Ce récit extraordinaire relate les rencontres successives entre un rescapé de la Shoah et le Rabbi de Loubavitch, s’échelonnant sur plus de cinquante ans. À travers ces audiences providentielles, un même enseignement mystique sur la cinquième bougie de ‘Hanouka se répète comme un leitmotiv prophétique. Une histoire vraie où la lumière triomphe des ténèbres les plus profondes.

 

 

 

L’orphelin de Lodz et le grand mariage de Varsovie

Mon père, Rav Avraham Tsvi Grunwald de mémoire bénie, naquit à Lodz, en Pologne. À l’âge de huit ans, il perdit son père. Sa mère demeura veuve avec sept jeunes orphelins à charge. Très préoccupée par l’éducation de son fils aîné, elle le confia aux bons soins de Rav Mena’hem Zemba, que son sang soit vengé, son cousin, réputé pour son génie exceptionnel. Celui-ci éleva mon père comme son propre fils et veilla avec une attention particulière à son éducation.

Lorsque le mariage du futur Rabbi de Loubavitch avec la fille du Rabbi précédent fut célébré à Varsovie, le 14 Kislev 1928, ce fut un événement considérable auquel participèrent les grands ‘Hassidim de Pologne. Mon père, alors âgé de dix-sept ans, eut le mérite d’accompagner son éducateur, Rav Mena’hem Zemba, à cette sainte cérémonie. Il eut même le privilège de rencontrer le marié en personne.

Le lendemain des noces, Rav Mena’hem Zemba et mon père se rendirent à l’hôtel pour saluer le jeune époux. Mon père fut profondément impressionné par l’échange d’étude qui s’engagea entre Rav Mena’hem Zemba et le Rabbi. Ce dernier y démontra une maîtrise extraordinaire de l’ensemble du Talmud. Mon père ne conserva pas le souvenir de toute la conversation.

Cependant, une chose resta gravée dans sa mémoire : les paroles que prononça le marié avant qu’ils ne se séparent. « ‘Hanouka approche dans quelques jours, dit-il. La cinquième bougie de ‘Hanouka symbolise le paroxysme de l’obscurité, car elle ne tombe jamais un Chabbat. Or, la bougie de ‘Hanouka possède le pouvoir d’éclairer même les ténèbres les plus profondes. Telle est la mission de chaque Juif, où qu’il se trouve, à Varsovie comme à Londres : illuminer même l’endroit le plus sombre. »

Rav Mena’hem Zemba fut tellement impressionné par le gendre du Rabbi de Loubavitch que, durant de nombreux jours, il ne cessa d’en parler, tant chez lui qu’avec tous ses interlocuteurs.

Vingt ans plus tard : retrouvailles à New York

Près de vingt années s’écoulèrent. Mon père traversa entre-temps la Shoah avec toutes ses horreurs. Il perdit toute sa famille : son épouse et ses enfants furent massacrés sous ses yeux. Ses frères et sœurs périrent également dans la tourmente. Par la grâce de D.ieu, il survécut, tison arraché aux flammes, mais il était brisé et abattu.

En 1948, mon père se rendit à Philadelphie, aux États-Unis, où son oncle, Rabbi Moché ‘Haïm Grunwald, ‘Hassid d’Amshinov, l’accueillit chaleureusement. Avec l’aide de son oncle et du Rabbi d’Amshinov de mémoire bénie, il commença progressivement à revivre. Par la grâce divine, il épousa ma mère, native de Cracovie, fille de Rav Zoucha Sinkiewicz, que son sang soit vengé, l’un des éminents ‘Hassidim d’Alexander. Elle aussi avait survécu à la terrible Shoah avec sa sœur, cachées de pays en pays jusqu’à leur arrivée au Canada, où elles furent élevées dans la maison du généreux ‘Hassid Rav Kopel Schwartz, l’un des Juifs les plus importants de Toronto, oncle de leur mère.

