Avant d’aborder les transformations musicales officielles de la Marseillaise, il convient de rappeler une perspective singulière sur cet hymne national qui trouve ses racines dans un événement extraordinaire survenu en 1973 à New York.

 

 

Le moment fondateur : Tichri 5734 (1973)

Lors des fêtes de Tichri de l’année 5734 (1973), dans la grande synagogue du 770 Eastern Parkway à Brooklyn, se déroula un événement qui marqua à jamais les relations entre le mouvement Loubavitch et la France. Une trentaine de jeunes Français étaient présents parmi les quelque 4000 fidèles rassemblés pour vivre ces moments d’intense spiritualité auprès du Rabbi.

Au cours des danses traditionnelles de Sim’hat Torah, alors que résonnaient habituellement les airs hassidiques familiers, le Rabbi fit signe que l’on se taise et entonna un chant que personne dans l’assistance ne reconnut d’abord – à l’exception des quelques Français présents. Au bout d’une minute ou deux, la surprise fut générale : c’était la Marseillaise qui retentissait dans cette synagogue de Brooklyn, chantée par seulement 30 personnes sur les 5000 présents.

L’explication du Rabbi : « un air de révolution »

Le lendemain, le Rabbi expliqua le sens de ce geste inédit : « C’est un air de révolution, un air avec lequel les choses ont changé et les choses doivent continuer de changer. » Il établit alors un lien direct avec la Révolution française, soulignant qu’un hymne national représente l’esprit et l’âme d’un pays.

Mais l’événement ne s’arrêta pas là. Le Rabbi demanda que tous les Français présents se mettent à part, et s’adressant à chacun individuellement par l’intermédiaire de son secrétaire, il leur confia une mission extraordinaire. Devant 4000 personnes dans cette grande synagogue, dont seule la trentaine de Français comprenait le sens de ses paroles, le Rabbi déclara en français : « C’est pour faire la révolution en France », ajoutant en anglais « as soon as possible » (aussi vite que possible).

Une mission spirituelle pour la France

Cette « révolution » dont parlait le Rabbi n’était pas politique mais spirituelle. Il s’agissait de transformer le judaïsme français, de l’enraciner dans ce terroir qui n’avait pas toujours été accueillant. Le Rabbi précisa que lorsque certains voulurent chanter ce chant lors de la prière du matin à la synagogue, il ne l’encouragea pas, expliquant que ce chant était destiné aux Français sceptiques pour qu’ils transforment leur pays et leur ville. « Ici, dit-il à Brooklyn, cela ne veut rien dire, ça devient un chant parmi les autres. »

L’héritage vivant

Depuis lors, lorsque la Marseillaise retentit dans les synagogues Loubavitch de France, c’est un peu de cette transformation qui continue d’œuvrer. Cette vision mystique de l’hymne français, perçu non plus comme un simple chant patriotique mais comme un vecteur de révolution spirituelle, témoigne de la capacité des symboles nationaux à transcender leur origine pour porter des messages universels.

Cette approche s’inscrit dans une tradition hassidique plus large, rappelant comment l’Admour Hazaken avait demandé qu’on lui fasse connaître la marche avec laquelle les Français avaient traversé la frontière russe, ou encore comment les hassidim chantent la marche de Napoléon à la sortie de Yom Kippour, transformant un chant militaire en hymne de victoire spirituelle.

Une nouvelle orchestration présidentielle

En 1974, à la demande du nouveau Président de la République, Roger Boutry, chef de musique de la Garde Républicaine, propose une nouvelle harmonisation et orchestration de la Marseillaise. L’histoire avait fait de ce chant de guerre révolutionnaire, composé par Rouget de Lisle en 1792, un hymne national aux accents de liberté qui accompagne désormais la plupart des manifestations officielles.

La diversité des versions historiques

Il n’existe pas de version unique de la Marseillaise, mise en musique dès l’origine sous des formes variées, avec ou sans chant. Parmi les interprétations les plus remarquables, on peut citer la partition d’Hector Berlioz, qui remit l’hymne à l’honneur lors de la Révolution de 1830, après son interdiction sous l’Empire et la Restauration.

Les motivations de Valéry Giscard d’Estaing

Valéry Giscard d’Estaing estimait que l’hymne était joué trop rapidement et manquait du caractère solennel qui doit caractériser un chant national. À l’époque de sa composition, l’armée marchait d’un pas plus lent qu’aujourd’hui. Au fil des années, l’habitude s’était prise d’exécuter la Marseillaise de plus en plus vite. Cette réorchestration visait donc à rappeler que la Marseillaise est un hymne, non une marche.

Un retour aux sources musicales

Cette nouvelle partition constitue la quinzième transformation connue de la Marseillaise selon Roger Boutry, et représente un véritable retour aux sources. L’orchestration, qui ne comporte aucun instrument à percussion (tambour, cymbales et grosse caisse), fut conçue d’après un fac-similé de la partition de 1792.

Les innovations musicales de Boutry

La Marseillaise perd ainsi le caractère martial de la version officielle de Pierre Dupont, en usage jusqu’alors, pour retrouver la solennité de l’hymne. Le changement se remarque dès l’ouverture : les premières notes – « Allons enfants… » – retrouvent l’aspect mélodique originel autour d’un intervalle de tierce. Roger Boutry précise que ce changement de note, plus doux à l’oreille, permet à la mélodie de mieux démarrer.

L’ambiance devient par ailleurs plus majestueuse grâce à des accords généreux, quasi romantiques dans leur expression harmonique, enrichis de nouveaux contre-chants qui viennent sublimer la mélodie principale.

Une parenthèse éphémère

Créée le 11 novembre 1974, cette version de la Marseillaise demeure en usage jusqu’à l’élection de François Mitterrand. Le nouveau président choisit alors de revenir à la version précédente, la partition de Pierre Dupont, qui reste en vigueur de nos jours.

Conclusion : de la caserne de Strasbourg aux synagogues Loubavitch

Mais au-delà de ces transformations officielles, l’événement extraordinaire de 1973 à Brooklyn nous rappelle qu’un hymne peut également porter une transcendance spirituelle inattendue. De la mission confiée par le Rabbi de Loubavitch aux jeunes Français – « faire la révolution en France » – aux fruits que cette « révolution » spirituelle a portés dans le renouveau du judaïsme français, la Marseillaise a trouvé une résonance particulière dans l’univers hassidique.

Qu’elle soit chantée dans la version martiale de Pierre Dupont, dans l’orchestration solennelle de Roger Boutry, ou dans les synagogues Loubavitch comme hymne de transformation spirituelle, la Marseillaise demeure capable de porter des messages qui dépassent ses origines révolutionnaires.