Lorsque le Roch Yéchiva de Mir, Rav Na’houm Partzovitz, fut atteint d’une maladie neurodégénérative, ses médecins lui conseillèrent d’interrompre son enseignement pour préserver sa santé. Tiraillé par le doute, il reçut du Rabbi — qui avait perçu son état d’âme — un message sans équivoque : continuer à enseigner. Ce récit, rapporté par le Rav Yossef Its’hak Havlin, dévoile les liens profonds et inattendus qui unirent ces deux géants de la Torah.

 

 

Portrait d’un géant de la Torah

Rav Na’houm Partzovitz naquit le 16 mars 1923 à Trakai, en Lituanie, dans une famille dont les racines plongeaient au cœur des grandes dynasties rabbiniques lituaniennes. Son père, le Rav Aryeh Tsvi Partzovitz, en était le grand rabbin ; par sa lignée maternelle, il était le petit-fils du célèbre décisionnaire de Vilna, le Rav Chelomo HaCohen. Dès sa plus tendre enfance, l’enfant manifesta une ferveur d’étude hors du commun : il lui arrivait de courir à l’école pieds nus le matin, refusant de perdre le temps que lui aurait pris de chausser ses souliers.

À l’âge de onze ans, il intégra la Yéchiva de Baranovitch, sous la direction du Rav El’hanan Wasserman. Mais sa progression fut si foudroyante que l’administration de l’établissement jugea, deux ans plus tard, que son niveau dépassait celui des cours dispensés — et l’envoya se perfectionner auprès du Rav Borou’h Ber Leibowitz. À quinze ans, sur les instances de son père, lui-même ancien élève de Mir, il rejoignit la célèbre Yéchiva de Mir, où le Roch Yéchiva, Rav Eliézer Yehouda Finkel, l’accueillit chaleureusement.

L’exode de Shanghai : la Yéchiva au bout du monde

Peu après son arrivée à Mir, l’histoire s’emballa. Face à l’avancée nazie, la Yéchiva de Mir — plus de quatre cents étudiants et enseignants — entreprit une fuite extraordinaire à travers la Russie et le Japon pour trouver refuge à Shanghai, en Chine. Ce fut l’une des pages les plus saisissantes de l’histoire du judaïsme ashkénaze : tandis que la destruction frappait l’Europe, les étudiants de Mir continuaient leur étude avec une intensité inégalée dans des conditions précaires. Le jeune Na’houm — que l’on surnommait affectueusement « Reb Na’houm Troker », du nom de sa ville natale — se distingua par une rigueur exemplaire : il étudiait douze heures par jour sans interruption aux côtés de son ‘havrouta, le Rav Chehmouèl Berenbaum, gagnant l’admiration du Machguia’h Rav Ye’hezkel Levenstein et du Roch Yéchiva par intérim, Rav ‘Haïm Leib Chemoulevitz.

Après la guerre, il transita brièvement par Toronto et New York avant de s’établir définitivement en Israël. En 1951, il épousa Ettel, fille du Rav ‘Haïm Leib Chemoulevitz, cimentant ainsi son ancrage au sein de la direction de la Yéchiva. À partir de 1965, il en devint l’un des Roch Yéchiva officiels, puis en prit la pleine direction à la disparition de son beau-père en 1979 (5740).

Une méthode révolutionnaire, un héritage impérissable

Ce qui distinguait Rav Na’houm Partzovitz de ses contemporains, c’était moins l’étendue de son savoir que la singularité de son approche. Là où d’autres cherchaient à construire de grands édifices conceptuels, il s’attachait au mot, à la formule exacte, au moindre infléchissement d’un Rishon — et c’est par cette minutie que se révélaient, selon lui, les profondeurs cachées du texte. Ses cours sur les traités de Nachim et Nezikine attiraient des centaines d’étudiants ; il n’était pas rare qu’il revienne sur ses propres explications si une source le contredisait, donnant ainsi à ses auditeurs le spectacle vivant d’une quête de vérité sans concession ni amour-propre. Selon un de ses aphorismes célèbres : « Comment peut-on être triste quand on étudie la Torah ? » Une joie profonde traversait chacun de ses enseignements.

Ses cours furent publiés à titre posthume sous les titres Chiddouchei Reb No’houm et Chiourei Reb No’houm, et sont aujourd’hui devenus des ouvrages de référence incontournables dans les Yéchivot du monde entier. Rav Na’houm Partzovitz s’éteignit le 26 novembre 1986 (24 Kislev 5747) à Jérusalem, à l’âge de soixante-trois ans seulement. Il laissait derrière lui deux fils — Rav Tsvi Partzovitz, Roch Yéchiva de Mir Bra’hfeld, et Rav Refaël Partzovitz —, ainsi que la Yéchiva de Mir qui, sous son impulsion, était devenue l’une des plus grandes institutions Torah au monde.

