Lorsque des rumeurs parvinrent au Tséma’h Tsédek concernant Rav Tsvi Hirsch, le Cho’het de Loubavitch, le Rabbi le convoqua pour une épreuve singulière. On apporta un verre d’eau rempli à ras bord, et le Cho’het de soixante-dix ans le maintint parfaitement immobile, sans qu’une seule goutte ne tremble, comme l’aurait fait un jeune homme dans la force de l’âge. Cette histoire remarquable illustre la rigueur extrême et la confiance absolue qui régnaient à la cour des Rebbéïm de Loubavitch concernant les fonctions sacrées de la Che’hita.
Un maître Cho’het au service de trois générations de Rebbéïm
Rav Chlomo ‘Haïm Koutaïn, qui quitta ce monde en 5688 (1928), fut un ‘Hassid dévoué du Rabbi Rachab et occupa les fonctions prestigieuses de Cho’het et de Mohel dans la ville sainte de Loubavitch. En tant que résident permanent de cette bourgade qui servait de centre spirituel au mouvement Habad, il eut le privilège rare d’entretenir une relation d’une proximité exceptionnelle avec le Rabbi Rachab. Cette intimité spirituelle s’étendit également au Rabbi précédent, le Rabbi Yossef Its’hak, qu’il connut dès sa plus tendre jeunesse.
La fonction de Cho’het n’était pas pour Rav Chlomo ‘Haïm une simple profession, mais un héritage sacré transmis de père en fils. Perpétuant avec fierté et dévotion la tradition familiale établie par son père et son grand-père avant lui, il devint un expert reconnu dans l’art délicat de la Che’hita. Son expertise était si renommée qu’il fut chargé d’enseigner cet art sacré à de nombreux Temimim de la Yechiva de Loubavitch. Parmi ses élèves les plus illustres figura le Rabbi précédent lui-même, qui reçut de ses mains la transmission de ce savoir ancestral.
L’épreuve du verre d’eau : quand la rumeur atteint les oreilles du Tséma’h Tsédek
Le grand-père de Rav Chlomo ‘Haïm, Rav Tsvi Hirsch, occupait la fonction de Cho’het de Loubavitch du vivant du Tséma’h Tsédek, le troisième Rabbi de la dynastie Habad. La Che’hita exige une main d’une stabilité absolue, car le moindre tremblement peut invalider l’abattage et rendre l’animal impropre à la consommation. C’est pourquoi, lorsque Rav Tsvi Hirsch atteignit l’âge vénérable de soixante-dix ans, des murmures commencèrent à circuler dans la communauté.
Le Tséma’h Tsédek, toujours vigilant quant au respect scrupuleux de la Halakha, convoqua le vieux Cho’het. Avec la délicatesse qui le caractérisait, il lui dit : « Hirschel, on raconte des choses sur toi. » Ces quelques mots suffisaient à faire comprendre la nature des rumeurs : certains suggéraient que ses mains n’étaient plus aussi fermes qu’autrefois et qu’il devrait peut-être cesser d’exercer.
La réponse de Rav Tsvi Hirsch témoigna de son humilité profonde et de sa soumission totale à l’autorité rabbinique : « Rabbi, si vous me dites de poser le couteau, je le ferai sans hésiter. »
Le Tséma’h Tsédek connaissait l’intégrité irréprochable de son Cho’het. Il savait pertinemment que Rav Tsvi Hirsch était un homme d’une telle droiture qu’il se serait abstenu de lui-même de pratiquer la Che’hita s’il avait ressenti la moindre faiblesse. Fort de cette certitude, le Rabbi n’exigea pas qu’il cesse ses fonctions. Néanmoins, pour dissiper définitivement les rumeurs et restaurer la confiance de la communauté, il ordonna qu’on procède à l’épreuve traditionnelle de l’eau.
On apporta un verre rempli d’eau à ras bord. Rav Tsvi Hirsch le saisit et le maintint devant lui. Pas une ride ne troubla la surface de l’eau, pas une goutte ne frémit. Le verre resta parfaitement immobile entre ses mains, comme s’il était tenu par un jeune homme dans la plénitude de ses forces. La démonstration était éloquente : les rumeurs n’avaient aucun fondement, et le vieux Cho’het pouvait continuer à servir sa communauté avec la même excellence qu’il avait toujours démontrée.
Désigné Cho’het à quinze ans par le Rabbi Maharach
L’histoire de Rav Chlomo ‘Haïm lui-même ne manque pas de traits remarquables. Alors qu’il n’était encore qu’un jeune Ba’hour de quinze ans à peine, le Rabbi Maharach, quatrième Rabbi de Loubavitch, discerna en lui des qualités exceptionnelles. Avec une clairvoyance prophétique, il le choisit pour devenir le Cho’het de la communauté.
