Rav Berel Levin, archiviste en chef de la bibliothèque du Rabbi, a reçu au fil des années plus de 600 réponses manuscrites personnelles du Rabbi — un record quasiment sans précédent dans l’histoire du mouvement Habad-Loubavitch. Dans cet entretien accordé au podcast Among Chassidim, il retrace avec une précision remarquable les étapes d’une existence placée sous le signe de la transmission : l’édition des Igrot Kodech, la publication des chroniques de Habad en Union soviétique, la mission de récupération des livres de Loubavitch à Moscou, et bien d’autres chapitres d’une vie construite, lettre après lettre, au gré des directives du Rabbi. Un témoignage d’une richesse exceptionnelle sur la manière dont le Rabbi guidait ses émissaires jusque dans les moindres détails de leur travail.

 

 

Des origines marquées par la guerre et l’exil

Les parents de Rav Berel Levin vivaient à Kharkov jusqu’au milieu de la Seconde Guerre mondiale. À l’approche des troupes allemandes, ils fuirent vers les profondeurs de la Russie, jusqu’à Samarcande, où ils s’établirent jusqu’à la fin du conflit. À la libération, ils quittèrent le pays grâce à de faux papiers d’identité appartenant à des Polonais décédés pendant la guerre, traversant la Pologne pour rejoindre Pocking, un camp de personnes déplacées en Allemagne. Ils y vécurent environ un an et demi avec l’ensemble de la communauté Habad qui avait fui la Russie, avant de s’installer à Paris.

Sa mère était issue d’une famille ‘hassidique Habad-Loubavitch de longue tradition. Son père, lui, avait grandi dans une famille de ‘hassidim généraux en Ukraine ; mais en Russie soviétique, les seules Yéchivot qui avaient survécu étaient les Yéchivot clandestines de Habad — il était donc allé étudier à la Yéchiva ‘hassidique de Vitebsk.

Rav Levin naquit à Paris à la fin de l’année 5708 (1947-1948). Quelques mois plus tard, ses parents immigrèrent en Terre d’Israël et s’installèrent à Kfar Habad, alors tout juste fondé au début de l’été 5709 (1948-1949).

L’appel de 770 : une décision de jeunesse

Après des années passées au ‘heder de Kfar Habad, Rav Levin rejoignit la Yéchiva Tomhei Tmimim de Lod peu avant sa bar-mitsva. Mais une conviction s’imposait en lui avec force : sa place véritable était auprès du Rabbi, à 770 Eastern Parkway. Il en parla plusieurs fois à son père, qui, lors d’une visite pour Tichri, transmit ce désir au Rabbi durant une ye’hidout.

La réponse du Rabbi fut précise : le jeune garçon devait rester encore une année en Terre d’Israël. Si durant cette année il étudiait avec assiduité et sanctifiait le Nom divin dans son apprentissage, il pourrait alors demander au directeur de la Yéchiva d’écrire à son homologue de New York pour obtenir un visa d’étudiant.

Rav Levin s’y consacra pleinement. Il écrivit même au Rabbi pour lui faire part de son engagement. Le Rabbi lui répondit par lettre, lui précisant notamment que l’étude devait être pratiquée dans l’esprit du Yougua Torah — un labeur intense et authentique — pour qu’elle produise ses véritables fruits. Le visa arriva, et le 18 Tévet 5724 (1963), Rav Levin débarquait aux États-Unis.

Il commença par la Yéchiva de Newark, destinée à devenir par la suite celle de Morristown. Mais survint alors le décès de la mère du Rabbi, la Rabbanit ‘Hana, et le Rabbi se mit à diriger lui-même les prières trois fois par jour et à tenir un Farbrenguen chaque Chabbat. De Newark, les élèves n’avaient le droit de venir à Crown Heights qu’une fois par mois, pour le Farbrenguen de Chabbat Mévoré’him. Rav Levin, qui n’avait pas quitté la Terre d’Israël pour voir le Rabbi une fois par mois, resta à Brooklyn.

La direction de la Yéchiva de 770 refusa d’abord de l’accepter — il n’avait que seize ans et devait, selon eux, retourner à Newark. Il n’y retourna pas. Il dormit dans une des salles de la Yéchiva Oholei Torah et étudiait à 770. Au bout de deux mois, la direction accepta de l’intégrer. Il y resta dès lors jusqu’à son mariage.

Les premières ye’hidout : la Torah comme sésame

Quelques semaines après son arrivée, lors d’une ye’hidout organisée après le Youd Chevat, Rav Levin rapporta au Rabbi ses progrès dans l’étude. Le Rabbi lui rappela qu’il existait une réticence halakhique à quitter la Terre d’Israël pour l’étranger, à moins que ce soit dans le seul but d’étudier la Torah. Il lui assura donc que tant qu’il étudierait avec la rigueur requise, il avait la permission halakhique de rester.

