45e Yortzeit du Rav Haïm Hillel Zyslin-Azimov : portrait d’un soldat silencieux de D.ieu

Rescapé du Rideau de Fer, serrurier de métier et ‘hassid jusqu’au bout de l’âme, le Rav Haïm Hillel Zyslin-Azimov fut l’une de ces figures rares qui font l’unanimité partout où elles passent — et c’est là, déjà, un fait exceptionnel. Dans le Paris des années 1970, au fil des Talmudé Torah de banlieue et des prières déchirantes du Yom Kippour, il marqua à jamais des générations de Juifs français par la force tranquille et lumineuse de sa foi. Ce portrait, tissé de scènes inoubliables et de souvenirs du cœur, rend hommage à un homme dont la vie entière fut un acte d’amour pour la Torah et le peuple juif.

 

 

 

Témoigner, c’est faire revivre

Témoigner, c’est avant tout faire revivre, ressusciter un événement, un être cher — pour soi-même autant que pour les autres. Il y a quelque chose de fascinant dans le fait de recréer, de faire surgir du passé des souvenirs, des gestes, des mots, des attitudes d’une personne que l’on aime, qu’elle soit proche ou loin de nous.

Mais quelle douloureuse expérience que d’évoquer un être disparu. Il est regrettable — injuste, même — d’attendre que quelqu’un passe dans l’autre monde pour en parler. On devrait dire du bien de ceux qui le méritent, de leur vivant. En matière de témoignage, le rapport entre subjectivité et objectivité est certes inégal : un homme peut plaire à certains et déplaire à d’autres, et il est bien rare de réunir l’unanimité d’opinions sur un même individu. Les Pirké Avot l’affirment pourtant : «Celui qui est agréable aux hommes est agréable à D.ieu.»

Reb Hillel Azimov-Zyslin, ce serrurier de métier, rescapé de derrière le Rideau de Fer, plaisait à tout le monde. Et c’est là un fait exceptionnel. Tenter de cerner son caractère, sa personnalité, peut paraître vain — car c’était un homme qui parlait peu. Le témoignage qui suit, nécessairement incomplet, procède par clichés et par petites scènes : c’est une description modeste d’un ‘hassid non moins modeste, vénéré, respecté et aimé de tous.

Paris, 1970 : un foyer au cœur du renouveau

Le mouvement Loubavitch était alors naissant. Rue des Francs-Bourgeois, son domicile fut le havre accueillant et chaleureux de nombreux Juifs en chemin vers un retour aux sources.

À la sortie du Chabbat, nous avions l’habitude d’aller écouter la Havdalah chez Reb Hillel. C’était aussi l’occasion pour lui de nous remettre des Talit Katan — ces vêtements à franges — pour les enfants du Talmud Torah, de nous rappeler la vertu cardinale d’un professeur, la ponctualité, ou encore d’emporter des Mavo Lakriah (livres de lecture pour enfants) et des Michloa’h Manot pour Pourim. Et c’était surtout l’occasion de nous écouter des histoires ‘hassidiques. Avec quelle chaleur, quelle sincérité il nous replongeait dans leur contexte ! Chaque mot, chaque parole étaient choisis, pesés, réfléchis. On en ressortait transformé, rempli d’une inspiration nouvelle pour la semaine qui s’ouvrait.

Les Talmudé Torah : une mission sacrée

Les Lilas, dix heures du matin. Les professeurs sont à leur place et enseignent le Houmach ou l’instruction religieuse. Dans certaines classes règne le chahut ; dans d’autres, le jeune auditoire est captivé.

Reb Hillel, directeur des Talmudé Torah Loubavitch, arrive, son cartable à la main. Les enfants se lèvent. Ils avaient pour ce directeur un profond respect — et pourtant, il ne parlait pas un mot de français, du moins à l’époque. Sa seule expression favorite, qui m’avait fait forte impression, était lancée à l’élève un peu turbulent : «Assis la place !»

Reb Hillel entamait alors sa tournée d’inspection. Ce qu’il aimait demander aux enfants, c’était : «Quelle bénédiction fait-on sur un fruit de l’arbre ? De la terre ?» Il faisait déjà comprendre aux plus jeunes qu’il n’y avait pas deux Juifs en eux — le Juif du Talmud Torah et le Juif de la maison. C’était là tout le sens de sa question : «Et à la maison, tu récites tes bénédictions ? Tu portes ton Talit Katan ?»

L’inspection consistait à faire lire quelques versets du Houmach avec leur traduction. Inlassablement, chaque dimanche ou mercredi matin, il vérifiait que chaque enfant portait son Talit Katan et sa Kipah. Il était aussi prodigue en conseils pour les professeurs, tenant à ce que les enfants prononcent correctement chaque mot de la Tefilah.

Qu’il est bon de se rappeler avec quel amour, quel Ahavat Israël, Reb Hillel posait son doux regard sur un enfant juif ! Tantôt une caresse sur la tête, tantôt une exclamation de satisfaction. De temps à autre, de « gros yeux » — mais toujours remplis d’affection et de délectation pour une jeune âme juive, à propos de laquelle il aimait répéter la sentence du Talmud : «On n’interrompt pas l’étude des jeunes enfants, même pour la construction du Temple !»

Le dimanche matin, c’était souvent la tournée des Talmudé Torah : aux Lilas, à Alfortville, à Montreuil — la marche, les longues distances ne lui faisaient pas peur. Sa seule présence, son intérêt sans cesse renouvelé, son amour infini pour les enfants et son souci pointilleux du moindre détail touchant au judaïsme et à l’avenir des générations futures suffisaient à nous stimuler et à nous revigorer d’une énergie constante.

