Ce témoignage extraordinaire révèle comment un homme mystérieux sauva des dizaines d’enfants juifs à Marseille pendant la Seconde Guerre mondiale, avant que son identité ne soit dévoilée des années plus tard de la manière la plus bouleversante qui soit.

Introduction : Une rencontre qui change tout

C’était lors de la Pâque 1972 que Betzalel Schiff se rendit pour la première fois chez le Rabbi de Loubavitch, accompagné de ses deux frères. Hébergé chez son cousin Gershon Jacobson, journaliste représentant le quotidien Maariv aux États-Unis et rédacteur du journal yiddish Algemeiner Journal, il allait entendre un récit qui bouleverserait sa compréhension de la providence divine.

À cette époque, de nombreux survivants de la Shoah, parlant encore le yiddish comme langue maternelle, cherchaient à transmettre leurs histoires de survie miraculeuse. Le journal de Gershon était devenu leur refuge naturel pour témoigner de ce monde juif d’avant-guerre et de leur parcours personnel. C’est dans ce contexte que fut recueilli le témoignage exceptionnel de David Aaron Newman.

L’exil forcé : De Vijnita à Marseille

David Aaron Newman naquit en 1934 dans la petite ville de Vijnita, aujourd’hui située en Ukraine. Ses parents, espérant un avenir meilleur, décidèrent de déménager à Anvers, en Belgique, où prospérait alors une importante communauté juive de cinquante mille âmes.

Hélas, leur quête de sécurité fut de courte durée. En 1940, l’invasion allemande de la Belgique marqua le début de leur calvaire. Les déportations vers les camps de la mort commencèrent immédiatement, contraignant la famille Newman, comme tant d’autres familles juives, à fuir vers la France.

David, âgé de six ans seulement, comprenait instinctivement qu’ils fuyaient la mort. Après avoir franchi la frontière, la famille trouva refuge à Marseille, où vivaient la grand-mère maternelle de David et sa tante. La communauté hassidique de Habad locale les accueillit chaleureusement, mais les conditions demeuraient précaires : nourriture rare, logements de fortune, errances perpétuelles de maison en maison.

La séparation : L’orphelinat de Marseille

La chute de Paris aux mains des nazis aggrava dramatiquement la situation. Dans ce chaos, la famille se dispersa, et David ne retrouverait les siens qu’après la guerre. Il fut placé dans un orphelinat de Marseille qui abritait près de cinquante enfants, certains âgés de seulement trois ou quatre ans.

L’atmosphère de l’établissement était déchirante. Nombreux étaient ceux qui savaient leurs parents assassinés, d’autres l’ignoraient encore. David se souvenait avec douleur des pleurs nocturnes des enfants appelant leurs parents disparus. La faim était omniprésente, les privations quotidiennes.

L’apparition du mystérieux sauveur

C’est au début de l’été 1941 qu’apparut leur ange gardien. Dans ces journées où la faim creusait les joues des enfants et où l’espoir semblait avoir déserté l’orphelinat, un homme fit son apparition comme une lueur dans les ténèbres. Les enfants ne connaissaient pas son nom et l’appelaient simplement « Monsieur ». Chaque jour, il arrivait avec des paniers remplis de longues baguettes françaises encore tièdes, de conserves de thon ou de sardines, parfois des pommes de terre qu’il épluchait patiemment devant eux.

Mais sa mission dépassait infiniment la simple distribution de nourriture. Cet homme comprenait que ces enfants avaient faim de bien plus que de pain : ils avaient faim d’amour, d’attention, de sécurité. Il restait donc toute la journée, refusant de partir avant d’être certain que chaque enfant ait mangé. Sa présence seule transformait l’atmosphère lugubre de l’orphelinat en un havre de paix temporaire.

Pour les plus traumatisés qui refusaient de s’alimenter – ces petits êtres brisés par l’horreur qu’ils avaient vécue ou dont ils avaient été témoins -, il déployait des trésors de patience et de tendresse infinie. Il s’agenouillait à leur niveau, les regardait dans les yeux avec une douceur qui parlait à leur âme meurtrie. Il les prenait délicatement sur ses genoux, comme le ferait un père aimant, leur racontait des histoires qui les transportaient loin de leur réalité douloureuse, leur chantait des mélodies yiddish qui réveillaient peut-être en eux des souvenirs plus heureux, et les nourrissait de sa propre main, bouchée après bouchée, avec une patience que seul l’amour peut inspirer.

Certains enfants, trop choqués pour parler, retrouvaient leur voix en sa présence. D’autres, qui avaient cessé de sourire depuis des mois, esquissaient timidement un sourire quand il leur chantonnait une berceuse. Il avait cette capacité extraordinaire de voir au-delà des visages émaciés et des regards éteints : il voyait l’enfant unique que chacun d’eux était, avec ses besoins particuliers, ses peurs spécifiques, ses petites joies cachées.