Deux ans plus tard, son visa d’étudiant arrivant à expiration, il retourna en ye’hidout. Le Rabbi lui réitéra les mêmes conditions. Pour régulariser sa situation, un avocat du nom de Ring, qui traitait habituellement les dossiers de 770, lui expliqua que, sans famille aux États-Unis, il lui faudrait une lettre d’invitation d’une institution scolaire attestant avoir besoin de lui. Rav Yaakov Yakovson, le Machpia de la Yéchiva, lui indiqua un responsable d’école hébraïque à Passaic, dans le New Jersey. Celui-ci lui rédigea une invitation officielle, et Rav Levin put ainsi obtenir ses papiers de résidence.

Cette même période fut marquée par un épisode révélateur. Rav Levin se consacrait tellement à ses études — surtout la nuit — qu’il négligeait sommeil et repas. Le directeur de la Yéchiva, Rav Mentlik, s’en inquiéta et en avertit son père. Lors d’une ye’hidout, le père rapporta la chose au Rabbi. Celui-ci lui dit de transmettre à son fils d’apprendre le troisième chapitre de l’Iguerèt HaTéchouva de l’Alter Rabbi, où il est expliqué que celui qui étudie la Torah ne doit pas jeûner, car cela perturbe l’étude. Le père précisa que son fils ne jeûnait pas — il ne faisait que négliger les repas. Le Rabbi répondit avec un trait d’humour talmudique : «Malikotla Palga, Malikotla Koula» — tuer quelqu’un à moitié ou en entier, c’est dans les deux cas ne pas s’en occuper. Depuis lors, Rav Levin s’efforça d’être plus attentif à ses horaires.

L’anecdote de la bouteille de Machkeh

À l’époque où l’on pouvait encore déposer une bouteille de Machkeh devant le Rabbi lors des Farbrenguen, le père de Rav Levin lui avait confié une bouteille à remettre au Rabbi. Lors d’un Farbrenguen du Youd Chevat, Rav Levin s’approcha du Rabbi entre deux Si’hot et lui dit : «Voici la bouteille que mon père vous envoie.»

Le Rabbi demanda : «Qui est ton père ?» — «Israël Youdel ben Leib Beilah.» — «Ah, Levin», dit le Rabbi.

Il prit la bouteille, examina l’alcool, puis le cachet de contrôle (hé’hcher), et se tourna vers l’un des Rabbanim Habad d’Israël qui se trouvait là pour lui demander si cette certification était couramment utilisée. L’autre répondit que oui, mais avoua ne pas la consommer lui-même. Le Rabbi se retourna vers Rav Levin et lui dit : «Alors tu ne m’en voudras pas si je ne l’accepte pas.» Il versa lui-même du liquide d’une autre bouteille dans le verre de Rav Levin pour faire le’haïm, et lui rendit la bouteille en lui disant : «Distribue-la aux gens.»

Les fiançailles et une mission diplomatique en Europe

Lorsque vint le temps des fiançailles, Rav Levin devait se rendre à Paris pour rencontrer sa future épouse. Soucieux de ne pas attirer l’attention sur le vrai motif de son voyage, il écrivit au Rabbi qu’il comptait poursuivre jusqu’à Londres pour prêter main-forte au travail de Rav Sudak, le responsable de Habad en Angleterre.

Le Rabbi biffa le paragraphe consacré à ce prétexte et lui indiqua simplement où il devait se rendre. Ce faisant, il transforma le voyage de rencontre en une véritable Cheli’hout : Rav Levin visita de nombreuses Yéchivot et Kollelim à Londres, Manchester, Sunderland et Gateshead, s’entretenant avec les élèves et les directeurs sur leur étude et sur les Si’hot du Rabbi. Ce fut, selon lui, une mission très fructueuse. À son retour, il remit au Rabbi un rapport détaillé de toutes ses visites.

Le mariage eut lieu quelques mois plus tard, le 14 Kislev, à Brooklyn, en présence du Rabbi.

Au Kollel : le premier grand projet halakhique

Après son mariage, Rav Levin rejoignit le Kollel de 770. C’est là que débuta, à la demande du Rabbi, son premier grand travail de recherche. Le Rabbi avait déclaré que les jeunes filles et les femmes devaient allumer les bougies de Chabbat avec la bénédiction — dans le cadre de la campagne Néroth Chabbat Kodech. Nombre de Rabbanim lui écrivirent pour signaler que le Choul’han Aroukh de l’Alter Rabbi semblait indiquer que les filles vivant au foyer ne pouvaient pas réciter cette bénédiction.

