Cette année, le premier jour de Roch Hachana tombe un Chabbat, et pour la première fois nous n’entendrons pas le son du Chofar qui caractérise pourtant ce jour entre tous. La ‘Hassidout nous révèle que rien n’est perdu : ce que le Chofar accomplit habituellement, le Chabbat l’accomplit lui-même, à travers sa sainteté et jusque dans la douceur d’un Kugel. Une méditation sur le sens profond de Roch Hachana, la royauté divine et l’année de paix qui s’annonce.

 

 

Rav Haïm H. Benyossef

 

Un Chofar réduit au silence

Cette année, à Roch Hachana, quelque chose va manquer. Nous viendrons à la synagogue le premier jour, nous réciterons les prières particulières de la fête, nous proclamerons D.ieu comme Roi de l’univers, mais nous n’entendrons pas le son qui, plus que tout autre, caractérise ce jour : il n’y aura pas de Chofar. Parce que le premier jour de Roch Hachana tombe un Chabbat, nous ne le sonnerons que le deuxième jour.

Pourquoi une telle règle ? La Guemara donne une explication surprenante. Sonner du Chofar demande une certaine maîtrise, et les Sages craignaient qu’une personne ne sachant pas sonner correctement ne prenne son Chofar pour aller trouver un expert et apprendre auprès de lui. Dans son empressement, elle risquerait d’oublier que c’est Chabbat et de transporter le Chofar dans le domaine public, transgressant ainsi l’interdiction de porter pendant Chabbat. C’est pour cette seule raison que les Sages ont institué que, lorsque Roch Hachana tombe un Chabbat, personne ne sonne du Chofar.

Prenons un instant pour mesurer la portée de cette décision. Parce qu’il existe peut-être, quelque part, un Juif qui ne connaît pas suffisamment la Halakha, qui souhaite accomplir la Mitsva, oublie que c’est Chabbat et transporte son Chofar chez quelqu’un qui pourrait le lui apprendre, c’est tout le peuple juif qui renonce, ce jour-là, à la Mitsva de la Torah du Chofar. Peu importe qui l’on est : le plus grand érudit, le Tsadik le plus saint, le Juif le plus instruit, personne ne sonnera du Chofar.

Renoncer à la Mitsva centrale de Roch Hachana pour une possibilité aussi lointaine peut sembler démesuré. De nombreuses explications ont été données à ce sujet, mais la ‘Hassidout nous emmène beaucoup plus loin. Les Rabbeïm ont longuement abordé cette question, depuis l’Admour Hazakène jusqu’à notre Rabbi, et l’Admour Rachab a consacré toute une série de Maamarim à la signification spirituelle profonde de Roch Hachana lorsqu’il tombe Chabbat. Pour comprendre la réponse, il faut d’abord comprendre ce que le Chofar accomplit réellement.

Pourquoi Roch Hachana ?

Roch Hachana commémore la création d’Adam. Bien qu’Adam ait été créé le sixième jour de la Création, c’est ce jour qui est devenu Roch Hachana, le commencement de l’année, et non le premier jour, lorsque D.ieu commença effectivement à créer le monde. La raison en est que, jusqu’à l’apparition d’Adam, le but de la Création n’avait pas encore commencé à se réaliser.

D.ieu est infini et n’a évidemment « besoin » d’aucun monde. Mais Il a désiré avoir une demeure dans les mondes inférieurs, un monde où la Divinité serait cachée et où l’être humain aurait pour mission de Le rechercher, de Le découvrir derrière cette dissimulation, d’accepter Sa royauté, d’accomplir Sa Torah et Ses Mitsvot, et de transformer ce monde matériel en une demeure pour Lui. Adam comprit immédiatement sa mission : le jour même de sa création, il s’adressa à toute la Création et proclama que l’on vienne se prosterner, s’incliner et s’agenouiller devant D.ieu, notre Créateur. Autrement dit, il y a un Roi, couronnons-Le. C’est à ce moment précis que la Création commença à réaliser son objectif, et c’est pourquoi le jour de la création d’Adam devint Roch Hachana.

Chaque Roch Hachana, tout recommence

À chaque Roch Hachana, ce processus se reproduit. Le monde n’existe pas de manière indépendante : puisque la Création est venue à l’existence yesh méayin, quelque chose à partir du néant, elle a besoin de l’énergie créatrice de D.ieu pour être constamment maintenue. À chaque instant, D.ieu recrée le monde, mais à Roch Hachana, c’est toute la relation qui est renouvelée. D.ieu regarde pour ainsi dire le monde et évalue l’année écoulée : ce monde a-t-il réalisé le but pour lequel il a été créé ? L’humanité, et en particulier le peuple juif, transforme-t-elle ce monde en une demeure pour D.ieu ? C’est là l’une des significations profondes de Roch Hachana en tant que Jour du Jugement. Et D.ieu, dans Son infinie bonté, nous indique comment éveiller Son désir et Son plaisir de poursuivre cette relation pour une nouvelle année : sonner du Chofar.