« Pour ces enfants meurtris, il était comme un père », se souvient David, la voix encore émue des décennies plus tard. « Il connaissait le nom de chacun d’entre nous, nos petites habitudes, nos préférences alimentaires, nos peurs nocturnes, alors que nous ignorions le sien. Cette asymétrie était troublante : lui nous voyait comme des individus uniques et précieux, tandis que pour nous, il demeurait ce mystérieux bienfaiteur dont nous ne savions rien, si ce n’est qu’il incarnait la bonté pure. »

La ruse de l’amour

L’amour que portaient les enfants à leur bienfaiteur était si profond qu’il suscitait parfois la jalousie. David se rappelle d’un enfant qui, envieux de voir ses camarades assis sur les genoux du « Monsieur », feignait de refuser de manger uniquement pour bénéficier de cette attention particulière et de ces moments privilégiés d’histoires et de chansons.

Cette présence bienveillante perdura plusieurs semaines. Pour David, comme pour nombre de ses camarades, cet homme fut littéralement leur bouée de sauvetage : « Sans lui, je ne serais pas en vie aujourd’hui. »

La révélation bouleversante

Après la guerre, David retrouva sa famille dispersée et quitta l’Europe pour recommencer sa vie. En 1957, installé à New York, son oncle lui suggéra de rencontrer le Rabbi de Loubavitch. Un entretien privé (yehidout) fut organisé.

Le jour venu, David se rendit au 770 Eastern Parkway, siège du mouvement Habad. Après avoir récité des psaumes et observé la foule venue voir le Rabbi, son tour arriva enfin.

Le Rabbi lui sourit et déclara en yiddish : « Das iz Doud’leh! Mais c’est David’leh ! »

David fut d’abord intrigué : comment le Rabbi connaissait-il son nom ? Puis la révélation le frappa comme un coup de foudre : il se trouvait face au mystérieux « Monsieur » de Marseille !

Le Rabbi l’avait reconnu 17 ans après, avant même que David ne le reconnaisse. Dix-sept années s’étaient écoulées depuis ces journées tragiques de 1941. L’enfant de six ans aux joues creusées par la faim était devenu un homme de vingt-trois ans. Ses traits avaient mûri, sa voix avait mué, sa stature s’était transformée. Pourtant, dans ce regard bienveillant, dans ce sourire chaleureux, le Rabbi avait instantanément retrouvé le petit David’leh qu’il avait tenu sur ses genoux, qu’il avait nourri à la cuillère, à qui il avait chanté des berceuses pour apaiser ses peurs.

Cette reconnaissance immédiate révélait quelque chose d’extraordinaire sur la nature du Rabbi. Parmi les dizaines d’enfants qu’il avait secourus à Marseille, parmi les milliers de personnes qu’il avait croisées dans sa vie, il avait gardé gravé dans sa mémoire non seulement le visage de chaque enfant, mais aussi leur essence profonde, leur âme. Car au-delà des transformations physiques, c’était l’âme de David que le Rabbi avait reconnue.

Pour David, ce moment fut un bouleversement total. L’homme qu’il s’apprêtait à rencontrer comme une figure spirituelle lointaine était en réalité celui qui lui avait littéralement sauvé la vie. Le « Monsieur » anonyme de ses souvenirs d’enfance se révélait être l’un des plus grands leaders spirituels de sa génération. Cette révélation transformait rétrospectivement toute sa compréhension de ces journées sombres : ce n’était pas un simple acte de charité qu’il avait reçu, mais l’attention personnelle d’un homme dont la grandeur ne se mesurerait qu’avec le temps.

Les coulisses de la providence

Les recherches ultérieures révélèrent les circonstances de cette rencontre providentielle. Le Rabbi et son épouse, Haya Mouchka, tentaient alors de fuir l’Europe nazie. Pour organiser les documents nécessaires à leur évasion, le Rabbi effectuait des allers-retours entre Nice et Marseille. C’est vraisemblablement lors de ces voyages qu’il apprit l’existence de l’orphelinat et la détresse de ces enfants.

L’enseignement éternel

Cette histoire révèle la grandeur d’âme exceptionnelle d’un homme qui, malgré son érudition et sa stature spirituelle, n’hésita pas à nourrir de ses propres mains des orphelins anonymes. Pour lui, le sauvetage d’enfants primait sur tout le reste, incarnant parfaitement le principe talmudique selon lequel « quiconque sauve une vie, sauve un monde entier ».

David Aaron Newman conclut son témoignage par ces mots empreints de gratitude éternelle : « Jamais je ne pourrai assez le remercier de m’avoir sauvé de la mort. Grâce à lui, j’ai des fils, des petits-fils et des arrière-petits-fils. »

Épilogue : La mémoire vivante

Ce récit, rapporté par Betzalel Schiff dans le cadre de ses mémoires exclusifs « La vie des hassidim derrière le rideau de fer », illustre de manière saisissante comment la providence divine œuvre parfois dans l’anonymat le plus complet. Il nous enseigne que les actes de bonté les plus simples peuvent avoir des répercussions éternelles, et que derrière chaque geste de sauvetage se cache parfois une grandeur insoupçonnée.

Cette histoire vraie demeure un témoignage vibrant de l’humanité qui peut persister même dans les heures les plus sombres de l’Histoire.