Cet enseignement du Maamar du 11 Nissan 5731 (1971) s’enracine dans une référence biblique à la tribu d’Asher. Ce nom, intimement lié aux concepts de bonheur (osher) et de bénédiction, porte en lui une promesse de rédemption future pour Israël. Cette référence n’est pas fortuite, car elle ouvre la voie à une méditation profonde sur la nature du choix spirituel et de la relation authentique avec le Divin.
Adapté du Maamar Rabbi du 11 Nissan 5731
Un enseignement ancré dans la tribu d’Asher
Cet enseignement, transmis le 11 Nissan 5731 (1971), trouve ses racines dans une référence biblique ancienne : la tribu d’Asher. Ce nom, qui signifie bonheur (*osher*) en hébreu, n’est pas choisi au hasard. Dans la tradition juive, Asher est associé à la bénédiction, à la prospérité et à une joie profonde, comme en témoignent les paroles de Moïse dans Deutéronome 33:24 : « Qu’Asher soit béni parmi les fils, qu’il trempe son pied dans l’huile. » Cette image évoque une abondance naturelle et spirituelle, mais aussi une promesse plus vaste : celle d’une rédemption future pour Israël. L’enseignement s’appuie sur cette symbolique pour inviter à une méditation sur le choix spirituel et sur la manière dont une relation authentique avec D.ieu peut transformer notre existence. Il ne s’agit pas seulement d’un exercice intellectuel, mais d’une exploration de ce qui donne un sens ultime à la vie humaine.
Le paradoxe du choix spirituel
Au centre de cette réflexion se pose une question fondamentale : que signifie réellement « choisir » D.ieu ? La tradition affirme que les Juifs ont choisi D.ieu – notamment au mont Sinaï en acceptant la Torah – et que D.ieu, en retour, a choisi Israël comme peuple élu. Ce double choix semble créer un paradoxe. Si D.ieu représente la vérité absolue, l’éternité et la source de toute existence, tandis que l’idolâtrie n’est qu’une illusion temporaire – un mirage spirituel – pourquoi ce choix ne s’impose-t-il pas à tous comme une évidence ? Un esprit rationnel ne devrait-il pas, face à cette alternative, opter immédiatement pour la vérité plutôt que pour le mensonge ? Pourtant, l’histoire humaine raconte une tout autre réalité : des civilisations entières ont vénéré des idoles, des forces naturelles ou des divinités fabriquées, ignorant ou rejetant la Source unique.
Ce paradoxe révèle que le choix spirituel dépasse la simple logique. Il ne s’agit pas seulement de distinguer le vrai du faux, mais de s’engager dans une démarche qui touche les profondeurs de l’être. La tradition juive identifie plusieurs niveaux dans ce choix. D’abord, le choix extérieur : les actions concrètes, comme observer les commandements ou se rattacher à une communauté. Ensuite, le choix intellectuel : une compréhension raisonnée des principes divins, comme lorsqu’un esprit étudie la Torah pour saisir la vérité. Puis, le choix émotionnel : un élan du cœur, porté par l’amour de D.ieu ou la crainte respectueuse de Sa grandeur. Enfin, au-delà de ces dimensions, il y a le choix essentiel, celui de l’âme elle-même. Ce dernier n’est pas une décision calculée, mais une orientation innée, une inclination fondamentale qui précède toute réflexion et qui définit l’identité spirituelle la plus profonde.
La parabole du roi et des ministres
Pour illustrer cette idée complexe, l’enseignement se tourne vers une parabole éloquente du Midrash. Imaginez un roi puissant, entouré de ses ministres – des ducs, des gouverneurs, des stratèges – qui administrent son royaume. La plupart des gens, attirés par les richesses, le pouvoir ou les faveurs immédiates, choisissent de s’attacher à ces ministres. Ils y voient une source de bénéfices tangibles : une promotion, une protection, une récompense rapide. Mais une personne, dotée d’une sagesse exceptionnelle – le *pikeach* –, fait un choix différent. Elle déclare : « Je choisis le roi lui-même, car les ministres passent, leurs postes changent, leurs faveurs s’évanouissent, mais le roi, lui, demeure éternellement. »
À première vue, cette histoire semble opposer une vision à court terme à une perspective à long terme. Choisir les ministres, c’est chercher un gain rapide mais instable ; choisir le roi, c’est privilégier une stabilité durable. Cependant, la parabole cache une signification bien plus profonde dans un contexte spirituel. Les ministres représentent les forces intermédiaires de la création : les anges, les astres comme le soleil et la lune, ou encore les lois naturelles qui régissent le monde. Dans les anciennes cultures, chaque nation vénérait un « sar » – une puissance céleste – qu’elle considérait comme son guide ou son dieu. Mais Israël, dans une intuition unique, s’est tourné directement vers le Roi, le Créateur de toutes choses, rejetant tout intermédiaire. Le roi de la parabole, immuable et éternel, symbolise D.ieu, dont l’Essence transcende toutes les manifestations temporaires et changeantes du monde.