Avant le mariage de mon père avec ma mère, celui-ci accepta la demande de son oncle Rav Kopel Schwartz de l’accompagner à New York pour rencontrer le Rabbi précédent. Rav Kopel raconta au Rabbi précédent que mon père avait perdu sa famille dans la Shoah. Des larmes d’empathie coulèrent des yeux du Rabbi. Après avoir béni mon père pour qu’il construise un foyer éternel et lui avoir souhaité une longue vie remplie de bonnes années, mon père mentionna qu’il avait eu le mérite d’assister au grand mariage de Varsovie. Le Rabbi précédent suggéra alors que, puisque mon père avait participé au mariage de son gendre et que celui-ci se trouvait sur place, il serait opportun d’aller le saluer.

Rav Kopel et mon père descendirent au bureau du « Ramash », le gendre du Rabbi précédent. Ils lui annoncèrent qu’ils venaient sur instruction du Rabbi précédent. À leur grande surprise, le Ramash reconnut immédiatement mon père et s’enquit des événements concernant Rav Mena’hem Zemba durant ses derniers jours.

À la fin de la conversation, le Ramash dit à mon père : « Puisque le Rabbi vous a envoyé vers moi, je dois vous transmettre une parole de Torah. Nous sommes dans le mois de Kislev, à l’approche de ‘Hanouka. La plupart des ‘Hassidim ont la coutume de célébrer particulièrement le cinquième soir. Pourquoi ? Parce que la cinquième bougie ne tombera jamais un Chabbat. Elle symbolise donc le paroxysme de l’obscurité. Or, la bougie de ‘Hanouka possède le pouvoir d’éclairer même les ténèbres les plus profondes. La mission de chaque Juif, où qu’il se trouve, à New York comme à Londres, est d’illuminer même l’endroit le plus sombre. »

Mon père fut stupéfait d’entendre exactement les mêmes paroles qu’il avait recueillies de la bouche du Ramash vingt ans plus tôt, à Varsovie.

Quarante ans après : la rencontre décisive

Mon père épousa ma mère. Après leur union, il servit comme Rav et enseignant dans la communauté « Adat Israel » à Washington Heights, où naquirent un fils et une fille : ma sœur et moi-même. Cinq ans plus tard, il s’installa à Toronto où il exerça comme Rav et enseignant au sein de la communauté orthodoxe. Au fil du temps, il se rapprocha des ‘Hassidim de Satmar. Cependant, jamais, à D.ieu ne plaise, il ne parla contre le Rabbi de Loubavitch. Au contraire, il évoquait toujours sa personne avec admiration et respect, et nous transmit cette même vénération.

Avant mon mariage, à l’hiver 1969, mon père souhaita que je reçoive la bénédiction du Rabbi de Loubavitch. Nous nous rendîmes donc chez le Rabbi, très tard dans la nuit. Ce fut ma première rencontre face à face avec le Rabbi. Sa personnalité fit sur moi une impression extraordinaire.

Mon père tendit au Rabbi le papier portant mon nom et celui de ma fiancée, sollicitant une bénédiction pour la construction d’un foyer éternel. Le Rabbi prit le papier des mains de mon père et dit avec un sourire : « Après plus de vingt ans, il était vraiment temps, d’autant plus que mon beau-père vous a envoyé vers moi… »

Mon père, très ému, ne put réagir. Le secrétaire frappa à la porte pour nous presser de sortir, mais le Rabbi nous fit signe de rester. Après avoir ouvert le papier et l’avoir examiné, il nous bénit, ma fiancée et moi, pour la construction d’un foyer éternel, et accorda à mon père sa bénédiction pour une longue vie et de bonnes années. Puis il ajouta : « De même que vous vous êtes réjoui à mon mariage, que D.ieu vous aide à vous réjouir au mariage de votre petit-fils. » Mon père pleura d’émotion, et moi aussi je fus profondément bouleversé.

