Le Rabbi Maharach rapportait deux récits touchant à la célèbre épître Katonti de l’Admour Hazaken. Le premier révèle que la lettre, dans sa forme première, s’achevait autrement, et qu’un ajout de quelques mots suffit à implanter dans le cœur des Hassidim des traits de caractère nobles. Le second énonce une vérité redoutable sur le prix que le maître accepta de payer pour ne rien céder sur l’exigence d’authenticité.

 

 

 

Parmi les enseignements transmis de génération en génération à Loubavitch, certains prennent la forme brève du récit rapporté, presque murmuré, dont chaque mot pèse d’un poids considérable. Ainsi de ces deux traditions que le Rabbi Maharach avait coutume de raconter, et qui portent toutes deux sur la deuxième épître de l’Iguéret Hakodech, cette section de vie qui clôt le Tanya et que les Hassidim de toutes les époques ont étudiée comme on étudie une lettre reçue personnellement.

Une épître qui ne s’achevait pas ainsi

Le premier récit porte sur la genèse même du texte. À l’origine, l’épître Kataneti se terminait par les mots évoquant l’esprit abattu et le cœur brisé. Ce n’est qu’après que notre grand Maître, l’Admour Hazaken, eut prononcé trois fois, à Lioznah, le Maamar commençant par le verset « comme dans l’eau le visage répond au visage, ainsi le cœur de l’homme à l’homme », en précisant expressément qu’il fallait l’entendre selon le commentaire de Rachi et non selon la traduction du Targoum, qu’il ajouta à sa lettre les mots « et malgré tout cela, peut-être… ». Par cet ajout, enseignait le Rabbi Maharach, l’Admour Hazaken implanta dans ses Hassidim de véritables midot, ces qualités de caractère qui distinguent l’homme travaillé par le service divin de celui qui se contente de savoir.

La précision n’a rien d’anecdotique. Selon Rachi, le verset décrit la réciprocité des cœurs humains : l’amour que l’on porte à autrui suscite en retour l’amour d’autrui, exactement comme la surface de l’eau renvoie le visage qui s’y penche. Retenir cette lecture plutôt que celle du Targoum, c’est faire de l’amour du prochain une dynamique active, engageante, dont l’initiative revient à celui qui donne le premier. Prononcé trois fois, puis scellé par un ajout écrit, cet enseignement cessa d’être une explication de verset pour devenir une manière d’être.

Le prix de la mesure de vérité

Le second récit est d’une tout autre tonalité, et l’on y perçoit comme un tremblement. Si le Rabbi avait retranché de l’épître Kataneti les trois mots « selon la mesure de vérité de Yaakov », disait le Rabbi Maharach, il aurait eu cinquante mille Hassidim de plus. Le Rabbi exige la mesure de vérité.

Trois mots, et cinquante mille âmes. La formule est volontairement vertigineuse : elle chiffre en hommes le coût d’une exigence que l’Admour Hazaken refusa d’abaisser. Car la mesure de vérité, attribut du patriarche Yaakov, ne tolère ni approximation intérieure ni contentement de soi. Elle demande que l’amour du prochain dont parle l’épître ne soit pas une convenance sociale mais un mouvement réel du cœur, et que celui qui s’en réclame le soit véritablement, sans écart entre ce qu’il montre et ce qu’il est.

Il eût été facile de supprimer ces quelques mots. La lettre serait demeurée belle, son appel à l’amour du prochain aurait gardé toute sa force apparente, et des multitudes seraient venues. L’Admour Hazaken choisit l’inverse : il maintint l’exigence et accepta la perte. Les deux récits, ainsi rapprochés, dessinent alors une même leçon. Ce que le maître ajoute construit les midot de ses Hassidim, et ce qu’il refuse de retrancher en fixe le prix. La grandeur d’une communauté ne se mesure pas au nombre de ceux qui la composent, mais à la vérité qu’ils acceptent d’affronter en eux-mêmes.