Les deux erreurs de l’idolâtrie
Cette parabole permet de mieux comprendre les deux grandes erreurs qui définissent l’idolâtrie. La première est évidente : attribuer un pouvoir indépendant aux intermédiaires. Les peuples anciens voyaient dans le soleil, la mer ou les étoiles des divinités autonomes, dotées de volonté propre. Cette méprise est grossière, car elle confond l’instrument avec son maître, le pinceau avec le peintre. La seconde erreur est plus subtile et donc plus insidieuse : reconnaître que ces forces tirent leur pouvoir de D.ieu, mais leur prêter une liberté de choix dans la manière de l’exercer. Dans cette vision, les astres ou les anges seraient comme des ministres capables de décider qui bénir ou qui punir, indépendamment de la volonté du roi.
La Hassidout corrige ces illusions avec une image saisissante : ces intermédiaires ne sont que « la hache dans la main du bûcheron ». Ils n’ont ni conscience ni autonomie ; ils exécutent la volonté divine sans dévier. Prenons une analogie contemporaine : certains pourraient voir les lois de la physique comme des forces indépendantes qui régissent l’univers (première erreur), ou comme des mécanismes créés par D.ieu mais dotés d’une certaine « intelligence » propre (seconde erreur). La vérité, selon la perspective juive, est que ces lois ne sont que l’expression continue de la volonté divine, sans aucune marge de manœuvre. Ces erreurs mènent toutes deux à un même égarement : s’attacher à l’intermédiaire plutôt qu’à la Source.
Abondance illusoire contre abondance véritable
L’enseignement s’attarde ensuite sur une distinction cruciale entre deux formes d’abondance, tant matérielle que spirituelle. Celle qui provient des intermédiaires – appelée *sitra a’hra* ou « l’autre côté » dans la terminologie kabbalistique – peut sembler impressionnante. Elle est souvent immédiate, abondante, et ne demande ni effort ni mérite particulier. On pourrait penser à un homme qui prospère sans jamais se poser de questions spirituelles, accumulant richesses et succès sans transformation intérieure. La Hassidout explique ce phénomène : cette abondance puise dans une lumière divine élevée mais extérieure, appelée « l’enveloppant extérieur » (*makif ha-hitzon*). Parce qu’elle n’est pas intégrée au destinataire, elle reste superficielle, comme un vêtement qu’on porte sans qu’il devienne partie de soi.
Une métaphore puissante illustre cette idée : un roi donne un festin somptueux à ses serviteurs loyaux, mais laisse tomber quelques miettes par-dessus son épaule pour les chiens qui rôdent derrière lui. Ces miettes ne sont pas un don intentionnel ; elles tombent par hasard, sans amour ni lien véritable. De même, l’abondance accordée par les intermédiaires est illusoire : elle peut briller un temps, mais elle est vouée à disparaître lorsque le monde atteindra sa purification finale. En revanche, l’abondance qui découle d’une connexion directe avec D.ieu semble parfois plus modeste sur le plan matériel. Elle exige souvent un effort, une discipline, une fidélité. Mais elle est enracinée dans la volonté divine intérieure (*pnimiyut ha-ratzon*), ce qui lui confère une valeur éternelle. Comme le dit l’enseignement : « Les intermédiaires s’effacent, mais le Roi demeure. » Un exemple concret pourrait être celui d’une vie simple mais empreinte de sens spirituel, qui surpasse en profondeur une existence fastueuse mais vide.