Le Rabbi demanda alors aux membres du Kollel d’étudier cette question à fond et de rédiger un responsum expliquant pourquoi la pratique était néanmoins correcte. Rav Levin, avec les Rav Lustig et Rav Silverberg, s’y consacra en profondeur. Il rédigea le document principal, approfondit tous les aspects de la Sugya et présenta un exposé complet avec de nombreuses questions résolues. Le Rabbi apporta quelques annotations et lui demanda d’imprimer le kountres en grand nombre pour l’envoyer à l’ensemble des Rabbanim des États-Unis, des membres de l’Agoudat HaRabbanim et de l’Igoud HaRabbanim. Ce premier travail fut couronné de succès : dans un des volumes des Igrot Kodech, le Rabbi mentionne ce kountres dans une réponse à un autre Rav qui l’avait interrogé sur ce sujet.

La fondation du périodique Yagdil Torah

Un an plus tard, lors du Farbrenguen du 2 Tamouz 5736 (1975-1976), le Rabbi annonça qu’un Institut devait être créé au sein du Kollel, avec pour mission de rassembler les écrits manuscrits des Rebbeim en matière de halakha et de ‘hassidout, et de les publier dans un recueil périodique — la revue Zikaron Yaakov David — en y ajoutant des novellés rédigés par les ‘hassidim.

Rav Levin soumit des novellés aux secrétaires du Rabbi. Rav ‘Hodakov, le directeur de cabinet du Rabbi, l’appela alors pour lui apprendre que le Rabbi avait pensé à lui pour diriger cet Institut. Mais le Rabbi souhaitait d’abord comprendre ce qui s’était passé concernant son éventuel poste de Roch Yéchiva à Morristown — poste pour lequel le Rabbi l’aurait conseillé d’accepter, mais dont la réponse s’était perdue en chemin. Après clarification et une visite à Morristown, il s’avéra que le poste avait entre-temps été attribué à un autre. Le Rabbi dit alors à Rav Levin de rester à Brooklyn et de continuer à travailler sur le projet du Kollel.

Le périodique prit finalement le nom de Yagdil Torah — nom proposé par le Rabbi lui-même lorsque Rav Levin lui avait soumis plusieurs suggestions. Il parut pendant dix ans, à raison d’un numéro mensuel ou bimestriel, pour un total de 72 livraisons. Chaque numéro était soumis au Rabbi avant impression ; celui-ci rendait régulièrement la copie avec des corrections, des ajouts, et parfois une réponse développée sur un point de halakha. Le Rabbi accordait la permission d’imprimer en datant lui-même la page de couverture.

La nomination à la tête de la bibliothèque

Au début de l’été 5737 (1976-1977), Rav ‘Hodakov convoqua Rav Levin pour lui transmettre l’instruction du Rabbi : il devait désormais prendre la direction de la bibliothèque — la Bibliothèque Agoudas ‘Hassidei Habad. Le Rabbi donna l’ordre à Rav Groner de lui céder la gestion. Rav Levin hérita ainsi d’un fonds immense mais non catalogué. Le Rabbi lui demanda de recruter plusieurs étudiants du Kollel pour l’aider à préparer le catalogue, travail qui dura plusieurs années.

Il est important de comprendre le contexte : la bibliothèque avait été fondée dans le bâtiment du 766 Eastern Parkway, acquis en 1966, et avait d’abord été organisée avec l’aide de Rav ‘Haïm Liberman. Pendant les dix années suivantes, la partie matérielle avait été gérée par Rav Youdel Krinsky, et les Séfarim eux-mêmes avaient été sous la responsabilité de Rav Yisroël Groner. La bibliothèque fonctionnait en lien avec le bureau des secrétaires du Rabbi. Le temps était venu d’en confier la direction à plein temps à quelqu’un capable d’en assurer le développement.

Rav Levin continua en parallèle à rédiger Yagdil Torah et à travailler sur d’autres projets que le Rabbi lui confiait. Quelques années plus tard, il s’attela également à la préparation du volume des responsa du Tsema’h Tsedek — les Che’elot ouTchouvot — en complément (Milou’im).

La publication des lettres des Rebbeim précédents

Après avoir achevé le catalogue de la bibliothèque, le Rabbi ne laissa pas Rav Levin sans occupation. Il lui confia la préparation d’un volume de courts ma’amarim de l’Alter Rabbi, accompagnés de ses lettres. À mesure que ce travail avançait, le Rabbi élargit le projet : il lui demanda d’y intégrer des lettres du Mitteler Rabbi et du Tsema’h Tsedek pour constituer un premier volume de la correspondance des premiers Rebbeim.

