Dans son dernier cours consacré aux parachiot Matot-Massé, le Rav Yossi Amar met en lumière une question qui touche au cœur de la condition humaine : sommes-nous des « partants », prisonniers de la nostalgie, ou des « arrivants », tournés vers ce qui reste à bâtir ? À travers l’énigme des tribus installées hors des frontières d’Israël, il dévoile la différence essentielle entre fuir une difficulté et l’investir d’une mission divine. Une leçon lumineuse qui invite chacun à devenir l’artisan de sa propre existence.
Deux mentalités face à la vie
Le Rav Yossi Amar ouvre son propos en opposant deux attitudes que l’existence nous impose de choisir au quotidien. Il y a d’abord les partants, ces nostalgiques dont le regard demeure obstinément tourné vers le passé. Persuadés que leurs plus belles années sont derrière eux, ils se lamentent sur « l’époque où tout était rose » et vivent chaque épreuve, chaque avancée en âge, comme une chute inexorable. À l’opposé se tiennent les arrivants, les bâtisseurs, qui refusent de pleurer sur le lait renversé. Loin de renier le passé, ils en tirent des leçons pour édifier un avenir meilleur, convaincus que les plus belles opportunités restent à venir.
L’énigme des tribus établies hors d’Israël
Pour illustrer cette dualité, la Torah nous plonge dans un récit saisissant. À la veille de l’entrée en Terre promise, les tribus de Gad et de Réouven, à la tête d’immenses troupeaux, sollicitent de Moché l’autorisation de s’établir hors des frontières d’Israël, en Transjordanie, séduites par la fertilité de ces pâturages. Moché y consent, mais à une condition : qu’ils franchissent d’abord le Jourdain pour combattre aux côtés de leurs frères et prendre part à la conquête du pays.
Les Sages n’en adressent pas moins une critique sévère à Gad et Réouven. Leur reproche ? Avoir privilégié le confort matériel au détriment de l’idéal spirituel, au point de mentionner les enclos de leur bétail avant même les villes destinées à leurs enfants. Ce choix précipité fit d’eux des partants : ils fuyaient l’effort de la conquête et se détachaient de la communauté pour servir des intérêts personnels.
C’est ici que surgit une contradiction apparente. Car Moché impose de son propre chef à une troisième tribu, la moitié de celle de Menaché, de s’installer elle aussi hors d’Israël. Comment ce qui était blâmable pour les deux premières tribus peut-il devenir une mission positive pour Menaché ?
Menaché, un pont vers l’avenir messianique
Toute la différence tient à l’intention et au regard. Contrairement à Gad et Réouven, Menaché n’a rien réclamé. Cette tribu était profondément attachée à la Terre d’Israël, à l’image des filles de Tsélof’had, issues d’elle, qui s’étaient battues pour obtenir leur part d’héritage. En partageant Menaché en deux, une moitié en Israël, l’autre au-delà du Jourdain, Moché ne crée pas une déchirure mais un pont. La vocation de cette tribu n’est pas de fuir Israël, mais d’en rayonner la sainteté au dehors. Ses membres agissent en arrivants : dès l’époque de Moché, ils sèment les graines de l’expansion future des frontières d’Israël, qui s’accomplira pleinement à l’ère messianique, celle de la Guéoula.
Chaque fondement du judaïsme, qu’il s’agisse de la Torah, de la Terre sainte ou de la délivrance ultime, trouve son origine en Moché. En établissant Menaché en Transjordanie, celui-ci anticipe l’avenir et enseigne qu’un lieu en apparence profane ou lointain peut lui aussi être sanctifié, dès lors que l’intention procède du service de D.ieu.
Devenir l’artisan de sa propre existence
Le Rav Yossi Amar referme son enseignement sur une leçon de vie qui résonne pour chacun : ce n’est pas notre situation qui décide de tout, mais le regard que nous portons sur elle. Si nous nous laissons envahir par la nostalgie de nos facilités passées ou par l’attachement exclusif au confort matériel, nous devenons des partants, et notre quotidien se vide de son sens. Mais si nous comprenons que la Providence divine nous place précisément là où une mission unique nous attend, alors nous devenons des arrivants.
Que nous soyons géographiquement isolés, aux prises avec des défis professionnels ou éprouvés par le poids des années, chaque obstacle devient l’occasion de révéler une lumière nouvelle. Nous appartenons à cette génération qui se dresse sur les épaules des géants d’hier ; il nous revient d’achever leur œuvre avec ferveur, l’œil résolument tourné vers l’avenir.
