Avant notre départ, mon père s’adressa au Rabbi avec crainte et amour. Il lui confia qu’une question le tourmentait et demanda s’il était possible de la poser. Le Rabbi sourit et répondit que, puisque le Rabbi précédent l’avait envoyé vers lui, il se devait de répondre à sa question. Le secrétaire frappa à nouveau à la porte, mais le Rabbi invita mon père à poursuivre.

Mon père expliqua alors au Rabbi que, vivant parmi les ‘Hassidim de Satmar, il entendait constamment des arguments contre la méthode de Loubavitch. Bien qu’il n’acceptât pas la médisance, ces critiques avaient soulevé en lui une interrogation concernant l’approche de Loubavitch vis-à-vis des Juifs éloignés. « N’est-il pas écrit explicitement : « Ceux qui Te haïssent, Éternel, je les haïrai » ? » Mon père s’excusa pour sa question et affirma qu’il souhaitait simplement comprendre la méthode du Rabbi afin de savoir quoi répondre aux autres.

Le Rabbi lui répondit par une question : « Que ferait un homme zélé habitant près de chez vous si, à D.ieu ne plaise, sa fille quittait le droit chemin ? Même alors, invoquerait-il « Ceux qui Te haïssent, Éternel, je les haïrai » pour s’éloigner de sa fille sans tenter de la ramener sur le bon chemin ? » Assurément, ce zélé répondrait que, concernant sa fille, il est écrit : « De ta propre chair, ne te détourne pas. »

Le visage du Rabbi devint grave. Il ferma les yeux, frappa sur la table et déclara : « Chaque Juif est précieux pour le Saint, béni soit-Il, comme un fils unique. Pour mon beau-père le Rabbi, chaque Juif est comme « sa propre chair » dont on ne peut se détourner ! »

Puis il nous regarda, mon père et moi, et conclut en ces termes : « On termine par une bénédiction. Comme chacun le sait, tous les ‘Hassidim ont l’habitude de célébrer la cinquième bougie de ‘Hanouka. Car la cinquième bougie de ‘Hanouka ne peut jamais tomber un Chabbat. Elle symbolise donc le paroxysme de l’obscurité. Or, la bougie de ‘Hanouka possède le pouvoir d’éclairer même les ténèbres les plus profondes. La mission de chaque Juif est d’illuminer même l’endroit le plus sombre, à Toronto, à Londres ou n’importe où ailleurs. Chaque Juif est une parcelle divine venue d’en haut, littéralement. Il est le fils unique du Saint, béni soit-Il. Et lorsqu’on allume son âme avec la lumière de la sainteté, même un Juif qui se trouve dans l’obscurité la plus profonde de l’exil se réveille. »

Mon père était stupéfait et ne put réagir. Sur le chemin du retour vers Toronto, il ne prononça que deux mots, inlassablement répétés : « Merveille des merveilles ! »

Dix ans plus tard : le miracle de Londres

Mon jeune frère se maria en 1979 à Londres. Toute ma famille, mon père et ma mère, ma sœur et mon beau-frère, ainsi que moi-même, nous rendîmes au mariage. Tout au long du voyage, mon père semblait préoccupé par quelque chose qui le tourmentait. Je lui demandai à plusieurs reprises la raison de sa peine, mais il refusa de me la confier. Finalement, il accepta de parler.

Il me raconta que quelques minutes avant de quitter la maison à Toronto, leur voisin, l’un des notables de la communauté, était venu le voir. L’homme avait pleuré à chaudes larmes, lui confiant en dernier recours un secret douloureux : sa fille avait quitté le droit chemin. Deux semaines plus tôt, ils avaient découvert qu’elle s’était enfuie avec un non-juif à Londres. Depuis lors, toute la famille était plongée dans une tristesse et des pleurs terribles. Toutes leurs tentatives pour localiser leur fille avaient échoué. Le père implorait mon père : puisqu’il se rendait à Londres, peut-être pourrait-il entreprendre quelque chose pour retrouver sa fille et la ramener à ses parents et au judaïsme.

