À l’approche de Pessa’h, un Maamar ‘hassidique d’une profondeur exceptionnelle invite à repenser entièrement le sens de la Mitsva de manger la Matsa. Bien au-delà d’un simple symbole commémoratif, la Matsa recèle en elle-même une puissance spirituelle capable de fortifier la foi du croyant. C’est ce que révèle l’enseignement de l’Admour Hazaken, éclairé par les commentaires du Tséma’h Tsédek et ancré dans la doctrine du Baal Chem Tov sur la force divine présente dans toute réalité physique.

 

Rav Yossef Its’hak Havlin

 

La Matsa dans le Zohar et chez l’Arizal : un aliment de foi

Le point de départ de cet enseignement repose sur une affirmation du Zohar : la Matsa est appelée « Maakhal Emounah », l’aliment de la foi. L’Arizal précise ce concept en y ajoutant la notion de « Katnouss Abba » — un éveil à la conscience de la Sagesse supérieure (Abba/Hochma), un premier contact avec la compréhension et la reconnaissance du Père céleste, ce qui constitue également une forme d’Emounah, de foi profonde. La Matsa n’est donc pas seulement un pain de misère rappelant la servitude en Égypte ; elle est, selon la tradition ésotérique, un vecteur vivant de la foi.

L’approche du Sefer Ha’hinou’h : les mitsvot comme moyens d’éveil

Pour comprendre l’innovation apportée par la ‘Hassidout, il faut d’abord saisir la position classique représentée par le Sefer Ha’hinou’h, citée par le Tséma’h Tsédek dans son ouvrage sur les mitsvot. Selon le Sefer Ha’hinou’h, la raison pour laquelle la Torah nous ordonne d’accomplir des mitsvot pratiques — telles que les téfilines, les tsitsit et toutes les mitsvot corporelles — est résumée par le principe « A’har Hapeoulot Nimchakou Halevavot » : les cœurs suivent les actes. Autrement dit, l’essentiel n’est pas l’acte en lui-même, mais le résultat intérieur que cet acte produit dans le cœur.

Appliqué à la Matsa, le Sefer Ha’hinou’h explique que l’acte de manger de la Matsa a pour but de rappeler la sortie d’Égypte et, par ce rappel, de renforcer notre foi dans le Créateur du monde. La Matsa est ainsi le même pain que nos ancêtres ont mangé lors de leur sortie d’Égypte : le manger ravive le souvenir et stimule la mémoire et le cœur. La Matsa, dans cette perspective, est un moyen, un outil didactique, et non une fin en soi.

L’innovation de l’Admour Hazaken : la puissance intrinsèque de la Matsa

L’Admour Hazaken franchit un pas décisif au-delà de cette conception. Il enseigne que la Matsa ne se contente pas de rappeler et d’évoquer : elle agit directement. La Matsa possède en elle-même la force de fortifier l’Emounah — non pas parce qu’elle rappelle quelque chose, mais parce qu’elle est, par essence, un aliment chargé de lumières divines supérieures (Orot Elyonim) qui renforcent la puissance de foi de l’âme (Néfech Elokit).

Le Tséma’h Tsédek l’exprime en ces termes : dans la dimension du Niglé (l’enseignement exotérique), la Matsa est décrite comme un vêtement (Levouch) qui enveloppe cette réalité ; mais dans la dimension du Pnimiyout (l’enseignement ésotérique), c’est la Matsa elle-même qui produit la foi dans l’âme de celui qui la mange. Lorsqu’on la consomme dans l’intention de la Mitsva, les lumières (Orot) qui y sont présentes agissent et opèrent des transformations dans le monde spirituel intérieur de la personne.

L’enseignement du Baal Chem Tov : la force divine dans toute réalité physique

Cette conception s’enracine dans le grand principe que le Baal Chem Tov a révélé au monde : dans chaque chose matérielle se trouve une force divine, qui est l’essence même de l’existence et de la vie de cet objet. Ce n’est pas seulement que D.ieu est unique (Ha-El Ha-Ya’hid veHaMeyou’had) ; c’est que D.ieu est également la force continue qui maintient chaque chose en existence à chaque instant. Sans cette force, rien n’existerait.