Reb Hillel aimait à raconter : «C’était après la guerre. Lorsque je réussis à réunir pour la première fois quelques enfants au 17 de la rue des Rosiers, mon cœur fut tellement empli de joie que je me dispensai de réciter le Ta’hanoune. Un véritable Yom Tov pour moi, ce jour-là !»

Un jour, des travaux au Talmud Torah de Montreuil avaient fermé les portes. Les enfants étaient pourtant venus. Reb Hillel aussi était là. Par son entêtement bienveillant, il obtint la permission de faire cours normalement, et d’évoquer avec une pointe d’indignation : «En Russie, on étudiait, on priait en cachette. Les synagogues étaient fermées. Un jour, à nos risques et périls, nous décidâmes de prier à la synagogue et nous réussîmes à en obtenir les clés. Ici, en France, pour des « bêtises » de travaux, on voudrait empêcher des enfants juifs d’étudier la Torah !»

Yom Kippour au 17, rue des Rosiers

Imaginez un petit Chtibele — un modeste lieu de culte — rempli d’hommes, de femmes et d’enfants vêtus de blanc. L’atmosphère est lourde, solennelle. Les derniers arrivants se hâtent de mettre leur Talit ou de terminer les Tehilim. D’autres récitent le Al ‘Het de Min’ha.

Le Kol Nidré commence. La voix de Reb Hillel fend le silence religieux de la petite Choule. Par l’accent sincère de ses prières, il pouvait briser le cœur le plus insensible. Nous étions convaincus que Reb Hillel à l’Amoud, toutes nos fautes seraient pardonnées. Le gage de notre pardon ? Ses larmes. Son appel à D.ieu, lancé du tréfonds de son âme et de son cœur.

Reb Hillel, le Baal Koré

Reb Hillel, Baal Koré — lecteur de la Torah — voilà encore une scène inoubliable. Que ce fût le sacrifice d’Its’hak, la prière de Hannah ou la Meguilah de Pourim, Reb Hillel et la Torah ne faisaient qu’un seul corps au moment de la lecture. On eût dit qu’Its’hak, Morde’haï ou Esther revivaient devant nous — car c’est toute son âme qu’il mettait dans ces mots. Il lisait avec circonspection, émotion et inspiration. Le Sefer Torah était l’autel sur lequel les larmes de Reb Hillel se déversaient comme des perles, à l’instar des larmes des anges tombant sur l’autel du sacrifice d’Its’hak.

Reb Hillel en prière, Reb Hillel Baal Koré — lui seul était une incitation à la Téchouva, à l’introspection, à l’humilité, à la Hitbonenout : cette méditation profonde sur D.ieu, et enfin aux bonnes actions.

La douceur d’un maître

Ses remarques étaient comme un baume pour le cœur et l’esprit de celui qui savait en tenir compte. Pendant le Kaddich, il veillait scrupuleusement à ce que chacun — et en particulier les enfants — réponde «Amen — Yéhé Chmé Raba…», autant de fois que nécessaire. À l’un, il recommandait de faire suivre ses enfants sur le Houmach pendant la lecture de la Torah. À l’autre, de ne pas parler pendant la répétition de l’Amidah.

Il fallait voir comment il récitait une bénédiction. On sentait qu’il avait compris, ressenti, fait sienne la parole que le Tséma’h Tsédeh adressa un jour au ‘hassid Rabbi David Tsvi ‘Hein, alors âgé de onze ans : «Écoute-moi et commence à savoir, dès ton jeune âge, que lorsque tu dois réciter une bénédiction avant de manger ou de boire, sache à Qui tu adresses ton « Barou’h Ata ».»

Reb Hillel savait prier et donnait envie de prier. L’observer les yeux fermés suffisait à nous remplir d’ardeur, de joie et de zèle dans le service divin pour toute la journée.

À de rares occasions, nous réussîmes à le faire asseoir parmi nous et à le faire parler. Il ne faisait pas de grands discours interminables. Son principe était d’enseigner, de transmettre un message par l’histoire, par l’anecdote ‘hassidique du temps jadis. Il nous faisait découvrir et revivre l’époque des bons vieux ‘hassidim, et aimait évoquer son maître, Reb David Horodoker, de qui il tenait ses histoires.

Si l’on voulait définir qui était Reb Hillel en un seul mot, on dirait : le Messirout Nefech — l’abnégation et le sacrifice de soi — incarnés.

Reb Hillel, le soldat

Reb Hillel est parti de ce monde dans le feu de l’action, en pleine activité, en plein travail pour l’amour et la propagation de la Torah et des Mitsvot. On comprend dès lors pourquoi le Rabbi lui a conféré le titre de «soldat» — soldat de D.ieu.

Le jour où il nous a quittés, le 29 Iyar 5741 (3 juin 1981), Reb Hillel partait collecter des fonds aux Pays-Bas — de l’argent pour la Yéchiva Tom’hé Tmimim. Il partait à l’étranger pour subvenir aux besoins de la Yéchiva et du Talmud Torah. Ce jour-là, les siens tentèrent de le dissuader, car il était fatigué. Il répliqua simplement : «Je ne pars pas pour moi. Je pars pour Tom’hé Tmimim !»

Que son souvenir soit une bénédiction.