 

Le Rav Yossef Its’hak Havlin, un témoin privilégié

Le Rav Yossef Its’hak Havlin est le Rav de la communauté Habad du 770 de Ramat Shlomo à Jérusalem. Il est cofondateur de la bibliothèque Heichal Mena’hem à et rédacteur en chef de sa maison d’édition. Il a été interviewé à son domicile en janvier 2011.

C’est lors de l’examen d’entrée à la célèbre Yéchiva de Mir à Jérusalem, en 1967, que le Rav Havlin rencontra pour la première fois Rav Na’houm Partzovitz — que tous appelaient simplement « Reb Na’houm » —, alors directeur de l’établissement. Sa méthode d’étude se distinguait par une profondeur peu commune, doublée d’une attention minutieuse au langage de chaque passage talmudique ou commentaire, dans une quête constante du sens véritable. Il s’était ainsi imposé comme l’un des plus grands génies de la Torah de sa génération, et les foules se pressaient pour assister à ses cours. C’est en troisième année de Yéchiva que le Rav Havlin eut lui-même le privilège de les suivre.

C’est à cette époque que Reb Na’houm reçut le diagnostic d’une maladie neurologique dégénérative. Malgré tout, il continua d’enseigner comme à son habitude. À l’hiver 1971, il se rendit à New York pour consulter des spécialistes.

Une hospitalité à l’enseigne de Loubavitch

Durant son séjour, il fut accueilli à Boro Park par le Rav Yaakov Mochè Lazerson, un ami de longue date qui avait été son ‘havrouta — son partenaire d’étude — durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Yéchiva de Mir avait été évacuée et transférée à Shanghai, en Chine. En Amérique, Lazerson était devenu un hassid ardent du Rabbi de Loubavitch. Il ne manquait aucun Farbrenguen du Rabbi, par tous les temps, et le Chabbat, il effectuait à pied le long trajet de Boro Park jusqu’à Crown Heights.

C’est lui qui organisa pour Reb Na’houm et son épouse une audience privée avec le Rabbi, et les accompagna lui-même lors de cette visite.

Un souvenir vieux de quarante ans

Dès leur entrée dans son bureau, le Rabbi se leva pour les accueillir. Une fois assis, il posa une question qui prit Reb Na’houm par surprise : « Vous souvenez-vous de moi ? »

« Où aurais-je pu connaître le Rabbi ? » demanda-t-il, déconcerté.

« Vous rappelez-vous la visite de mon beau-père chez vos parents ? » C’était en 1932. Le Rabbi précédent effectuait un voyage vers la ville lituanienne de Landarov (aujourd’hui Lentvaris), pour le mariage de sa fille cadette, Shaina. En chemin, en signe de respect, il avait rendu visite au rabbin de la ville voisine de Trakai — le Rav Aryeh Tsvi Partzovitz, père de Reb Na’houm.

« Oui ! J’avais neuf ans », se remémora Reb Na’houm avec émotion. « Mon père avait demandé au Rabbi précédent de me bénir. Et je me souviens qu’il était accompagné de deux jeunes hommes. »

« Et l’un de ces jeunes hommes, c’était moi. Vous voyez, vous vous souvenez bien de moi ! » conclut le Rabbi avec un sourire.

Reb Na’houm aborda ensuite la question de sa santé et sollicita la bénédiction du Rabbi, qui la lui accorda volontiers, tout en l’encourageant vivement à publier ses écrits et ses cours.

« Vous avez désormais deux bénédictions », dit le Rabbi, faisant allusion à celle du Rabbi précédent reçue quarante ans plus tôt.

Un respect mutuel et sincère

Reb Na’houm avait toujours tenu le Rabbi en haute estime. Au cours de plusieurs conversations avec le Rav Havlin, il lui exprimait son respect pour l’érudition et le leadership du Rabbi. Mais cette rencontre sembla tisser entre eux un lien supplémentaire, une estime réciproque d’une profondeur nouvelle.

Dès lors, à chaque fois que Rav Lazerson croisait le Rabbi — que ce soit lors de la distribution du gâteau au miel avant Roch Hachana ou du vin lors de la cérémonie du Kos Chel Bra’ha —, le Rabbi s’enquérait des nouvelles de Reb Na’houm. Et pour le soixante-dixième anniversaire du Rabbi, juste avant Pessa’h 1972, Reb Na’houm lui adressa une lettre de félicitations et de bénédictions.

La Matsa du Rabbi et un message décisif

À cette époque, le Rav Havlin s’était rendu à New York pour étudier à la Yéchiva Habad du 770, et avait lui-même fait la connaissance du Rav Lazerson. Puis, après Pessa’h, alors qu’il s’apprêtait à rentrer en Israël, il reçut un message lui demandant de passer voir Rav Lazerson.