Cependant, le Rabbi Maharach lui imposa une condition : il devait d’abord se marier avant d’assumer pleinement ses fonctions. Cette exigence reflétait la sagesse traditionnelle selon laquelle un homme marié possède une maturité et une stabilité plus grandes, qualités essentielles pour une responsabilité aussi lourde que celle de garantir la cacherout de la viande consommée par toute une communauté.
Durant la période transitoire, jusqu’à ce que Chlomo ‘Haïm atteigne l’âge de dix-huit ans, un Cho’het plus expérimenté demeurait présent à ses côtés. Mais cette présence n’était qu’une formalité de supervision, car dès le début, le jeune Chlomo ‘Haïm était reconnu comme le Cho’het principal, celui dont l’expertise et la piété garantissaient la qualité irréprochable de la Che’hita à Loubavitch.
L’apprentissage de la Che’hita : une mission de Tomkhei Temimim
Rav Israël Jacobson, qui devint par la suite une figure éminente du mouvement Habad en Amérique, a laissé un témoignage précieux sur son expérience d’apprentissage de la Che’hita auprès de Rav Chlomo ‘Haïm :
« À Loubavitch, la coutume voulait que de nombreux Ba’hourim apprennent l’art de la Che’hita. Il semble que cela faisait partie intégrante des missions que s’était fixées la Yechiva Tomkhei Temimim : former des Cho’hatim authentiquement craignant D.ieu, capables de servir les communautés juives dispersées à travers le monde. »
Rav Jacobson poursuit sa description en évoquant le profil particulier des étudiants qui venaient se former : « Beaucoup de ces Ba’hourim appartenaient à la catégorie des Ovdim, ces ‘Hassidim qui consacraient de longues heures à la prière contemplative. Après leur service divin prolongé et leur déjeuner tardif, ils venaient trouver Rav Chlomo ‘Haïm aux alentours de quinze heures pour leurs leçons de Che’hita. »
Le témoignage de Rav Jacobson offre également un aperçu fascinant du rythme de vie d’une époque révolue : « À cette époque, la vie s’écoulait avec une lenteur que notre génération peine à imaginer, particulièrement dans les petites bourgades comme Loubavitch. Les gens n’étaient pas consumés par l’ambition de progresser rapidement ou d’accumuler des accomplissements. Chaque chose prenait son temps, mûrissait à son propre rythme. »
Cette philosophie de vie se reflétait dans la durée de l’apprentissage : « Pour cette raison, les Ba’hourim étudiaient la Che’hita pendant deux, voire trois années complètes, avant d’être considérés comme aptes à exercer la fonction de Cho’het. Cette formation approfondie garantissait non seulement la maîtrise technique parfaite, mais aussi l’acquisition de la crainte du Ciel indispensable à cette fonction sacrée. »
La signification profonde du ‘Halaf : entre la vie et la mort
Rav Chlomo ‘Haïm ne se contentait pas d’enseigner les aspects techniques de la Che’hita. Il transmettait également à ses élèves une conscience aiguë de la dimension spirituelle de leur future fonction. L’une de ses réflexions favorites, qu’il partageait souvent avec ses disciples, concernait le nom même de l’instrument utilisé pour la Che’hita.
« Savez-vous, » demandait-il à ses élèves, « pourquoi le couteau de Che’hita s’appelle un ‘Halaf ? »
Et il répondait lui-même à sa question rhétorique : « Parce qu’il effectue le passage, le Hillouf, entre deux états radicalement opposés. D’un côté se trouve la vie, de l’autre la mort. D’un côté un animal Cacher, propre à la consommation et capable d’élever les étincelles de sainteté qu’il contient, de l’autre un animal Névéla, impropre et interdit. »
Cette étymologie n’était pas une simple curiosité linguistique. Elle rappelait aux futurs Cho’hatim l’immense responsabilité qui pesait sur leurs épaules. Chaque geste du ‘Halaf déterminait le statut spirituel de l’animal et, par extension, affectait l’âme de tous ceux qui consommeraient sa viande. Entre leurs mains reposait littéralement la frontière entre le permis et l’interdit, entre l’élévation spirituelle et la faute.
Cette conscience profonde de leur mission explique pourquoi les Cho’hatim de Loubavitch étaient formés avec une telle rigueur, pourquoi leur intégrité était surveillée avec une telle vigilance, et pourquoi même un vétéran de soixante-dix ans comme Rav Tsvi Hirsch acceptait sans murmurer de se soumettre à l’épreuve du verre d’eau devant son Rabbi.cher. »
