Rav Levin travailla sur ce volume toute l’année 5740 (1979-1980). Lorsqu’il l’eut achevé et l’eut remis au Rabbi — avant de partir pour le camp Ya’hid Kaleh de Gan Israël à Kfar Habad —, le Rabbi lui écrivit le lendemain qu’il devait faire des efforts particuliers pour finaliser l’index, mettre en page et imprimer l’ouvrage afin qu’il soit prêt et relié pour le 20 Elloul. Un mois de travail intensif s’ensuivit. Rav Levin appela son collaborateur Rav Turk Wilhelm depuis le camp pour lui transmettre les instructions et lancer l’impression. À son retour, il supervisa la correction, les ajouts et la mise en page. L’ouvrage fut imprimé la veille du 20 Elloul, exactement comme le Rabbi l’avait demandé — après un dernier détour en pleine nuit jusqu’au New Jersey pour récupérer des ajouts supplémentaires voulus par le Rabbi.

Ce fut la genèse des Igrot Kodech des premiers Rebbeim. Satisfait de ce travail rapide et soigné, le Rabbi demanda à Rav Levin de se consacrer immédiatement aux Ma’amarim Ketsarim de l’Alter Rabbi, puis aux lettres du Rabbi Rachab. Il lui remit deux grandes boîtes remplies de copies de lettres du Rabbi Précédent — des centaines de lettres que le Rabbi avait conservées dans sa maison depuis son départ de France occupée par les nazis. Ces documents, qu’il avait lui-même organisés et annotés, constituaient la base du travail sur la correspondance du Rabbi Précédent, publiée en dix volumes.

Chaque volume était accompagné d’une introduction historique (un Mavo) résumant l’activité du Rabbi Précédent pendant la période correspondante. Ces introductions fournirent à Rav Levin la matière première pour écrire, quelques années plus tard, les trois volumes de l’histoire de Habad en Union soviétique, aux États-Unis et en Israël (Toldot ‘Habad), publiés en 5748-5749 (1987-1989). Le Rabbi lui avait cependant demandé de préparer le volume sur l’URSS dès la fin des volumes d’Igrot — mais de ne pas encore le publier, car des Juifs vivaient encore en Russie et auraient pu être mis en danger. Ce n’est que cinq ans plus tard, en 5749 (1988-1989), que le Rabbi lui donna le feu vert.

Les Igrot Kodech du Rabbi : un projet né d’une initiative divine

En 5747 (1986-1987), le Rabbi envoya à Rav Levin un paquet de copies de ses propres lettres, provenant des archives des secrétaires, avec cette instruction : «Examine-les. Vois ce qui peut être publié et comment, et dis-moi ce que tu en penses.»

Rav Levin fut stupéfait. Il s’était jusque-là imaginé que les lettres du Rabbi continueraient à être publiées en annexe aux volumes de Likoutei Si’hot. Il alla interroger les responsables du Va’ad L’H’aïm Si’hot, Rav Na’hman Shapiro et Rav Label Altein. Ceux-ci lui expliquèrent ce qui s’était passé : ils avaient demandé au secrétaire Rav Chelomo Mendel Simpson de sélectionner des lettres pour le prochain volume de Likoutei Si’hot. Le secrétaire avait préparé tout un sac de lettres et les avait soumises au Rabbi pour approbation — mais au lieu de les renvoyer à la rédaction du Likoutei Si’hot, le Rabbi les avait transmises à Rav Levin.

Rav Levin demanda alors confirmation au Rabbi : les lettres devaient-elles être publiées en complément des Likoutei Si’hot, ou constituer une série indépendante d’Igrot Kodech ? Le Rabbi biffa la première option et confirma qu’elles devaient former une collection autonome. Il ordonna également qu’elles soient classées chronologiquement, à l’instar des lettres des Rebbeim précédents.

Les archives antérieures à 5714 (1953-1954) — soit avant que le Rabbi ne devienne Rabbi — se trouvaient dans une boîte cachée dans la pièce où étaient conservées ses Si’hot. Rav Groner la retrouva et la remit à Rav Levin. Le Rabbi demanda à ce que le premier volume soit prêt pour le 14 Nissan — soit en un mois, depuis le Pourim. Rav Levin travailla sans relâche, nuit et jour. Le premier volume parut avant Pessa’h. Le Rabbi lui demanda aussitôt de préparer le deuxième volume pour Chavouot. Et ainsi de suite, volume après volume, à un rythme que Rav Levin décrit comme «inhumain». Pendant plus d’un an, il n’eut ni jour ni nuit, travaillant en permanence sur les Igrot Kodech.

Au total, les Igrot Kodech forment un ensemble de plus de cinquante volumes. L’ensemble de ce travail — avec les photocopies originales des manuscrits du Rabbi, la transcription de chaque lettre et le contexte de chacune — est également consigné dans le Avodas HaKodech, ouvrage publié par Rav Levin et disponible à la vente.

L’affaire des livres : des mois au service des avocats

En 5745 (1984-1985), lorsque le Rabbi évoqua publiquement pour la première fois la question des Séfarim de Loubavitch et qu’il fut décidé de porter l’affaire devant les tribunaux, Rav Krinsky consulta le Rabbi sur la préparation des pièces du dossier. Le Rabbi indiqua que cette responsabilité incomberait à Rav Levin.

