Une cérémonie empreinte d’émotion s’est déroulée à Berlin pour marquer le 60e anniversaire des relations diplomatiques entre l’Allemagne et Israël. L’événement a rassemblé le Président de la République fédérale d’Allemagne, Frank-Walter Steinmeier, et le Président de l’État d’Israël, Its’hak Herzog, sur la Voie 17, lieu symbolique d’où 55 000 Juifs furent déportés vers les camps de concentration durant la Shoah. Le Rav Yehouda Teichtal, Rav de Berlin, a dirigé la cérémonie de prière, soulignant l’importance de cette commémoration pour les deux nations.

 

 

Une cérémonie solennelle sur un lieu de mémoire historique

La Voie 17 de la gare de Berlin n’a pas été choisie au hasard pour cette commémoration. Ce lieu chargé d’histoire a vu partir des milliers de familles juives vers une destination sans retour pendant les heures les plus sombres de l’Allemagne nazie. C’est dans ce cadre solennel que s’est tenue la cérémonie marquant six décennies de relations diplomatiques entre les deux pays.

Le Rav Yehouda Teichtal, Rav de Berlin, a dirigé la cérémonie de prière, témoignant de la renaissance de la vie juive en Allemagne. Sa présence même à ce poste illustre le renouveau remarquable de la communauté juive dans un pays où elle fut presque anéantie. Figure emblématique du judaïsme berlinois contemporain, le Rav Teichtal incarne cette reconstruction patiente et résiliente, lui qui a contribué à l’établissement d’institutions communautaires majeures dans la capitale allemande.

« Ce lieu nous rappelle notre responsabilité historique et notre devoir de mémoire », a déclaré le Président Steinmeier lors de son discours. « Mais il nous invite également à regarder vers l’avenir et à renforcer nos liens dans un esprit de réconciliation et de coopération mutuelle. »

Moment particulièrement émouvant, le Président Its’hak Herzog a récité le Kaddish en mémoire des 55 000 Juifs déportés depuis cette même voie ferrée vers les camps de concentration durant l’Holocauste, sous la guidance spirituelle du Rav Teichtal, symbolisant le long chemin parcouru depuis cette période tragique.

Un « miracle » diplomatique confronté aux réalités contemporaines

Les deux présidents, accompagnés de leurs épouses, effectueront ensuite une visite de deux jours en Israël pour mettre en lumière une amitié que Berlin qualifie souvent de « miracle ». Ils rencontreront des jeunes, des politiciens et des résidents de kibboutz pour souligner la force des liens entre les deux nations.

À l’issue de la cérémonie à Berlin, un échange plus personnel a eu lieu entre le Président Steinmeier et le Rav Yehouda Teichtal. Le chef d’État allemand a insisté sur l’importance non seulement de se souvenir du passé, mais aussi de soutenir activement l’épanouissement de la vie juive contemporaine en Allemagne. Il s’est montré particulièrement intéressé par les développements positifs du campus juif de Berlin, un projet phare porté par le Rav Teichtal, interrogeant ce dernier sur la situation actuelle au sein de la communauté.

Cette conversation informelle entre le président allemand et le Rav de Berlin témoigne de l’engagement concret de l’État allemand envers la communauté juive, au-delà des discours officiels. Le Rav Teichtal, par sa position d’interlocuteur privilégié, joue ainsi un rôle de pont entre les institutions allemandes et la communauté juive renaissante.

L’ambassadeur israélien Ron Prosor a déclaré que l’Allemagne restait « le plus important allié d’Israël en Europe » et que les deux pays sont désormais liés par « une véritable amitié ». « Même si les choses deviennent parfois difficiles, cela reste toujours une relation juste et amicale », a-t-il ajouté.

Cependant, l’ancien ambassadeur israélien Shimon Stein a argumenté dans un article co-écrit pour l’hebdomadaire allemand Die Zeit que « les platitudes habituelles… ne convainquent plus ». Selon lui et le professeur Moshe Zimmermann de l’Université hébraïque, « Soixante ans de relations germano-israéliennes – nous entrons dans un chapitre complètement nouveau ».

La guerre à Gaza, pierre d’achoppement dans les relations bilatérales

Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza suite à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, les relations entre l’Allemagne et Israël se sont tendues. La réponse d’Israël a été qualifiée de disproportionnée par de nombreux pays et groupes de défense des droits humains.

Un conseiller de Steinmeier a confié à  que le 60e anniversaire tombe à un moment « où une ambiance de joie et de célébration n’est pas vraiment perceptible ». « Comment pourrait-il en être autrement ?… Nous regardons la souffrance de la population civile dans la bande de Gaza avec la plus grande inquiétude. »

Le nouveau chancelier conservateur Friedrich Merz a déclaré mardi dernier, jour de sa prise de fonction, qu’« Israël a le droit de se défendre contre l’attaque brutale des terroristes du Hamas le 7 octobre et tout ce qui a suivi ». « Mais Israël doit aussi rester un pays qui respecte ses obligations humanitaires, surtout alors que cette terrible guerre fait rage dans la bande de Gaza », a-t-il ajouté.

Le nouveau chef de la diplomatie allemande Johann Wadephul, qui a visité Israël dimanche, a appelé à des « discussions sérieuses pour un cessez-le-feu » à Gaza, où la situation humanitaire « est désormais insupportable ».

