Rav Eizer Cohen, Chalia’h à Versailles
C’était un de ces jours où rien ne laissait présager l’extraordinaire. Le soleil de midi tombait sur Versailles, les passants pressaient le pas vers leurs restaurants habituels, et le téléphone du Beth Habad durrigé par le Rav Eizer Cohen, aurait très bien pu rester silencieux. Mais ce jour-là, il a sonné. Et ce qui semblait n’être qu’une question banale allait se révéler être le fil invisible tendu entre une âme en errance et son chemin de retour.
Rav Eizer Cohen, Chalia’h à Versailles
Un appel anodin, un midi comme les autres
Il y a des appels qui paraissent ordinaires. Des appels que l’on pourrait laisser filer, entre la fin d’un cours et le début d’un repas, dans cette parenthèse molle du début d’après-midi où le monde semble tourner au ralenti. On regarde l’écran, on hésite, on se dit qu’on rappellera plus tard.
Cette semaine, entre midi et deux, mon téléphone a sonné. Un numéro inconnu. De l’autre côté, une voix de jeune fille, un peu hésitante, comme quelqu’un qui retient son souffle avant de se jeter à l’eau.
« Est-ce que vous êtes ouverts ? »
Depuis quelques années, nous avons mis en place un service de repas Casher au Beth Habad de Versailles. Des gens passent, s’arrêtent, mangent. Certains reviennent. D’autres, on ne les revoit jamais. La question n’avait donc rien d’inhabituel.
« Bien sûr, venez, il n’y a aucun souci. »
J’ai raccroché sans y penser davantage. Je ne savais pas encore ce qui m’attendait.
Le visage derrière la voix
Quelques minutes plus tard, j’arrive au Beth Habad. Elle est déjà là. Debout, légèrement en retrait, comme si elle n’était pas tout à fait certaine d’avoir le droit d’être là. Son regard oscille entre la timidité et quelque chose de plus profond — une gravité qui ne correspond pas à son âge.
Nous échangeons quelques mots. Puis, très vite, les digues cèdent. Sa voix se met à trembler, et les mots sortent comme s’ils avaient attendu trop longtemps derrière une porte close :
« Rav, j’ai traversé une période très difficile dans ma vie. J’ai rejeté beaucoup de choses — la Torah, les Mitsvot… tout ça, je l’ai mis de côté. Aujourd’hui, j’essaie de revenir. Mais ce n’est pas simple. J’ai encore du mal. Je ne suis pas encore à un niveau où je peux m’abstenir totalement si je ne trouve pas de Casher. En général, surtout quand je suis avec des amis pratiquants, je mange Casher. Mais parfois… je craque. »
Un silence. Puis elle reprend, et c’est là que tout bascule :
« J’étais à Versailles. Je devais aller manger dans un restaurant italien, totalement non Casher. C’était décidé. J’ai pris mon téléphone, j’ai tapé l’adresse sur Google… et le Beth Habad est apparu dans les résultats. »
Elle marque une pause. Ses yeux se lèvent vers moi.
« Alors je me suis fait une promesse : si le Rav décroche, je mange Casher. S’il ne décroche pas… je vais à l’italien. »
Ce jour-là, Baroukh Hachem, j’ai décroché.
Le poids d’un silence
En l’écoutant, j’ai senti quelque chose se nouer en moi. Pas seulement de l’émotion — une prise de conscience, brutale et lumineuse à la fois. Cette jeune fille avait posé sa décision sur un fil. Un fil aussi fragile qu’une sonnerie de téléphone. Si j’avais laissé sonner dans le vide, si j’avais repoussé l’appel à plus tard, si j’avais simplement été occupé ailleurs… elle serait entrée dans ce restaurant italien, et quelque chose de sacré se serait éteint sans bruit.
Et depuis, cette question ne me quitte plus : combien d’histoires semblables se jouent chaque jour, sans que nous le sachions ? Combien de Néchamot hésitent au bord d’un chemin, attendant un signe, un geste, une voix ? Combien de personnes sont à un appel près d’une décision — à un appel près d’un pas vers la Torah ?
Parfois, ce n’est pas un Farbrenguen enflammé qui fait basculer un destin. Ce n’est pas un Chiour magistral ni un discours inspirant devant des centaines de personnes. C’est simplement un téléphone décroché entre midi et deux, par un Chalia’h qui ne savait même pas qu’il était en train de sauver quelque chose.
Ne jamais laisser un appel sans réponse
Cette histoire m’oblige à réfléchir. Elle nous oblige tous à réfléchir. Aujourd’hui, nous devons nous organiser — avec méthode, avec rigueur — pour qu’aucun appel ne reste sans réponse. Pour qu’aucun message WhatsApp ne soit ignoré. Pour qu’aucune demande, aussi timide soit-elle, ne soit laissée en suspens.
Peut-être faut-il envisager la mise en place d’un système structuré capable de prendre le relais lorsque nous ne pouvons pas répondre. Parce que derrière un simple « Allô ? », il peut y avoir une Néchama en chemin. Une âme qui a rassemblé tout son courage pour composer un numéro, et qui n’appellera peut-être pas une seconde fois.
Ne jamais rater un coup de téléphone. Car parfois, c’est toute une vie juive qui se joue au bout du fil.du fil.