Rav Levin et son collègue Rav Its’hak Groner suspendirent tous leurs travaux en cours pendant plusieurs mois pour passer au crible des dizaines de milliers de documents d’archives, à la recherche de tout ce qui pouvait établir le caractère collectif — et non privé — de la bibliothèque. L’argument central était le suivant : lorsque le Rabbi Précédent avait lancé une collecte de fonds pour la bibliothèque, il avait demandé aux donateurs d’envoyer leurs Séfarim «à la bibliothèque de Loubavitch» — et non à lui personnellement. Cela établissait sans ambiguïté qu’il s’agissait d’un bien communautaire.

Rav Levin dut ensuite former les avocats qui ne connaissaient rien de l’histoire de Loubavitch. Il s’assit pendant des heures avec Me Loen dans son bureau, puis se rendit à Philadelphie pour une journée entière de préparation avec Me Choustak. Il assista à l’ensemble des dépositions — trois jours auprès de Rav Liberman, trois jours auprès de Barry Gourarié — et prépara chacun des témoins pendant plusieurs heures avant leur passage à la barre. Lors du procès, les avocats insistèrent pour qu’il reste à leurs côtés en permanence. La partie adverse s’y opposa, arguant qu’en tant que témoin, il ne pouvait pas être présent lors des audiences. Les avocats de Habad firent valoir qu’il était un témoin expert et ne pouvait être écarté. Le juge trancha en leur faveur : Rav Levin resta aux côtés des avocats pendant les trois semaines de procès.

Après le verdict et les procédures d’appel, les Séfarim furent finalement récupérés. Conformément à la directive du Rabbi — «faire les choses discrètement, car les premières Tables de la Loi furent données en grande pompe et furent brisées, tandis que les secondes furent données dans le silence et durèrent» — le retour des livres se fit dans la plus grande sobriété. Lorsque le Rabbi sortit et vit la foule massée dehors pour accueillir la camionnette, il les apostropha : «Pourquoi ne rentrez-vous pas étudier ? Cela aiderait bien davantage.»

Lors du Chabbat du 5 Tévet 5747 (1987), le Rabbi déclara que ce jour devenait à jamais un yom ségoula pour tout ce qui touche aux livres et aux bibliothèques — et que chaque année, à cette date, quiconque possédait des Séfarim susceptibles d’enrichir la bibliothèque devrait les y donner.

L’appartement du Rabbi dans la bibliothèque

Après l’attaque cardiaque du Rabbi en 5748 (1987-1988), ses médecins décidèrent de lui préparer un appartement dans la bibliothèque pour lui éviter de marcher plusieurs pâtés de maisons jusqu’à son domicile chaque Chabbat et Yom Tov. Dans deux des pièces de la bibliothèque, on installa une salle à manger et une chambre à coucher. Mais cette situation était inconfortable tant pour le Rabbi et la Rabbanit que pour les bibliothécaires, qui ne pouvaient plus entrer librement dans ces pièces.

Un Chabbat, après le départ du Rabbi chez lui, les personnes responsables décidèrent de réaménager entièrement ces deux pièces : ils montèrent tous les Séfarim au deuxième étage et aménagèrent des locaux dignes de ce nom. Tout fut fait en une semaine, sans en informer le Rabbi. Lorsque celui-ci arriva le vendredi suivant et vit les changements, il manifesta son mécontentement. La Rabbanit dépêcha aussitôt quelqu’un auprès de Rav Levin pour lui demander de venir d’urgence. Il se rendit immédiatement à la bibliothèque. La Rabbanit lui dit : «Pourquoi avoir fait cela ? Nous étions très bien comme nous étions.» Rav Levin répondit : «Ce n’est pas pour vous que nous avons fait cela. C’est pour nous. Il nous était difficile d’entrer constamment dans la chambre du Rabbi.»

Le Rabbi demanda à Rav Levin de lui mettre tout cela par écrit. Après lecture, il lui répondit : «Si ce que tu écris est exact, alors c’est acceptable» — laissant entendre qu’il restait sceptique, mais qu’il acceptait de ne pas en faire davantage.

Deux ans plus tard, en 5744 (1983-1984), un agrandissement plus fonctionnel fut réalisé dans la cour de la bibliothèque : deux étages furent construits, le rez-de-chaussée servant de stockage pour les Séfarim et le premier étage de salon pour le Rabbi — la pièce où il reçut plus tard Matisyahou Sinwar. La chambre à coucher et la salle à manger restèrent dans le bâtiment initial.

Des conversations précieuses avec la Rabbanit

Rav Levin eut l’occasion, à plusieurs reprises, de s’entretenir avec la Rabbanit ‘Haya Moucha pour obtenir des informations historiques sur le Rabbi et sur la famille. L’une de ces conversations porta sur la période de la fuite de France occupée.