La dimension spirituelle portée par le Rav Teichtal

L’Allemagne a vu la montée en puissance du parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), dont les figures de proue ont remis en question la « culture de mémoire » du pays visant à expier les crimes nazis. Björn Höcke, personnage clé du parti qui a obtenu un score record de 20% aux élections de février, a qualifié le mémorial de Berlin pour les six millions de Juifs assassinés de « mémorial de la honte ».

Dans ce contexte troublant, la présence du Rav Teichtal à la cérémonie revêt une importance particulière. Émissaire du mouvement Habad-Loubavitch en Allemagne depuis plus de deux décennies, il représente une vision dynamique et vivante du judaïsme dans un pays où les forces d’extrême-droite remettent en question la mémoire même de la Shoah. Son travail infatigable pour reconstruire la vie juive à Berlin constitue en soi une réponse puissante à ceux qui voudraient minimiser les crimes du passé.

Dans un moment d’échange plus intime lors de la cérémonie à Berlin, le Président Herzog a partagé avec le Rav Teichtal combien sa récente visite au lieu de repos du Rabbi à New York avait été significative pour lui. Cette confidence inattendue a ajouté une dimension spirituelle à cette journée déjà riche en émotions, rappelant l’importance de la résilience juive et de la force spirituelle face aux épreuves de l’histoire.

« Cette visite m’a profondément touché et m’a rappelé la force extraordinaire que notre peuple a su trouver pour renaître après la catastrophe », a confié le Président israélien au Rav de Berlin. Cet échange entre le chef d’État israélien et le Rav Teichtal souligne la continuité spirituelle du peuple juif par-delà les frontières et les tragédies de l’histoire.

Le Rav Teichtal, figure centrale de la renaissance de la vie juive à Berlin et en Allemagne, dirige l’une des plus grandes synagogues de la capitale allemande et a supervisé la création d’un important campus juif offrant des services éducatifs, culturels et religieux. Sous sa direction, plusieurs institutions juives ont vu le jour dans une ville qui fut autrefois l’épicentre de la machine de destruction nazie.

Sa présence active aux côtés des deux présidents lors de cette commémoration représente bien plus qu’un simple protocole religieux. Elle symbolise la victoire de la vie sur la mort, de la continuité sur la rupture, et incarne la promesse d’un avenir juif dans une Allemagne qui assume son passé tout en soutenant le présent et l’avenir de sa communauté juive.

Soixante ans après l’établissement des relations diplomatiques entre l’Allemagne et Israël, cette cérémonie sur la Voie 17 de Berlin, dirigée spirituellement par le Rav Teichtal, incarne parfaitement le parcours remarquable accompli par les deux nations : de l’abîme de l’Holocauste à une coopération fructueuse et respectueuse, sans jamais oublier le passé mais en construisant résolument l’avenir, malgré les défis contemporains qui mettent cette relation historique à l’épreuve.

Rav Yehouda Teichtal : Le bâtisseur d’un renouveau juif au cœur de Berlin

Né en 1972 à Brooklyn, Rav Yehouda Teichtal incarne le renouveau de la vie juive à Berlin depuis son arrivée en 1996. Fondateur de la branche Habad-Loubavitch et président du Centre d’éducation juive, il a supervisé l’ouverture du plus grand centre d’éducation juive d’Europe en 2007, transformant le paysage culturel et religieux juif de la capitale allemande.

Issu d’une famille hassidique new-yorkaise, Rav Teichtal est l’arrière-petit-fils de Rav Yissa’har Shlomo Teichtal, l’un des rares Rabbanim européens à avoir soutenu l’établissement en Terre d’Israël. Après des études aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, il s’installe à Berlin en 1996 avec son épouse Leah. « Venir à Berlin n’était pas simplement un choix géographique, mais une mission spirituelle, » explique-t-il.

En 2007, sous sa direction, le plus grand centre d’éducation juive d’Europe ouvre ses portes dans l’ouest de Berlin, financé par des contributions communautaires. « L’éducation est le pilier de notre continuité, » affirme Rav Teichtal. Ce centre propose une approche holistique de l’identité juive, alliant tradition et modernité. Il poursuit cette vision avec la fondation du Pears Jüdischer Campus.

Après son diplôme obtenu en 1989, il poursuit des études rabbiniques à Morristown. À 23 ans, il est ordonné rabbin par Rav Zalman Goldberg de la Haute Cour du Grand Rabbinat israélien. Sa légitimité s’est renforcée par des ordinations de Rav Avraham Yosef, Rav Yohanan Gurary et Rav Yehouda Jeruslavski. En 2002, le Grand Rabbin d’Israël Eliyahu Bakshi-Doron l’ordonne comme rabbin communautaire. Il est également membre du tribunal rabbinique de Berlin Machzihei-Hadat.

L’influence de Rav Teichtal dépasse le cadre institutionnel. « Berlin n’est plus seulement un lieu de mémoire, mais aussi un lieu d’avenir pour le judaïsme européen, » déclare-t-il. Sa vision d’un judaïsme ouvert se concrétise dans de nombreuses initiatives éducatives et culturelles. Le Pears Jüdischer Campus représente l’aboutissement de cette vision : un espace communautaire complet où l’identité juive peut s’épanouir. « Notre mission est de transformer la mémoire en action, la douleur en créativité, » conclut Rav Yehouda Teichtal.