Dans une lettre saisissante rédigée à la veille de Pessa’h 5718 (1958), le Rabbi de Loubavitch explore les différentes strates de l’être humain et leurs besoins respectifs. C’est cette lettre que le Rav Chmouel Bitton nous invite à méditer, déployant à travers elle une réflexion lumineuse sur le végétal, l’animal, l’homme et l’âme, pour nous révéler que la véritable liberté ne peut s’accomplir qu’en répondant pleinement à chacun de ces besoins, sans en réprimer aucun. Car négliger la voix de l’âme, c’est condamner l’être tout entier à une insatisfaction profonde, aussi invisible que tenace.
Les besoins de chaque niveau de l’existence
L’une des conditions que je juge les plus essentielles pour accéder à la véritable liberté, c’est de cesser de réprimer les parties de moi-même qui ont besoin d’être nourries.
Il existe une lettre remarquable, profondément émouvante, du Rabbi de Loubavitch, écrite dans les toutes premières années de son rabbinnat. Elle date de la veille de Pessa’h 5718 (1958). Le Rabbi y développe une réflexion sur les besoins propres à chaque niveau d’existence : les besoins du végétal — l’eau, l’air ; les besoins de l’animal — l’eau, l’air et l’espace ; et les besoins de l’être humain, qui ne se limitent pas à manger, boire ou disposer d’espace, mais incluent également un espace pour l’intellect, pour la conscience, pour la pensée. Car c’est précisément en cela que réside la supériorité de l’homme sur l’animal : « l’avantage de l’homme sur la bête. »
Le Rabbi formule alors une observation d’une acuité bouleversante : si je cherche à atteindre la liberté en me contentant de satisfaire les besoins du végétal — en me disant que j’ai de l’air, que j’ai de l’eau, que je suis comblé — je ne serai pas heureux, je ne serai pas libre. Je dois avoir conscience que je porte en moi des besoins qui transcendent ce niveau élémentaire. Et ne pas les réprimer. Car si je me traite comme une bête et que je me contente de satisfaire ses besoins — nourriture, boisson, espace de mouvement — je suis encore dans l’insuffisance.
Le végétal, lui, ne ressent pas la frustration d’être immobile. Il ne se plaint pas d’être enraciné au même endroit. Mais l’animal, enfermé dans une cage, souffre. Chaque être souffre selon la nature de ses besoins. Et l’homme à qui l’on refuse l’accès à la connaissance, à qui l’on interdit de penser librement, à qui l’on ôte toute capacité de réflexion autonome — cet homme est tué intérieurement, quand bien même on lui aurait assuré tout ce que l’on offre à une bête.
La dimension de l’âme : une faim que rien d’autre ne peut combler
Le Rabbi s’élève alors vers le niveau le plus haut. Il pose la question : « Qui est le Juif ? » Le Juif n’est pas seulement un végétal, pas seulement un animal, pas même seulement un homme. Il y a en lui une âme. Et si cette âme est réprimée, si l’on étouffe sa nourriture propre, quelque chose en lui reste à jamais affamé.
Or, la nourriture de l’âme est d’une nature extraordinaire. L’âme ne demande pas simplement à être nourrie comme on nourrit un être ordinaire. L’âme dit : « Laisse-moi accomplir ma mission. Je veux purifier et élever le corps. Je veux être en interaction avec le corps, en interaction avec la vie elle-même. Ne me donne pas seulement une prière en synagogue et dis-moi : voilà, je t’ai nourrie, maintenant tais-toi et reste dans ta cage. » L’âme demande à réaliser la raison même pour laquelle elle est venue en ce monde.
L’Admour Hazaken, auteur du Tanya, fondement de la ‘Hassidout Habad, l’exprime de façon lumineuse : l’âme elle-même n’a pas besoin d’être réparée. Elle n’est pas venue ici pour son propre compte. Il ne faut pas croire qu’en lui jetant quelques pièces — comme on en jette parfois à quelqu’un dans la rue — on a rempli sa part. L’âme n’est pas venue pour être réparée. Elle est venue précisément pour les mécanismes de la vie eux-mêmes, pour créer une élévation et un lien direct et vivant avec le Créateur, avec le Saint béni soit-Il, au sein de la vie concrète, à l’intérieur de la matière.
C’est pourquoi, lorsque je cherche la liberté pour moi-même, je dois avoir pleinement conscience de qui je suis et de quelles sont les parties en moi qui réclament leur nourriture. Si je n’en nourris qu’une seule, ne t’attends pas à te sentir comblé.
Hillel Zeitlin et le témoignage de l’âme qui pleure
Il existait un homme d’une singularité absolue, dont il m’est difficile de parler sans émotion. Il s’appelait le Rav Hillel Zeitlin. Il fut assassiné durant la Shoah, enveloppé dans son Tallit et ses Téfilines. Sa vie traversa des périodes très différentes, tantôt éloigné de la tradition, tantôt revenu à elle. Il était un écrivain d’une grâce supérieure.
Lorsqu’il se mit à agir sous l’inspiration du Rabbi précédent de Habad, le Rav Its’hak Yossef — qui cherchait à atteindre la jeunesse juive de l’époque, éparpillée en tous sens — il se mit à lui adresser des pamphlets. Il écrivit des lettres à la jeunesse juive de Varsovie, en yiddish, traduits par la suite en hébreu, notamment par le Mossad HaRav Kook.
Dans l’une de ces lettres, il leur dit : « Je déambule dans les rues de Varsovie le soir, et je parviens à vous reconnaître, vous, les chers enfants juifs. » Et il leur demande : « Comment vous reconnais-je, alors que vous êtes assis aux coins des rues exactement comme les non-Juifs qui s’y amusent bruyamment ? Vous êtes là, vous aussi, à tenter de tout libérer, tout comme eux, sans aucun signe distinctif juif. Comment donc vous reconnais-je ? »
Et voici ce qu’il répond : « Quand je longe une rue où sont assis des non-Juifs, ils sont vraiment joyeux. Les mélodies qu’ils jouent sur leurs instruments sont sincères, ils sont véritablement libres. Mais quand je passe devant une rue où vous vous trouvez, vous qui tentez de vous amuser, il y a toujours quelque chose dans votre musique — une légère teinte de tristesse, une mélancolie diffuse qui s’insinue et semble briser toute la fête. Et je me dis : ici, il y a des Juifs. Même si je ne parviens pas à les reconnaître au visage, ici il y a des Juifs. »
Car aussi fort qu’un Juif tente de libérer en lui tant de domaines, s’il ne libère pas l’âme, elle continuera à pleurer. Parfois même plus fort. Elle trouve toujours son chemin. Elle trouve toujours le moyen d’exprimer ce qui lui manque : « Pourquoi ne fais-tu pas attention à moi ? Pourquoi prends-tu soin de tant de parties en toi et m’oublies-tu ? »
La liberté intégrale : écouter toutes les voix intérieures
Le véritable enjeu est de parvenir à accorder une attention sincère à toutes ces dimensions à la fois. Car à l’inverse, celui qui ne prête attention qu’à l’âme et néglige son état psychique, sa santé physique, sa vie concrète, crée lui aussi une dissonance qui génère une déchirure intérieure.
La sortie vers la liberté exige donc, en définitive, de ne rien réprimer — ni le corps, ni le psychisme, ni l’intellect, ni l’âme. Je sais que c’est une tâche immense, une mission qui dure toute une vie. Mais c’est précisément ce défi que nous devons poser devant nous, car c’est là, en fin de compte, toute l’histoire.