Pour le cinquième volume des lettres du Rabbi Précédent, qui couvrait la période de l’exode d’Europe — le Rabbi à Marseille, à Vichy, au Portugal —, Rav Levin avait du mal à comprendre l’enchaînement des faits. Il se rendit un vendredi soir à la bibliothèque, où la Rabbanit se trouvait, et lui demanda de lui expliquer ce qui s’était passé. Elle accepta et lui raconta toute l’histoire.

À Paris, lorsque les Allemands approchèrent, le Rabbi voulut fuir vers Vichy. Les trains étaient bondés et il ne trouvait pas de place — jusqu’à ce qu’il produise un document attestant de son statut de soldat dans l’armée française. Il put ainsi monter dans un train. Il arriva à la gare de Vichy à l’entrée du Chabbat de Chavouot, avec plusieurs valises remplies de manuscrits, de livres et de copies de Séfarim. Un charretier proposa de tout charger sur sa carriole et d’y faire monter le Rabbi également. Mais celui-ci refusa : la Rabbanit monterait sur la carriole pour escorter les bagages, tandis que lui, il marcherait à pied aux côtés du charretier jusqu’à l’hôtel. C’est ainsi qu’il arriva à destination, à pied, la nuit du Chabbat de Chavouot.

Une autre conversation porta sur une lettre de 1922 retrouvée dans les archives, signée du nom de «Mordekhaï Gourarié» mais de la main du Rabbi. Rav Levin voulait comprendre pourquoi le Rabbi avait utilisé ce pseudonyme pour écrire à son maître, le Rabbi Rachab. La Rabbanit lui dit : «C’est très intéressant. J’aimerais moi aussi savoir. Écris au Rabbi.» Le Rabbi répondit à Rav Levin que le pseudonyme était destiné à déjouer la censure soviétique — et non à cacher quoi que ce soit à ses parents : «Je n’ai jamais rien caché à mes parents.»

L’expansion de la bibliothèque : une saga architecturale

Après l’appel du Rabbi à la communauté pour qu’elle verse ses Séfarim et collections à la bibliothèque, des milliers de volumes affleurent simultanément. La bibliothèque, déjà installée sur deux niveaux — dans les caves du 770 et dans le bâtiment du 766 — ne pouvait plus absorber ces arrivées. Les boîtes s’entassaient dans les couloirs.

Le Rabbi demanda à Rav Levin de lui soumettre des propositions. La première idée envisagée — une grande construction de plusieurs étages jouxtant le 770 — fut abandonnée lorsque le Rabbi déclara dans une Si’ha que le quartier était résidentiel et que les immeubles de grande hauteur n’y avaient pas leur place. Rav Levin écrivit au Rabbi : «Que dois-je faire ? Dix mille livres viennent d’arriver et sont tous dans des cartons dans les couloirs.» Le Rabbi lui répondit de consulter l’Agoudat ‘Habad sur la possibilité de construire pour la bibliothèque «dans les environs du 770». Lorsqu’un projet d’immeuble de quatre à cinq étages fut soumis au Rabbi, celui-ci dit que les plans étaient beaux — mais lui demanda de ne pas le construire, sans explication.

Un comité d’avis fut constitué, avec Rav Zalman Gourarié et d’autres personnalités. L’option d’acquérir un bâtiment sur Kingston Avenue fut étudiée, puis rejetée par le Rabbi dans une Si’ha : «Cette bibliothèque a été fondée par le Rabbi Précédent au 770. Elle doit rester au 770. S’il n’y a pas de place, on bâtit dans l’immeuble adjacent — à condition que ce soit considéré comme faisant partie du 770, c’est-à-dire qu’il y soit relié.»

Les travaux commencèrent : un étage fut ajouté au 766, la cour fut entièrement excavée pour créer des espaces de stockage souterrains, et un pont de liaison fut construit entre le 770 et le 766. Cette construction s’étendit sur toute l’année 5750 (1989-1990) pour la façade, et les finitions intérieures furent achevées en 5751 (1990-1991).

Le premier jour de Roch Hachana 5751, le Rabbi se rendit à la cérémonie du Tachli’h dans la cour de la bibliothèque. Sur le chemin du retour, il s’arrêta et leva les yeux vers la façade du nouveau bâtiment, l’examinant sous tous ses angles — c’était la première fois qu’il voyait le résultat du chantier. Le lendemain, il demanda que des photographies soient prises du bâtiment tel qu’il était désormais et envoyées à tous les grands donateurs qui avaient contribué à sa construction.

La visite nocturne de la bibliothèque

Lors de ‘Hol HaMoed Soukot 5745 (1984), les médecins du Rabbi approchèrent Rav Levin avec une proposition : ils savaient combien le Rabbi s’était personnellement impliqué dans la construction de la bibliothèque ; maintenant qu’elle était achevée, une visite lui apporterait sans doute beaucoup de satisfaction. Pour ne pas attirer l’attention, ils décidèrent de le faire à deux heures du matin, dans la discrétion la plus absolue.

