À la veille de Roch Hachana, la Torah nous rassemble et nous ordonne de nous tenir «debout, vous tous», depuis les chefs du peuple jusqu’à ceux qui coupent le bois et puisent l’eau. Deux discours du Rabbi, tirés du Likoutei Si’hot volume 2, sur la Paracha Nitsavim, dévoilent le sens de ce rassemblement : une unité qui transcende la raison et scelle avec D.ieu une alliance éternelle. Ils enseignent enfin que celui qui aspire à être choisi doit d’abord se juger lui-même — avant de mesurer autrui.
Likoutei Si’hot volume 2, Parachat Nitsavim
Debout, unis comme un seul homme
Le Likoutei Torah rapporte un enseignement, également cité dans le journal de mon vénéré beau-père, le Rabbi Rayatz, à propos de la Parasha Nitsavim de l’année 5707 (1946) : cette section de la Torah se lit toujours le Chabbat qui précède immédiatement Roch Hachana. (Parfois, on la lit avec la Parasha Vayélekh ; parfois, Nitsavim se lit seule.) Quoi qu’il en soit, Nitsavim se lit toujours le Chabbat d’avant Roch Hachana, et ce pour la raison suivante.
Chaque Chabbat est lié à la semaine qui vient et englobe ses jours. C’est pourquoi, le Chabbat qui précède Roch Hachana, nous lisons la section qui commence par les mots Atem nitsavim hayom, « Vous vous tenez debout aujourd’hui, vous tous, devant l’Éternel, votre D.ieu » : car « aujourd’hui » (hayom) fait allusion à Roch Hachana, le jour du grand jugement.
Lorsque « aujourd’hui », c’est-à-dire Roch Hachana, arrive, alors nous devons tous « nous tenir debout ». Chaque âme juive doit se présenter « devant l’Éternel, votre D.ieu ». Cela s’applique également à toutes les âmes, depuis les dirigeants du peuple — « les chefs de vos tribus » — jusqu’aux serviteurs, « ceux qui coupent votre bois et puisent votre eau ». Ces bûcherons étaient, comme l’explique Rashi, des Cananéens venus se convertir à l’époque de Moché, tout comme les Guivonim (les Gabaonites) le firent à l’époque de Yehochoua, et ils ne furent acceptés qu’en raison d’un serment. Ils s’élèvent devant D.ieu avec tous les autres Juifs, liés dans une même unité. Tous ensemble, ils doivent « être unis comme un seul homme ».
La notion de « vous tous — comme un seul homme » ne signifie pas seulement que chacun tolère l’autre — qu’en dépit du fait que l’un soit un dirigeant et l’autre un homme simple, chacun accepte l’autre. L’unité est bien plus profonde : chacun reçoit de tous les autres, et tous se complètent mutuellement.
Pour prendre une image tirée du corps humain : la tête et le pied se complètent l’un l’autre. Chacun d’eux — que ce soit la tête ou le pied — est privé de sa plénitude sans l’autre.
Tel est le travail spirituel qu’exige Roch Hachana — « aujourd’hui ». Pour nous rendre capables d’accomplir ce service, nous lisons dans la Torah, le Chabbat qui précède Roch Hachana : « Vous vous tenez debout aujourd’hui, vous tous… les chefs de vos tribus… ceux qui coupent votre bois et puisent votre eau. » Cette lecture de la Torah nous donne la force de réaliser concrètement un tel lien d’unité.
La ‘Hassidout explique que si nous récitons à Roch Hachana les versets de Malkhouyot, de Zikhronot et de Chofrot, c’est parce qu’en lisant ces versets, nous apportons de la Torah la preuve que D.ieu doit manifester Sa royauté (Malkhouyot) et Se souvenir de nous (Zikhronot), et que cela se réalise par la sonnerie du chofar. La récitation de ces versets agit comme un catalyseur qui fait advenir cette manifestation. De la même manière, la lecture d’Atem Nitsavim nous incite et nous donne la force de nous unir comme un seul homme à Roch Hachana.
Ce qu’accomplit une alliance
Après avoir dit « Vous vous tenez debout… depuis ceux qui coupent votre bois jusqu’à ceux qui puisent votre eau », le verset poursuit : « pour te faire entrer dans l’alliance de l’Éternel, ton D.ieu ». Cela signifie que le service de « vous vous tenez debout… vous tous » sert de préparation à « te faire entrer… dans l’alliance » — c’est-à-dire l’alliance que D.ieu conclut avec le peuple juif à Roch Hachana.
Dans notre vie, nous voyons parfois deux amis dévoués, dont l’amour mutuel repose sur la raison, conclure un pacte pour préserver leur relation. Leur amour peut se fonder sur le fait que l’un reconnaît les qualités de l’autre, ou qu’il l’aime pour être aimé en retour et tirer profit de cette relation. Or, si l’un des deux perçoit en lui-même quelque défaut et craint que l’autre ne s’en aperçoive, il redoute que leur amour ne s’affaiblisse. À plus forte raison en va-t-il ainsi lorsque ce défaut touche à des choses essentielles, susceptibles de faire cesser entièrement cet amour, voire d’engendrer son contraire. C’est pourquoi, tant que leur amour est encore fort, ils concluent entre eux une alliance afin que leur amour perdure à jamais.