Le son du couronnement

Le Chofar est le son du couronnement. À travers l’histoire, des trompettes étaient utilisées lorsqu’un roi était couronné. À Roch Hachana, nous faisons retentir le Chofar et proclamons que D.ieu est notre Roi, que nous acceptons Sa royauté, Sa Torah et Ses Mitsvot, et que nous Lui demandons de nous accorder une nouvelle année afin de poursuivre notre mission, faire de Son monde une demeure pour Lui. Le mot Chofar lui-même est d’ailleurs lié à l’idée de Shoufra, la beauté et le plaisir. Le Chofar atteint le niveau le plus profond du plaisir divin et éveille, pour ainsi dire, le désir de D.ieu de renouveler la Création pour une nouvelle année.

Quand Roch Hachana tombe un Chabbat

Nous pouvons maintenant comprendre ce qui se passe lorsque Roch Hachana tombe un Chabbat. Le tout premier Roch Hachana de l’histoire, le jour où Adam fut créé, était un vendredi. Adam couronna D.ieu comme Roi, le but de la Création fut mis en mouvement, puis arriva Chabbat. « Ba’a Chabbat, ba’a menou’ha », Chabbat est arrivé, et avec lui le repos, car le travail était terminé. Comme nous le disons dans le Kiddouch, « Vayékhal Elokim », D.ieu acheva la Création : le monde avait atteint son objectif, Adam avait reconnu son Créateur et L’avait couronné comme Roi. Il y avait du plaisir divin, et c’est cela, l’essence même de Chabbat.

Chabbat n’est pas simplement un jour où l’on cesse de travailler. Il représente le plaisir qui apparaît lorsque le travail a atteint son objectif, et cela se reproduit chaque semaine. Pendant les six jours ouvrables, nous luttons avec le monde matériel, nous le raffinons et l’élevons, puis vient Chabbat, jour de repos, de délice et de plaisir, où nous mangeons de bons plats, buvons du vin, profitons de nos trois repas, chantons les Zemirot et vivons le véritable Oneg Chabbat, le plaisir du Chabbat.

Le Kugel, un Chofar comestible

Que se passe-t-il alors lorsque Roch Hachana tombe Chabbat ? Quelque chose d’extraordinaire. Normalement, nous avons besoin du Chofar pour nous élever et éveiller ce plaisir divin, mais Chabbat, ce plaisir est déjà présent. Chabbat accomplit lui-même ce que le Chofar doit habituellement accomplir.

L’Admour Hazakène a un jour exprimé cette idée d’une manière merveilleusement juive : « Si nous ne sonnons pas du Chofar, comment les Juifs vont-ils accomplir pendant Chabbat ce qui doit normalement l’être grâce au Chofar ? En mangeant du Kugel ! »

L’idée peut sembler presque humoristique, mais elle renferme une pensée profonde. Le Kugel est un plat traditionnel de Chabbat qui, dans sa forme originelle, est rond, sans commencement ni fin, symbolisant l’infini. Au lieu de nous élever vers l’Infini par le cri du Chofar, en ce Roch Hachana nous nous connectons à ce plaisir divin à travers Chabbat lui-même, à travers la sainteté, le repos, le plaisir, et oui, même à travers le Kugel de Chabbat.

Soudain, toute la question s’inverse. Pourquoi serions-nous privés du Chofar parce que Roch Hachana tombe Chabbat ? En réalité, nous ne sommes privés de rien : c’est le Chabbat lui-même qui accomplit cette mission. Et peut-être cela nous donne-t-il une magnifique manière d’aborder toute l’année qui vient.

Le premier jour de cette nouvelle année est Chabbat, et avant même que nous fassions le moindre pas dans les jours de semaine, l’année naît dans une atmosphère de Chabbat, faite de sainteté, de paix, de tranquillité, de plaisir, et du sentiment que notre objectif est déjà en train de s’accomplir.

Une année entourée de Chabbat

Cette année est encore plus particulière : de la même manière que ce Roch Hachana 5787 commence un Chabbat, le prochain Roch Hachana 5788 commencera lui aussi un Chabbat !

Toute notre année est ainsi entourée de Chabbat. Quel magnifique message pour entrer dans une nouvelle année ! Puisse-t-elle véritablement être une année de Chabbat, une année de paix plutôt que de conflits, de tranquillité plutôt que de bouleversements, une année où nos efforts porteront leurs fruits et où nos missions seront accomplies.

Puissions-nous ressentir les bénédictions de D.ieu non seulement spirituellement, mais aussi matériellement et de manière visible : une bonne santé, une abondante Parnassa, beaucoup de Na’hat de nos enfants et petits-enfants, et d’innombrables raisons de nous réjouir.

Et surtout, puisse cette année de Chabbat nous conduire enfin vers le grand Chabbat que le monde attend depuis si longtemps, l’ère de Machia’h, lorsque le long travail consistant à transformer ce monde en une demeure pour D.ieu atteindra enfin son accomplissement.

Alors régnera une véritable paix, une véritable harmonie, un véritable plaisir divin. Puissions-nous entrer dans cette année avec joie, la vivre dans la joie, et ensemble danser de joie pour accueillir Machia’h Tsidkénou.

Ktiva Va’hatima Tova ! Une année douce, saine, paisible, prospère et véritablement chabbatique. Gut Chabbat, Gut Yom Tov !