibération au milieu de l’action constitue la she’hiya qui invalide l’abattage. En d’autres termes, le service divin doit s’accomplir sans calculs, dans un élan de saut (diloug — דילוג), sans jamais s’arrêter à mi-chemin.

La ‘halda (חלדה) — comme une taupe enfouie dans ses terriers

Il en est parmi nous dont le service divin s’effectue dans la dissimulation, afin de ne pas être reconnus. À titre d’exemple : lorsqu’il s’agit d’embellir une Mitsva (hiddour mitsva — הידור מצוה), on ne veut pas que cela se remarque — de peur qu’on ne dise « le voilà qui fait son pieux » — et l’on agit donc en secret. Dès lors, pour les pratiques qui ne peuvent s’accomplir discrètement, comme le port de la barbe, on ne les accomplit tout simplement pas. Or il faut savoir que la ‘halda invalide la che’hita ; le service divin doit s’accomplir au grand jour, sans honte face aux moqueurs, comme l’explique le premier paragraphe du Choul’han Arou’h (שולחן ערוך — Ora’h ‘Haïm — אורח חיים).

Quant à l’argument avancé — « je ne veux pas le faire par crainte de la youhra (יוהרא — orgueil spirituel), afin de ne pas en venir à un sentiment d’égo (yéchoute — ישות) » — il convient de préciser qu’il ne s’agit pas ici de pratiques à propos desquelles il aurait été explicitement mentionné qu’on ne doit pas les accomplir en raison de la youhra. L’on doit donc reconnaître que cet argument n’est qu’une forme d’autotromperie ; la vraie raison est que l’on ne veut pas sortir de soi-même — « er vil nit aroysgayn fun zikh », il ne veut pas s’arracher à son propre moi !

D’ailleurs, en termes plus fondamentaux : en quoi son existence lui importe-t-elle à ce point qu’il redoute d’y ajouter de la yéchoute ? Bien au contraire — le fait même de penser à soi est déjà en soi une manifestation de la yéchoute ! Lorsqu’on peut accomplir quelque chose qui correspond à la volonté du Maître de la volonté, on doit le faire sans penser à soi.

La hagramma (הגרמה) — la déviation qui détruit

Lorsque l’acte d’abattage est effectué de manière à extirper les signes anatomiques (simanim — סימנים) eux-mêmes — ce qui correspond à l’annulation totale de l’existence — c’est là le contraire de l’intention visée. Car, comme il a été dit plus haut, l’intention profonde est que le mauvais penchant lui-même se transforme en amour de D.ieu.

La derassa (דרסה) — la pression du couteau sur la chair

Il s’agit de celui qui s’inflige des mortifications corporelles, des jeûnes et autres pratiques similaires : cela invalide la che’hita. En effet, on ne demande pas à l’homme de jeûner de Chabbat en Chabbat, ni même les lundis et les jeudis. Bien au contraire — conformément à l’enseignement du Baal Chem Tov sur le verset « azov ta’azov imo » (tu aideras vraiment avec lui), le service divin doit s’accomplir avec le corps et non contre lui.

L’ikour (עיקור) — l’arrachement qui rompt tout

Tel est également le sens de l’ikour : tout comme l’arrachement brusque invalide l’abattage rituel, vouloir s’extirper violemment de sa nature propre, en la détruisant plutôt qu’en la transformant, va à l’encontre de la démarche voulue. Le service divin authentique n’est pas une rupture, mais une élévation.