Cette démarche implique un déplacement dans les ressorts intérieurs des deux personnes. En concluant une alliance, elles élèvent leur amour à un niveau qui dépasse la raison et l’entendement. Elles mettent de côté leur pensée ordinaire et scellent un pacte pour se lier l’une à l’autre d’un lien essentiel, de sorte que rien au monde ne pourra affaiblir cet amour, et qu’il durera éternellement.
La même dynamique s’applique à l’amour entre D.ieu et le peuple juif. Lorsque Roch Hachana arrive, leur amour est puissant, car il vient après le service du mois d’Elloul. La Téchouva de ce mois efface toutes les fautes des Juifs, ces fautes qui dissimuleraient l’amour et empêcheraient son expression. À ce moment-là, les Juifs et D.ieu concluent une alliance entre eux ; les Juifs se lient à D.ieu par un lien essentiel qui dépasse la raison et l’entendement, de sorte que rien au monde ne pourra l’affaiblir.
Qu’est-ce qui éveille en D.ieu, pour ainsi dire, le désir de Se lier aux âmes des Juifs au-delà de la raison et de l’entendement ? Le service de « vous tous comme un seul homme ». Car pour atteindre une telle unité, chacun doit renoncer à son ego et à l’image qu’il a de lui-même, et les transcender, d’une manière qui dépasse la raison et l’entendement. (Après tout, selon la logique, l’un est un dirigeant et l’autre puise l’eau, ou inversement : quel lien y aurait-il alors entre eux ?)
Pourquoi le fait que les Juifs dépassent leurs limites habituelles et s’unissent les uns aux autres pousse-t-il D.ieu à conclure une alliance avec eux ? On peut l’expliquer en éclairant la notion de bekhol méodékha, aimer D.ieu « de tout ton pouvoir ». Le mot méod, traduit par « pouvoir » (ou « force »), signifie aussi « très » ou « beaucoup ». Dans ce contexte, aimer D.ieu bekhol méodékha signifie exprimer un amour extrêmement grand, qui dépasse les limites de la personne. Toutefois, le terme employé est méodékha, « ton méod » : autrement dit, l’être humain étant limité, l’amour qu’il manifeste n’est pas véritablement illimité. En effet, un amour tenu pour illimité chez une personne serait considéré comme limité chez une autre. Néanmoins, malgré les bornes de l’amour de l’homme, puisqu’il s’agit de méodékha — un amour sans limite à son propre niveau — il suscite de la part de D.ieu un amour véritablement sans limite, un amour essentiellement infini. Lorsque les Juifs dépassent leurs limites ordinaires et s’unissent à autrui, reconnaissant l’essence divine qui est en chacun, D.ieu est amené à conclure une alliance avec eux.
Quand le pied devient une tête
Toutefois, ce sentiment d’unité, ce fait de se tenir debout comme un seul homme, doit être authentique. Nous devons reconnaître que cette approche reflète la réalité véritable : tous les Juifs ne font réellement qu’un. Même si quelqu’un peut se considérer parmi les « têtes » tout en regardant l’autre comme un homme simple, plusieurs éléments viennent contredire cette perspective. D’abord, nous ne pouvons pas vraiment déterminer qui est la tête et qui est le pied, car nous avons tendance à sous-estimer la valeur réelle d’autrui et à surestimer la nôtre. Ensuite, même si l’un était réellement la tête, le pied possède encore des qualités qui font défaut à la tête ; car la tête atteint sa plénitude et son achèvement précisément grâce au pied, comme il a été dit plus haut.
Sur cette base, nous pouvons comprendre pourquoi ce furent précisément les Guivonim qui furent désignés comme bûcherons pour le Sanctuaire — le Michkan — et pour le Beth HaMikdach. Tous les Juifs n’étaient pas fréquemment présents au Beth HaMikdach ; tous n’habitaient pas Jérusalem. Seuls les anché maamad, qui représentaient le peuple lors des sacrifices, s’y rendaient régulièrement. Les Guivonim, en revanche, servaient au Beth HaMikdach de manière continue. S’ils reçurent ce privilège, c’est parce que la perfection véritable de l’excellence réside précisément dans le pied.
Cela explique aussi le lien avec le serment qui fut en jeu — le serment prononcé lorsqu’on accepta les Guivonim. Un serment dépasse la raison et l’entendement. Il touche à l’essence de l’âme, et l’essence de l’âme s’exprime précisément à travers le service du pied.