Mon père, qui entretenait une amitié avec ce voisin, et moi-même, nous fûmes profondément émus par cette histoire. Nous décidâmes d’agir pour sauver cette jeune fille.

Le lendemain du mariage, lors de la première nuit des Chéva Brakhot, mon père raconta au beau-père ce qui était arrivé avec la fille du voisin et lui demanda conseil. Le beau-père lui répondit qu’il n’en avait aucune idée, mais qu’il connaissait un ami, ‘Hassid Habad, Rav Avraham Its’hak Glick, à qui le Rabbi avait confié des missions de ce genre et qui avait réussi à sauver de nombreuses âmes juives de l’assimilation.

Le beau-père s’empressa de téléphoner à Rav Glick et lui relata l’histoire de la jeune fille disparue, soulignant l’urgence de la situation. Rav Glick demanda le numéro de téléphone des parents à Toronto pour obtenir davantage d’informations, et promit de faire tout son possible pour aider.

L’objet perdu est retrouvé

Mon père et ma mère décidèrent de rester à Londres jusqu’après la fête de ‘Hanouka. Une nuit, environ dix jours plus tard, Rav Glick téléphona au beau-père et lui demanda de venir le voir de toute urgence. Le beau-père et mon père se hâtèrent vers la maison de Rav Glick.

Lorsqu’ils entrèrent, ils découvrirent une jeune fille assise devant la ‘Hanoukia dans le salon, pleurant à chaudes larmes. Mon père regarda la ‘Hanoukia et vit les cinq bougies allumées. Il n’en croyait pas ses yeux.

Il se souvint alors de la phrase récurrente du Rabbi, prononcée cinquante ans plus tôt, puis trente ans auparavant, et encore dix ans avant ce jour : « La cinquième bougie de ‘Hanouka symbolise le pouvoir de la ‘Hanoukia d’éclairer même le paroxysme de l’obscurité. La mission de chaque Juif est d’illuminer même l’endroit le plus sombre, à Varsovie, à Londres, à New York… Que ferait un zélé si sa fille se perdait ? Pour le Saint, béni soit-Il, chaque Juif est comme un fils unique… Pour mon beau-père le Rabbi, chaque Juif est une partie de sa propre chair dont il ne peut se détourner. »

Finalement, la jeune fille retourna auprès de ses parents et, bien entendu, revint à la pratique religieuse.

L’ultime audience et la prophétie accomplie

Lorsque mon père revint au Canada, il ressentit le besoin impérieux de rencontrer le Rabbi de Loubavitch. À cette époque, il était très difficile d’obtenir une audience privée. Ce n’est qu’en Tichri 1980, après de nombreux efforts, que mon père réussit à entrer chez le Rabbi en Yé’hidout avec un groupe de visiteurs venus pour les fêtes.

Mon père, submergé par l’émotion, ne parvenait pas à prononcer un mot. Finalement, il raconta en phrases entrecoupées ce qui était arrivé avec la jeune fille, tout en pleurant. Le Rabbi écouta attentivement, puis répondit simplement : « Mon beau-père avait une vision qui portait loin… »

Mon père ne cessa jamais de raconter cette histoire émouvante. À chaque fois, il soulignait que, plus encore que le miracle du Rabbi, c’était son humilité qui l’impressionnait. Car le Rabbi attribuait tout au Rabbi précédent, son beau-père, affirmant que c’était lui qui voyait loin.

Et voici un miracle supplémentaire dans cette chaîne de prodiges : le 14 Kislev 1989, au terme des Chéva Brakhot du mariage de ma fille aînée, rappelons que le Rabbi avait béni mon père pour qu’il se réjouisse au mariage de son petit-fils, soixante ans jour pour jour après le grand mariage du Rabbi à Varsovie, mon père rendit son âme aux cieux.