‘Haï Elloul, jour anniversaire des luminaires de la ‘Hassidout, le Baal Chem Tov et l’Admour Hazakène, est l’occasion de se pencher sur une question qui habite bien des cœurs. Quel est le grand message du Tanya, et qu’apporte son étude aux centaines de milliers de Juifs de tous horizons ? Le Tanya dresse une échelle qui s’élève jusqu’aux cieux sans jamais fausser la réalité.

 

 

Rav Schneor Ashkenazi

 

Il est des livres que l’on lit, et il en est d’autres qui nous lisent. Le Tanya appartient à cette seconde catégorie. Sa lecture donne à celui qui l’étudie le sentiment étrange et bouleversant que l’on parle de lui, que l’on le connaît tel qu’il est, dans toute sa complexité, sans complaisance mais aussi sans jugement. Et c’est précisément parce qu’il refuse de nous flatter que le livre peut ensuite nous remplir d’une immense espérance : une fois posé le tableau exact de ce que nous sommes, il montre que seul le ciel est notre limite.

Le jour où la ‘Hassidout est entrée dans le monde

Le choix de ‘Haï Elloul pour poser cette question n’a rien de fortuit. C’est en ce jour que naquit le Baal Chem Tov, fondateur du mouvement ‘hassidique, puis, quelques décennies plus tard, l’Admour Hazakène, Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, auteur du Tanya. Le mot hébreu ‘haï, dont la valeur numérique est dix-huit, signifie « vivant » : ce n’est pas un hasard si ce jour, qui insuffle la vie et la vitalité au service divin du mois d’Elloul, est aussi celui où descendit dans le monde l’enseignement chargé de rendre cette vie intérieure accessible à chacun. Le Tanya est le livre qui a traduit les sommets de la pensée ‘hassidique en un chemin praticable, ordonné, offert non pas à une élite de justes, mais à l’homme ordinaire.

C’est d’ailleurs pourquoi son auteur l’a intitulé Sefer chel Beinonim, le « Livre des hommes intermédiaires ». Le héros du Tanya n’est pas le tsaddik parfait, débarrassé de tout mauvais penchant, mais le beinoni, l’homme du milieu, celui qui ressent en lui l’affrontement permanent et qui, malgré tout, gouverne ses actes. En plaçant cet homme au centre, le livre affirme d’emblée qu’il ne s’adresse pas à ceux qui n’ont plus de combat à mener, mais précisément à ceux qui luttent.

La terre plus proche que le ciel

La détresse de l’homme qui sert D.ieu tient à ce que la terre lui est plus proche que le firmament. D.ieu se trouve, pour ainsi dire, dans les livres, tandis que ce monde-ci se tient sous ses yeux, palpable, insistant, exigeant. L’homme aspire à mener une vie de l’esprit, mais il lui faut manger, boire et gagner sa subsistance, et il découvre alors que ses grands rêves se sont estompés au fil des obligations quotidiennes.

Cette distance n’est pas une simple faiblesse morale que l’on pourrait corriger par un surcroît de volonté. Elle est inscrite dans la condition même de l’homme placé dans un monde matériel. Le spirituel demeure une abstraction, une idée que l’on connaît sans la sentir, tandis que le concret s’impose de lui-même, sans effort. Voilà le paradoxe : ce qui est le plus vrai nous semble le plus lointain, et ce qui est le plus provisoire nous paraît le plus réel.

Même celui qui vit sous la tente de la Torah reconnaît que le socle risque d’être le « moi ». Telle est la voie que l’homme a choisie selon son tempérament, celle qui le fait progresser et lui confère un statut, une reconnaissance, une place. Mais il est difficile d’atteindre ce point de vérité où le Saint béni soit-Il se tient réellement au centre, où tout n’est accompli que pour l’amour du Ciel et non pour l’image que l’on se renvoie de soi-même. Ce serait, par exemple, consacrer une heure, après une journée entière d’étude, à apprendre avec un autre Juif d’un niveau moindre que le sien, sans en retirer ni prestige ni satisfaction personnelle.

As-tu fait le bien aujourd’hui ?

Face à cette détresse, deux manières de réagir se sont dessinées au fil des générations. La première est positive et rassurante. Elle affirme : nous te rappellerons que tu es bon, laissons de côté les problèmes et réveillons la sainteté naturelle qui sommeille en toi. La seconde emprunte le chemin inverse. Elle proclame : nous te rappellerons à quel point tu es misérable, nous te placerons face à ta part matérielle jusqu’à ce que la honte te saisisse et te pousse à te corriger.

Or aucune de ces deux voies n’apaise véritablement l’inquiétude, et pour une raison profonde : la première te fait des concessions, tandis que la seconde renonce à toi. Dire à un homme qu’il est bon, sans réserve, c’est déformer la réalité, et il le sent bien. Celui à qui il faut sans cesse répéter qu’il est bon devine qu’une part de lui ne l’est pas ; le remède sonne faux, et le mensonge, même bienveillant, ne construit rien de durable. À l’inverse, se concentrer sur le mal, s’appesantir sur ses fautes et sur sa bassesse, ne mène pas à l’élévation mais au découragement, et le découragement, en matière de service divin, est une paralysie. Un homme accablé par le sentiment de sa propre médiocrité n’a plus la force d’agir.