La visite dura de deux à trois heures du matin. Le Rabbi fut accompagné dans chaque pièce sur un fauteuil. Rav Levin présentait chaque salle, son contenu et sa fonction. Lorsque le Rabbi secouait la tête d’un signe de satisfaction, c’était le signal de passer à la pièce suivante. S’il continuait à regarder autour de lui, c’est qu’il souhaitait plus de détails — et Rav Levin continuait à expliquer jusqu’à obtenir ce signe d’approbation.

Sur le pont reliant les deux bâtiments, le groupe s’arrêta. On entendait, venant d’en bas, les chants des élèves qui faisaient un Farbrenguen dans la Soukkah, dirigé par le Machpia Mendel Fouterfas. Le Rabbi tendit l’oreille vers la fenêtre d’où provenaient ces voix, et resta un moment à écouter. Rav Levin lui expliqua ce qui se passait. Le Rabbi hocha la tête avec satisfaction — et ils passèrent à la salle suivante.

La première mission en Russie : à la recherche des Séfarim de Loubavitch

En 5748 (1987-1988), le Rabbi envoya Rav Levin en mission secrète à Moscou, avec Rav Cunin et Rav Nissan Mindel, pour retrouver la trace de la collection de livres de la bibliothèque de Loubavitch. Cette collection, constituée par le Rabbi Rachab et le Rabbi Précédent, avait été évacuée de Loubavitch lors de la Première Guerre mondiale et déposée dans un entrepôt à Moscou. Après la révolution bolchevique, les autorités soviétiques ne la restituèrent pas et la transférèrent dans les réserves de la bibliothèque publique de Moscou.

La préparation de la mission avait commencé bien avant. Rav Levin avait parcouru le catalogue des 5 500 titres de la bibliothèque de Loubavitch, dressé avant la fuite, et sélectionné les ouvrages les plus rares et les plus anciens — ceux qui constitueraient un «fil rouge» pour identifier la collection. Une mission exploratoire préalable avait confirmé que douze de ces ouvrages figuraient dans les fichiers de la bibliothèque Lenin sous le nom de «collection Polyakov», au sein d’un même département.

Avant le départ, le Rabbi fit allusion à la mission lors d’un Farbrenguen, sans la nommer explicitement, en citant une histoire du Tsema’h Tsedek : il avait envoyé un émissaire à Saint-Pétersbourg et lui avait dit que ses décisions sur place seraient les bonnes, car le Tsema’h Tsedek déciderait à travers lui. Le lendemain, lors de la distribution des dollars, le Rabbi demanda où était le troisième membre du groupe — Rav Nissan Mindel — et, lorsque les trois se présentèrent, il donna à chacun 18 dollars, puis remit à chacun une page du ma’amar qu’il avait dit la veille : «Vous apprendrez ce ma’amar ensemble — chacun aura besoin des deux autres pour le comprendre. Cela renforcera la coopération entre vous et l’efficacité de la mission.» Il ajouta que, puisqu’ils partaient le 20 Tévét, l’Alter Rabbi accompagnerait leur démarche, et que lorsqu’ils seraient là-bas le 24 Tévét, c’est le Rabbi Précédent lui-même qui agirait à travers eux.

À Moscou, les portes des réserves leur furent d’abord fermées. Rav Cunin et Armand Hammer — le milliardaire américain qui traitait régulièrement avec le gouvernement soviétique — rencontrèrent le ministre de la Culture Zakharov, qui refusa l’accès aux entrepôts, acceptant seulement de leur laisser consulter le catalogue. Rav Levin demanda alors les douze ouvrages de sa liste. En moins d’une heure, les livres furent apportés. À l’ouverture du premier volume, les trois émissaires découvrirent des annotations de la main même du Rabbi Maharach, puis du Rabbi Rachab. Ils venaient de retrouver la collection.

En sortant de la bibliothèque — un vendredi matin —, ils appelèrent immédiatement Brooklyn. La nouvelle parvint au Rabbi dans la nuit. Dès le lendemain matin, il en fit part avec une grande joie à son entourage.

La mission se prolongea pendant un mois. Ils visitèrent également Saint-Pétersbourg, Kiev, Odessa et Dnepropetrovsk pour rechercher des documents liés au père du Rabbi. Mais ils rentrèrent sans résultat concret sur ce point. Durant trois ans, aucune suite ne fut donnée par les autorités soviétiques à leurs demandes de restitution.