Seconde Si’ha : ce que signifie se tenir devant D.ieu
Avant de sonner le chofar à Roch Hachana, nous demandons : « Choisis-nous, la fierté de Yaakov que Tu as aimé pour toujours, comme héritage. » En formulant cette prière, le Juif doit méditer sur le sens de « choisis-nous » : le choix que D.ieu fait de nous est absolu, immuable, ainsi et pas autrement.
Considérons ceci : le libre choix véritable procède précisément de l’Essence de D.ieu, car Lui seul, Son Essence, dépasse toutes les mesures et toutes les limites, et est entièrement libre de toute contrainte extérieure. Aussi, lorsqu’Il choisit, c’est cela qui établit la réalité.
Méditons également sur le fait que nous — créatures limitées — ne sommes en aucune façon comparables à l’Essence de D.ieu. Pour reprendre un axiome kabbalistique : de même que — et bien davantage encore — l’on ne peut dire qu’il existe une commune mesure entre le monde d’Assiya (« le monde de l’Action ») et le monde d’Atsilout (« le monde de l’Émanation »), on ne peut dire qu’il existe une commune mesure entre le monde d’Atsilout et le Ein Sof (« l’Infini », c’est-à-dire l’Essence de D.ieu). Quel que soit le degré d’« incommensurabilité » que l’on puisse concevoir, il ne peut même pas servir d’analogie à l’incommensurabilité qui sépare le Créateur de la créature : comment, dès lors, oserions-nous demander à D.ieu Lui-même de « nous choisir » ?
Lorsqu’une personne se contemple et s’évalue honnêtement à cette aune, il ne lui reste plus aucun temps pour juger les autres.
Une histoire qui résonne
Ce qui précède est admirablement illustré par l’histoire suivante. Rav Hillel de Paritch (5555-5624, soit 1795-1864) aspirait ardemment à voir l’Admour HaZaken. Or, chaque fois qu’il arrivait dans une ville où l’Admour HaZaken s’était trouvé, un imprévu survenait et il ne parvenait pas à le rencontrer, car l’Admour HaZaken était déjà reparti. Une fois, Rav Hillel décida de s’y prendre à l’avance : ayant appris que l’Admour HaZaken devait se rendre dans un certain endroit, il fit en sorte d’y arriver le premier. Mais ce n’était pas tout. L’expérience lui ayant enseigné que, chaque fois qu’il tentait de voir l’Admour HaZaken, toutes sortes d’obstacles surgissaient, il soupçonna que, cette fois encore, on ne lui accorderait pas l’accès auprès de lui. Il imagina donc un stratagème : il s’introduisit dans le logement que l’Admour HaZaken devait occuper et se cacha sous le lit.
Or, Rav Hillel avait préparé une question savante dans le traité Arakhin (« Évaluations ») — un traité talmudique qui traite de l’estimation de la valeur des personnes vouées au Beth HaMikdach — afin de l’utiliser comme tremplin pour un échange d’étude avec l’Admour HaZaken. Mais à peine celui-ci entra-t-il dans la pièce que, avant même que Rav Hillel n’ait pu sortir de sa cachette, il l’entendit dire, sur l’air chantant qui lui était bien connu : « Lorsqu’un jeune homme a une difficulté dans Arakhin, il doit d’abord s’évaluer lui-même… » Rav Hillel s’évanouit sur-le-champ. Le temps qu’on le trouve et le ranime, l’Admour HaZaken avait déjà quitté la ville.
(Rav Hillel ne parvint jamais plus à rencontrer l’Admour HaZaken. Il se rendit auprès de ses successeurs, l’Admour HaEmtsahi et le Tséma’h Tsédek ; mais ce fut là l’unique occasion où il se trouva en présence de l’Admour HaZaken — et, même alors, il ne le vit pas.)
Peser sur la balance
La portée de cette histoire, pour le service divin de ceux qui l’ont entendue, peut s’expliquer ainsi.
Les évaluations rituelles appelées arakhin ne reposent pas sur des critères rationnels. La loi veut que le montant de l’érekh d’un individu donné soit déterminé par son âge, et non par ses mérites personnels ; tous les hommes du même âge ont la même valeur rituelle.
À première vue, une personne pourrait prétendre : « J’ai consacré toutes mes années à la Torah et au service divin, accomplissant des choses agréables à D.ieu. Les légions célestes ont tiré satisfaction de mon service. Même l’entendement humain reconnaît que mes actes sont dignes et méritent d’être appréciés. Mes années ont donc une grande valeur. En revanche, considérez les années d’un tel : elles ont été gaspillées en futilités. Il eût mieux valu qu’il ne fût jamais créé. Comment est-il possible que nos années à tous deux aient la même valeur ? »
La réponse à cette question se trouve dans le conseil de l’Admour HaZaken : lorsqu’un homme a une difficulté dans Arakhin (« Évaluations »), qu’il commence par s’évaluer lui-même honnêtement — et sa difficulté se dissipera d’elle-même.
