L’élan profond de l’âme juive
Ce discernement n’est pas le fruit d’un simple calcul intellectuel ; il émane de l’essence même de l’âme juive. Décrite dans la Hassidout comme « une partie de D.ieu d’en haut » (*helek Eloka mi-ma’al*), cette âme possède une affinité naturelle avec sa Source. Comme une flamme s’élève instinctivement vers le ciel, elle aspire à D.ieu non pas pour des récompenses, mais parce que cette connexion est sa raison d’être. Ce choix fondamental dépasse les considérations d’avantage ou de désavantage. Un homme peut choisir une carrière pour son salaire, ou un ami pour son soutien ; l’âme juive, elle, choisit D.ieu parce qu’elle ne peut faire autrement – c’est sa nature intime.
Cette inclination profonde transforme l’intellect lui-même. Éclairé par l’âme, il ne se limite plus aux raisonnements ordinaires. Il devient capable de percevoir des vérités qui échappent à la logique conventionnelle : la supériorité d’une vie alignée sur l’éternel plutôt que sur le temporaire, la richesse d’une relation directe avec D.ieu plutôt que des bénéfices éphémères. Les grands sages juifs, comme Maïmonide ou le Baal Shem Tov, incarnaient cette fusion : des esprits brillants, analytiques, mais guidés par une vision spirituelle qui transcendait les limites humaines.
L’aspiration à l’Essence divine : « je ne veux que Toi seul ! »
Cette quête atteint son apogée dans une déclaration bouleversante d’Admour Hazaken, le premier Rabbi de Loubavitch : « Je ne veux rien, ni Ton paradis, ni Ton monde à venir… je ne veux que Toi seul. » Ces mots ne sont pas une simple hyperbole ; ils expriment l’aspiration ultime de l’âme juive. Même les récompenses spirituelles les plus sublimes – le Gan Eden (paradis) ou l’Olam Haba (monde à venir) – ne sont que des manifestations limitées de D.ieu. Dans la Hassidout, les mondes supérieurs, les *sephirot* (attributs divins) et les lumières spirituelles les plus intenses sont encore des reflets de l’Infini (*Ein Sof*). Mais l’âme éveillée ne se satisfait pas de ces éclats, aussi magnifiques soient-ils. Elle cherche l’Essence divine (*Atzmut*), ce qui est au-delà de toute forme, de toute récompense, de toute manifestation.
Ce désir dépasse le choix du sage dans la parabole. Ce n’est pas seulement une question de permanence (« le roi ne change pas ») ni même de qualité supérieure des dons du roi. C’est une reconnaissance que seule l’union avec l’Essence répond à la soif profonde de l’âme. Imaginez un amoureux qui ne veut pas les cadeaux de l’être aimé, ni même ses paroles d’affection, mais simplement sa présence pure et totale. Ainsi, l’âme juive aspire à D.ieu pour Lui-même, dans une intimité qui transcende tout calcul ou attente.
Une harmonie entre l’âme et le service divin
Dans cet état d’unité, l’intellect et l’âme fusionnent en une harmonie parfaite. Le véritable bonheur – évoqué une fois encore par le nom d’Asher – ne se mesure ni en possessions matérielles ni en expériences spirituelles passagères, mais dans la connexion directe avec la Source de toute existence. Cette perspective redéfinit le service divin. Observer les commandements ou étudier la Torah n’est plus une obligation extérieure ni une quête de mérites ; cela devient une expression naturelle de cette relation essentielle. Chaque acte – allumer les bougies de Shabbat, donner la charité, prier – devient un canal pour révéler cette connexion intime.
Mais cette vision va plus loin : elle transforme notre rapport au monde. Le but ultime n’est pas seulement de s’élever soi-même spirituellement, mais de dévoiler la présence divine cachée dans toute la création. Chaque geste qui sanctifie le matériel – transformer une table en autel par une bénédiction, ou un moment ordinaire en Shabbat – participe à ce projet cosmique. La rédemption promise par Asher n’est pas un simple événement futur ou un changement de circonstances extérieures. Elle est la révélation universelle du lien qui unit chaque être, chaque particule de l’univers, à son Créateur. Dire alors « L’Éternel est ma part » n’est plus une formule abstraite : c’est une affirmation vivante, portée par la clarté du sage qui choisit le roi et par la profondeur de l’âme qui ne cherche que son Essence.
