La deuxième mission à Moscou : entre négociations et chute du communisme

En 5751 (1990-1991), le Rabbi envoya une deuxième délégation à Moscou. L’occasion en fut inattendue : dans le cadre des efforts pour faire sortir des enfants de la région de Tchernobyl après la catastrophe nucléaire de 5746 (1985-1986), une avocate russe du nom de Veronica Kogan avait obtenu du gouvernement soviétique les autorisations nécessaires. Elle proposa alors de mettre ses relations à profit pour la question des Séfarim de Loubavitch. Le Rabbi donna son accord.

Cette fois, quatre personnes furent envoyées : Rav Levin, Rav Cunin, Rav Aronov et Rav Kogan. Avant le départ, lors de la distribution des dollars, le Rabbi demanda où était le troisième membre du groupe, et lorsque les trois premiers se présentèrent, le Rabbi avait déjà mentionné lors d’un Farbrenguen — sans nommer quiconque — la même histoire du Tsema’h Tsedek envoyer un émissaire à Petersburg.

La délégation s’installa à Moscou pour un an et demi. Les négociations furent épuisantes : les autorités alternaient accords et revirements. Le Rabbi refusa à plusieurs reprises que la délégation rentre — «Vous êtes partis ensemble en mission, vous rentrerez ensemble quand le moment sera venu. Pour l’instant, restez là-bas.» Ils ne rentrèrent que brièvement, pour Chavouot et pour quelques événements familiaux importants. La communauté juive de Saint-Pétersbourg proposa même à Rav Levin de devenir Grand Rabbin de la ville. Il consulta le Rabbi, qui lui répondit : «Que voulez-vous dire ? Votre travail est ici — diriger la bibliothèque. Vous avez encore tant à y accomplir.»

Ce séjour coïncida avec la chute du communisme. La nuit du coup d’État raté, alors qu’une cérémonie de mariage devait avoir lieu dans une grande synagogue à Moscou, le tumulte politique avait tout perturbé. Les mariés se réfugièrent dans la synagogue Habad de la rue Bolchaïa Bronnaïa, où la délégation officiait. Un mariage y fut célébré dans les conditions les plus insolites. Après la cérémonie, Rav Levin s’aventura dans la grande artère de la ville, se faufilant entre les chars militaires qui bloquaient l’avancée des forces gouvernementales. «Nous n’étions pas en danger», précise-t-il, «mais nous avons tout vu de près, entre les tanks.»

Après dix-huit mois et la rupture des négociations par les autorités soviétiques — survenue après le 27 Adar 5752 (1992) —, Rav Levin écrivit à Rav Groner pour lui demander si le Rabbi lui permettait de rentrer pour Chavouot. Le Rabbi hocha la tête en signe d’approbation. Rav Levin rentra à Brooklyn et reprit la direction de la bibliothèque — poste qu’il occupe jusqu’à aujourd’hui.

La famille en mission : un camp d’été à Moscou

Après six mois passés à Moscou, la situation familiale devint difficile : la femme de Rav Levin se retrouvait seule à Brooklyn avec trois jeunes enfants. Elle proposa de venir le rejoindre. Rav Levin consulta le Rabbi, qui répondit que si un cadre éducatif adapté aux enfants pouvait être organisé sur place, ils pouvaient venir.

Un camp d’été fut monté à Moscou, avec une dizaine d’étudiants pour encadrer les enfants. La femme de Rav Levin supervisa la cuisine cachère. Ils restèrent deux mois — une expérience qui fut, selon lui, un grand succès. Six mois plus tard, la famille revint à Moscou pour un camp organisé en faveur des enfants de Tchernobyl, d’une durée de deux semaines. La délégation accompagna ensuite les enfants en avion jusqu’en Israël, puis rentra en Amérique.

Un héritage écrit lettre après lettre

Au terme de cet entretien d’une richesse exceptionnelle, Rav Levin résume ainsi l’essence de son parcours : pendant quinze années consécutives de travail sous la direction directe du Rabbi, il reçut entre 600 et 700 réponses manuscrites personnelles — soit, en moyenne, presque une par jour ouvrable. Chaque étape de son travail — qu’il s’agisse du catalogage de la bibliothèque, de l’édition de Yagdil Torah, de la préparation des Igrot Kodech, de la gestion du contentieux judiciaire ou des missions en Russie — faisait l’objet d’échanges écrits constants avec le Rabbi, qui orientait chaque décision dans ses moindres détails.

«Je n’allais généralement pas parler au Rabbi en personne», explique-t-il. «C’est précisément pour cela que tout se passait par écrit. Et c’est pourquoi j’ai autant de réponses : chaque question, chaque rapport, chaque doute était soumis par lettre — et le Rabbi répondait à chacun.»

Tout ce témoignage, avec les photocopies des manuscrits originaux du Rabbi, la transcription de chaque réponse et son contexte, est consigné dans le Avodas HaKodech, disponible à la vente pour quiconque souhaite approfondir ce qu’il n’a fait ici qu’effleurer.