Le génie de l’Admour Hazakène consiste précisément à offrir une échelle sans avoir à aplatir la réalité pour la dresser. Le Tanya ne choisit ni la flatterie ni l’accusation. Il propose une troisième voie, qui repose sur une description exacte de l’homme, et cette description engendre une complexité saine, qui n’est pas un désordre mais la vie elle-même. L’homme, enseigne le Tanya, n’est pas un bloc unique tiraillé entre le bien et le mal : il est composé de deux âmes parallèles, distinctes, dont chacune possède sa logique propre.

Deux âmes, deux logiques

La première est l’âme animale, la néfech habahamit. Elle n’est pas le mal en personne, mais le siège des instincts fondamentaux, ceux qui assurent la survie. Lorsqu’un homme ouvre les yeux au matin, sa première pensée n’est pas tournée vers son Créateur mais vers lui-même : qu’ai-je devant moi aujourd’hui, ai-je la force de me lever ou n’en ai-je pas la force ? Avant même de penser au Saint béni soit-Il, il pense à son corps, à ses besoins, à son confort. Cette âme parle la langue de l’immédiat, et sa voix est la première que l’on entend.

L’auteur présente alors la seconde âme, l’âme divine, la néfech haélokit, qu’il définit par une expression saisissante : « une part de D.ieu d’en haut, véritablement ». Ce ne sont pas là des mots de piété vagues. Une part de nous est littéralement un fragment de divinité, et de cette affirmation découle une conséquence vertigineuse : chaque être humain est le plus grand des miracles qui soient. Malgré tous les reproches que l’homme s’adresse, la vérité est que, vingt-trois heures et cinquante minutes par jour, un Juif mène une vie de valeurs. Le déséquilibre de notre regard sur nous-mêmes est frappant : si l’on demande à un Juif en quoi il a fauté aujourd’hui, il saura répondre sans hésiter ; mais si on lui demande quel bien il a accompli, il se troublera, non parce qu’il n’a rien fait de bon, mais parce que le bien est devenu si naturel qu’il ne le remarque même plus. C’est exactement ce qu’il a fait toute la journée.

Le bien triomphe

Ces deux âmes ne combattent pas à armes égales, et le Tanya nous apprend à connaître leurs forces respectives. L’âme animale excelle dans les courses de vitesse, dans les décisions à court terme. Puissante et impulsive, elle sait emporter les petites batailles, celles du moment, de l’envie soudaine, de la fatigue passagère. Mais l’âme divine, elle, brille dans les marathons, dans les décisions grandes et essentielles, celles qui engagent une vie. Là, sur la durée, nulle confusion n’est possible, et nous finissons par choisir juste. C’est pourquoi un homme peut succomber à mille petites faiblesses et cependant demeurer, dans les choix qui comptent vraiment, fidèle à ce qu’il est au plus profond.

Après avoir bâti le sol sur lequel nous nous tenons, l’auteur y dresse enfin l’échelle qui s’élève vers la demeure de D.ieu. Le Tanya exprime une foi immense dans la capacité de l’âme divine à triompher, non par la contrainte ni par la culpabilité, mais par un travail patient qui s’attache au bien et non au mal. On ne chasse pas l’obscurité en la combattant : on l’écarte en apportant de la lumière.

L’âme divine jouit d’ailleurs d’un avantage décisif : la vérité est de son côté. Elle reflète la justice et ce qui est droit, si bien que sa force surpasse par nature celle de sa rivale. L’âme animale, en fin de compte, repose sur le vide. Elle ne promet rien d’autre qu’une vie de confort, une succession de satisfactions qui s’épuisent aussitôt obtenues. Elle relève de ce que l’on pourrait appeler le cerveau rapide, celui qui réclame une gratification immédiate ; mais cette voie, aussi séduisante soit-elle sur l’instant, ne produit jamais de bonheur durable. À l’opposé, l’âme divine rappelle sans cesse ce qui est vrai, et lorsque le vrai est mis en lumière, le bien l’emporte de lui-même.

Un mode d’emploi pour l’âme

Reste à savoir comment donner à l’âme divine les moyens de sa victoire, et c’est ici que le Tanya se révèle éminemment pratique. Il ne se contente pas de décrire, il indique la marche à suivre. Cette âme, enseigne-t-il, siège dans l’intellect. La raison est la clé qui permet à l’homme de se tenir face au Saint béni soit-Il chaque matin, car c’est par la pensée que l’on prend prise sur les émotions et sur les actes.

L’outil concret de ce travail porte un nom dans la tradition ‘hassidique : la hitbonénout, la méditation contemplative. Lorsqu’un homme ouvre sa journée en s’immergeant dans les ouvrages de la ‘Hassidout, en s’arrêtant longuement sur la présence du Créateur, sur les mondes qu’Il a formés et sur l’ordre d’enchaînement (Séder HaHichtalchout) qu’Il a établi depuis les cieux les plus élevés jusqu’à notre terre ; lorsqu’il occupe réellement son esprit de ces méditations divines, quelque chose bascule. Le temps de cette étude, il se trouve là-haut et non ici-bas. Sa conscience change de lieu.

Telle est, en définitive, la grande nouvelle du Tanya. La distance entre la terre et le ciel, qui semblait une fatalité de la condition humaine, n’est pas infranchissable. Par le travail de l’intellect nourri chaque matin, la dimension spirituelle cesse d’être une abstraction lointaine pour devenir plus tangible que le terrestre. L’homme n’a plus besoin de fuir le monde pour trouver D.ieu, ni de se mentir sur ce qu’il est pour s’élever. Il monte l’échelle sans quitter le sol, et alors, comme dans la vision de Yaakov, les cieux descendent vers la terre.