La Matsa contient des Orot, des lumières — qui fortifient la foi de l’homme. Ce n’est pas une métaphore : la Torah a désigné ce pain particulier, la Matsa, comme support de lumières divines d’une intensité exceptionnelle, capables de renforcer la dimension de foi ancrée dans l’âme profonde.

Les paroles du Rabbi Rachab : le corps et l’âme divine

Le Rabbi Rachab formule cet enseignement de manière saisissante : lorsqu’on mange la Matsa avec l’intention de la Mitsva, on accomplit une connexion unique entre le corps physique (Gouf Gachmi) et la vitalité de l’âme. La Matsa, en tant que nourriture physique qui porte en elle une dimension divine (Elokit), entre dans le corps et devient littéralement la chair de la personne — et dans ce processus, le divin pénètre et se fond dans le matériel.

Cela signifie que, par la Mitsva d’afikoumen et de Matsa, le Juif ne se contente pas de nourrir son âme divine : il accomplit aussi un changement dans son âme animale (Néfech HaBahamit), la faisant progresser vers un état d’Emounah, de foi accomplie, même en ce qui dépasse la compréhension rationnelle.

Le septième jour de Pessa’h : un lien mystérieux avec la Matsa

La Hassidout aborde également une question scripturaire subtile concernant le Chevi’i chel Pessa’h, le septième jour de la fête. La Torah dit dans un verset : « Chivat yamim tochal matsot » — « Tu mangeras de la Matsa pendant sept jours » — mais dans un autre contexte, il est écrit : « Chéchet yamim tochal matsot » — « Tu mangeras de la Matsa pendant six jours — et le septième jour est une Atsérét (assemblée solennelle) pour D.ieu ton Éternel. »

La question s’impose : pourquoi le septième jour est-il présenté comme une Atsérét en lien avec les six jours de Matsa, comme si manger la Matsa produisait l’Atsérét ? Et quel rapport avec le fait que lors de la sortie d’Égypte elle-même, les enfants d’Israël n’avaient pas mangé de Matsa les sept jours — la Mitsva ayant été donnée pour la nuit du premier jour uniquement — et pourtant la Kriyat Yam Souf (la traversée de la mer Rouge) a bien eu lieu le septième jour ?

La réponse développée dans la Hassidout réside dans la nature même de la Matsa comme vecteur de foi : chaque fois que Pessa’h revient, les réalités spirituelles de l’Exode originel se réactualisent. La consommation de la Matsa pendant les sept jours génère une énergie d’Atsérét — une clôture sainte — qui relie et couronne la fête. C’est le lien profond entre l’acte de manger la Matsa et la révélation divine qui a culminé à la mer Rouge.

Distribuer la Matsa : une mission concrète

À la lumière de ces enseignements, on comprend mieux pourquoi le Rabbi (le Rabbi de Loubavitch) a tant insisté pour que chaque Juif reçoive de la Matsa pour Pessa’h. La Matsa n’est pas un simple aliment traditionnel : elle est un don de foi. Donner de la Matsa à quelqu’un, c’est lui offrir de l’Emounah, de la foi, sous forme concrète et tangible.

L’un des intervenants raconte qu’il s’est rendu à un cabinet de kinésithérapie et a pris soin de demander combien de personnes y travaillaient — médecins, secrétaires, soignants — afin d’apporter de la Matsa à chacun. Il leur a demandé de ne pas la manger avant Pessa’h, mais de la consommer lors du Séder, lors de la nuit du premier soir. Cette pratique reflète la tradition rapportée au nom du Maggid, qui envoyait de la Matsa de la part du Rabbi à ses ‘hassidim, certains l’ayant mangée immédiatement par enthousiasme et revenus ensuite demander une nouvelle portion pour la fête — signe de la puissance d’attraction que porte ce pain sacré.

De même, il est relevé qu’il convient, dans la mesure du possible, de veiller à ce que les enfants, même ceux qui ont tendance à s’endormir avant la fin du Séder, mangent au moins un peu de Matsa — car la Matsa est chargée d’une sainteté puissante, et son action spirituelle est réelle même pour les plus jeunes âmes.

La Hassidout nous invite à aborder Pessa’h, la Hagada et l’Afikoman avec un regard renouvelé, pénétré de la conscience que chaque bouchée de Matsa est une rencontre avec la foi elle-même.