« J’ai quelque chose à remettre à mon ami Reb Na’houm Partzovitz », commença ce dernier. « Chaque année avant Pessa’h, le Rabbi offre de la matsa à certaines personnes. Lorsque je suis venu en recevoir, le Rabbi m’en a remis une part supplémentaire pour Reb Na’houm. »

« J’allais partir lorsque le Rabbi m’a retenu. « Et comment va-t-il ? » m’a-t-il demandé. Je lui ai répondu que je ne lui avais pas parlé récemment, et que je savais seulement qu’il était très malade. »

« « Enseigne-t-il encore ? » »

« « Je crois que oui. » »

« En réponse, le Rabbi déclara avec fermeté : « Il doit continuer ! Il ne doit pas s’arrêter ! » »

Rav Lazerson chargea donc le Rav Havlin de porter la matsa ainsi qu’une bouteille de vin reçue du Rabbi après Pessa’h à Reb Na’houm.

La visite et la délivrance

De retour en Israël, le Rav Havlin frappa à la porte de Reb Na’houm. On lui dit d’abord qu’il ne pouvait pas être reçu. Mais dès qu’il mentionna le nom de Rav Lazerson, Reb Na’houm demanda lui-même qu’on le fasse entrer.

Assis en face de lui, le Rav Havlin lui relata sa mission. Lorsqu’il rapporta avec quelle fermeté le Rabbi avait déclaré qu’il « ne devait pas s’arrêter » d’enseigner, Reb Na’houm parut profondément ému.

Il se redressa légèrement et s’exclama : « Grâce à D.ieu, j’ai agi comme il fallait ! »

Il expliqua : « Durant la pause de Pessa’h à la Yéchiva, un médecin renommé venu de l’étranger est venu me voir. Après m’avoir examiné, il m’a dit que je devais cesser d’enseigner pendant un mois ou deux. Il pensait que cela pourrait m’aider. »

« « Je ne peux pas faire cela », lui ai-je répondu. « Je n’ai pas de vie sans l’enseignement de la Torah. Si je continue mes cours, peut-être vivrai-je, peut-être non. Mais si je m’arrête — alors je mourrai certainement. » »

« Malgré tout, une pensée persistante me rongeait : peut-être aurais-je dû écouter le médecin. Mais maintenant que je sais ce qu’a dit le Rabbi, tout est clair pour moi. Je suis heureux d’avoir été en accord avec lui ! »

La prescience du Rabbi

Reb Na’houm évoqua alors ce que le Rabbi lui avait dit lors de leur audience à propos de la publication de ses cours. « Le Rabbi voyait loin », dit-il avec une pointe de douleur dans la voix. « Aujourd’hui, je n’en suis plus capable. »

Il continua néanmoins d’enseigner pendant encore plusieurs années. Et — bien que cela se soit produit après sa disparition — ses cours furent finalement publiés. Il n’est sans doute pas un seul Roch Yéchiva aujourd’hui qui n’y ait recours.

Le roi Machi’ah

Reb Na’houm demanda ensuite comment l’anniversaire du Rabbi avait été célébré. Le Rav Havlin lui expliqua que, dans ses propos publics, le Rabbi avait cité le Psaume : « La durée de notre vie est de soixante-dix ans, ou, si l’on est vigoureux, de quatre-vingts ans », en précisant qu’à soixante-dix ans, l’homme doit s’examiner et voir s’il est des domaines où il lui faut « se renforcer ». Sur le plan pratique, le Rabbi avait demandé que soixante et onze nouvelles institutions Habad soient fondées dans l’année à venir, s’engageant à prendre en charge dix pour cent de leurs dépenses.

Reb Na’houm fut visiblement touché. « Certains disent que le Rabbi est le Machi’ah, bien que d’autres le contestent », remarqua-t-il. « Ce que je peux affirmer, c’est que s’il existe quelqu’un en notre temps qui soit digne d’être le Machi’ah — c’est le Rabbi ! »

Le Rav Havlin, surpris d’entendre de tels propos dans sa bouche, lui demanda aussitôt : « Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? »

Reb Na’houm développa sa pensée : « Il existe de nombreux grands dirigeants juifs, des saints et des érudits. Mais Maïmonide définit le Machi’ah comme un « roi ». Le Machi’ah sera un grand rav et un sage de la Torah, mais il agira de manière royale. Ce que vous venez de me rapporter — le Rabbi parlant d’agir avec une vigueur renouvelée à soixante-dix ans, et de lancer soixante et onze institutions en une seule année — voilà comment agit un roi ! »roi ! »