La situation explosive à la frontière syrienne place Israël face à des choix complexes concernant l’intervention militaire et les relations avec la communauté druze. Les récents affrontements dans le sud de la Syrie soulèvent des questions cruciales sur les véritables intentions du nouveau dirigeant syrien Muhammad al-Jolani. Entre prudence stratégique et pressions humanitaires, Tsahal navigue dans un terrain miné géopolitique.

Par Mendy Rizel de radio Kol Barama

 

Les tensions à la frontière israélo-syrienne ont atteint un point critique suite aux violents affrontements entre clans druzes et bédouins dans la région d’As-Suwayda. L’arrivée au pouvoir d’Ahmad al-Jolani en décembre dernier a bouleversé l’équilibre régional, soulevant des interrogations sur ses véritables intentions. Malgré la loyauté historique des Druzes envers Israël, les autorités israéliennes adoptent une approche prudente face aux tentatives de franchissement de la frontière, tout en menant des frappes ciblées pour dissuader les forces jihadistes.

La crise actuelle trouve ses racines dans les événements de décembre 2024, lorsqu’Ahmad al-Jolani a pris le contrôle de la Syrie. Les tensions ont culminé récemment avec l’arrestation, le vol et la torture d’un jeune Druze, déclenchant des affrontements violents entre les communautés druze et bédouine dans la région d’As-Suwayda, le bastion druze du sud syrien.

Selon Mendy Rizel, correspondant militaire de ‘Kol Barama’, qui s’est exprimé dans l’émission radio ‘Vendredi Soir’ d’Herzl Kosaschvili, « les hommes d’Ahmad Ashra, qui est un jihadiste ayant appartenu à quatre organisations terroristes, ont commencé à envoyer des renforts dans la région ». Cette escalade a contraint les forces jihadistes à se diriger vers As-Suwayda en utilisant des véhicules similaires à ceux des Druzes, compliquant l’identification des cibles pour Tsahal.

Face à cette situation, Israël a mené plusieurs frappes en Syrie, notamment à Damas, et déployé des convois de chars, de véhicules blindés et de lance-roquettes multiples pour dissuader les jihadistes de poursuivre leur offensive.

Al-Jolani : rédemption ou déguisement ?

La transformation apparente d’Ahmad al-Jolani, ancien membre d’Al-Qaïda et de Daech, suscite un débat intense sur ses véritables motivations. « La nouvelle image d’Ahmad al-Jolani a troublé beaucoup d’Occidentaux », explique Rizel, soulignant que l’ancien président américain Donald Trump et d’autres dirigeants européens et arabes, notamment la Jordanie et les Émirats arabes unis, ont accueilli al-Jolani avec honneur.

« Il semble que tout le monde soit tombé amoureux de lui », observe Rizel avec cynisme, « et au final, ce qui compte, c’est le pouvoir, la force et le prix Nobel ». La question centrale demeure : al-Jolani a-t-il véritablement embrassé la voie de la paix pour promouvoir le bien-être des Syriens et du Moyen-Orient, ou s’agit-il d’un « archi-terroriste déguisé en agneau » cherchant à gagner les sympathies ?

Un éventuel accord avec Israël pourrait conduire à une normalisation des relations et démanteler l’alliance iranienne, représentant un succès majeur pour les dirigeants occidentaux. Cependant, Rizel met en garde : « C’est une grande question de savoir si cet homme a vraiment changé non seulement son apparence, mais aussi son essence. »

Tsahal face au dilemme frontalier

La stratégie d’attentisme de Tsahal soulève des interrogations sur la doctrine militaire israélienne. Bien que le porte-parole de Tsahal ait annoncé que les forces suivent la situation et agissent pour empêcher l’entrée de Druzes en Israël, la réalité sur le terrain diffère considérablement.

« Vous voyez des foules s’approcher de la clôture, une clôture de système, une clôture frontalière. Ils la détruisent, la brisent, entrent à l’intérieur, et les soldats, on ne sait pas vraiment ce qu’ils font », déplore Rizel. Cette passivité contraste avec le traitement habituel des tentatives de franchissement de frontière par des citoyens israéliens.

Rizel souligne une disparité troublante : alors qu’un citoyen israélien tentant de franchir une frontière serait arrêté et risquerait d’être touché par des balles en caoutchouc ou des tirs à balles réelles, « hier, ils n’ont pas tiré de balles en caoutchouc sur eux. Autrement dit, des citoyens israéliens qui sont de catégorie A+, et qui peuvent faire ce qu’ils veulent ».

Complexité des relations druzes

La loyauté historique de la communauté druze envers Israël se trouve mise à l’épreuve par les événements actuels. Un officier druze de haut rang a décrit des scènes difficiles d’humiliations infligées aux Druzes en Syrie, contrastant avec des moments émouvants de réunifications familiales. Ces témoignages révèlent la complexité du lien entre la communauté druze israélienne et leurs proches en Syrie.

Les images de destruction de la clôture frontalière par des civils druzes, sans intervention significative de Tsahal, rappellent douloureusement les failles sécuritaires révélées lors des événements d’octobre. « La vérité, c’est que ces images ont contribué » à créer une perception de vulnérabilité, selon Rizel.

Enjeux géopolitiques et contacts diplomatiques

Les rapports faisant état de rencontres entre le chef du Mossad Tzachi Hanegbi et des responsables syriens illustrent la complexité de la nouvelle donne régionale. « La Syrie est maintenant très compliquée pour Israël », explique Rizel. Si auparavant la situation était claire avec Bachar al-Assad, aujourd’hui « celui qui tente de combler le vide, c’est la Turquie ».

Israël s’oppose fermement à ce que la Turquie, ancien partenaire devenu problématique, ne remplisse ce vide géopolitique. Des messages ont été transmis indiquant qu’Israël attaquerait les forces turques si elles osaient déployer des troupes dans le sud de la Syrie, zone censée être démilitarisée.

« Si vous voulez chasser les Turcs de Syrie, vous devez faire un accord avec Jolani, qui comprendra qu’il vaut mieux avoir pour lui les voisins frontaliers, c’est-à-dire nous, plutôt qu’Erdogan », analyse Rizel. Cette équation stratégique place Israël dans une position délicate : « Vous faites la paix avec lui, il peut vous surprendre un jour… vous pouvez vous retrouver en conflit avec Erdogan. »

La récente élimination par Tsahal d’un responsable des forces d’al-Jolani complique davantage ces contacts diplomatiques naissants, soulevant des questions sur l’impact de ces actions militaires sur les négociations en cours.

Implications politiques internes

Concernant l’impact du retrait des partis religieux du gouvernement sur la nomination du général Eliahou Zini au poste de futur chef du Shin Bet, Rizel considère qu’il s’agit de « deux voies complètement différentes ». La nomination de Zini constitue principalement « une voie de collision entre Netanyahu et… tous les gens de gauche qui voient en Zini une sorte de ligne rouge et craignent beaucoup son choix ».

Rizel défend Zini, le décrivant comme « un Juif craignant D.ieu, un érudit », allant jusqu’à le qualifier de « religieux, pas moins que de nombreux religieux ». Cette caractérisation souligne les tensions politiques internes qui se superposent aux défis sécuritaires externes.

La situation à la frontière syrienne demeure imprévisible, soulevant des questions fondamentales sur l’avenir des relations israélo-syriennes et la stabilité régionale. Entre les pressions humanitaires liées à la communauté druze et les impératifs sécuritaires nationaux, Israël navigue dans un environnement géopolitique en mutation rapide, où chaque décision peut avoir des répercussions majeures sur l’équilibre régional.