Là où l’on attendait une communauté amoindrie par cinq années de guerre, Kharkov a dressé pour Souccot 5787 (2026) une Soucca géante, à la place de la petite cabane qui s’adossait autrefois au mur de la synagogue. Des centaines de Juifs s’y sont pressés pour accomplir la Mitsva du Loulav et de l’Etrog, en présence du maire de la ville venu leur exprimer sa reconnaissance. Pour le Rav Moché Moskovitz, Grand Rabbin de Kharkov et Chalia’h du Rabbi depuis 1990, l’épreuve appelle une seule réponse : se rassembler davantage, et précisément maintenant.
La question d’un journaliste, une réponse à contre-courant
La question paraissait aller de soi. Un journaliste a demandé au Rav Moché Moskovitz si, après cinq années de guerre, la communauté juive de Kharkov avait restreint ses célébrations et s’était elle-même réduite. La réponse du Rav a pris le contre-pied de ce que l’on attendait.
« Au contraire, a-t-il répondu. Avant la guerre, nous avions une petite Soucca sur le côté de la synagogue. Aujourd’hui, nous avons une Soucca de 120 mètres carrés, capable d’accueillir des centaines de personnes. C’est justement maintenant, plus que jamais, que nous avons besoin de nous réunir, de nous unir et de célébrer en tant que communauté. »
Les faits lui ont donné raison. Tout au long de la fête, des centaines de membres de la communauté juive de Kharkov se sont retrouvés dans la grande Soucca pour une célébration commune, bien loin de l’image d’une vie juive repliée sur elle-même.
Le Loulav de main en main, puis la fête sous le feuillage
Les uns après les autres, les fidèles se sont avancés pour prendre en main le Loulav et l’Etrog et prononcer la bénédiction. Chacun entrait ensuite dans la Soucca, où la fête se prolongeait autour des tables, dans la chaleur d’une assemblée heureuse de se retrouver.
Pour beaucoup de Juifs de la ville, ce geste simple a une résonance particulière. Durant les décennies soviétiques, construire une Soucca ou se procurer les quatre espèces relevait de l’impossible, et c’est toute une génération qui redécouvre aujourd’hui ces Mitsvot, dans une ville où l’on vit pourtant au rythme des alertes.
Le maire de Kharkov rend hommage à la communauté
Le maire de Kharkov, Igor Terekhov, a tenu à prendre part à l’événement. Il a remercié le Rav Moskovitz et la communauté juive d’avoir poursuivi sans relâche, tout au long des années de guerre, leur action en faveur des plus démunis.
Cette présence n’a rien de fortuit. Depuis le début du conflit, l’édile s’est rendu à plusieurs reprises à la synagogue, notamment pour l’allumage des lumières de Hanouka et pour la fête de Pourim. À la veille d’un Roch Hachana de guerre, il avait remis au Rav une médaille et un diplôme d’honneur de la ville, en reconnaissance de ses longues années de service et de l’aide humanitaire apportée aux habitants. Le Rav lui avait offert en retour un Chofar, en formulant le vœu que Kharkov n’entende plus que le son du Chofar, et non celui des sirènes.
Roman, soldat sur le front, aux percussions
L’un des moments marquants de la célébration a été l’arrivée de Roman, un soldat juif qui sert sur le front. Il s’est joint à un spectacle de tambours et de percussions, dont il a pris la tête. Le rythme qu’il a imprimé à la fête lui a donné un souffle supplémentaire, et petits et grands se sont laissé gagner par le plaisir du spectacle.
Une communauté rebâtie depuis 1990
Cette vitalité s’inscrit dans une longue histoire. Le Rav Moché Moskovitz et son épouse, la Rabbanit Miriam, sont arrivés à Kharkov à l’été 1990, envoyés par le Rabbi pour faire renaître la vie juive dans la deuxième ville d’Ukraine. La mission qui leur avait été confiée plaçait l’éducation juive au premier rang, elle qui avait pratiquement disparu sous le régime soviétique. Dès février 1992, l’école juive Or Avner ouvrait ses portes. Elle a formé depuis des milliers d’élèves.
Leur arrivée a coïncidé avec la restitution de la grande synagogue chorale de la rue Pouchkinskaïa. Achevé en 1913, l’édifice avait été confisqué dix ans plus tard par les autorités communistes et transformé en club, puis en complexe sportif. Ravagée par un incendie en 1998, la synagogue a été entièrement restaurée sous l’impulsion du Rav. Elle compte aujourd’hui parmi les plus vastes d’Europe et abrite, outre le lieu de prière, des institutions éducatives, une cuisine Cachère et une cantine destinée aux nécessiteux.
La synagogue, abri des premiers jours de la guerre
Située à quelques dizaines de kilomètres de la frontière russe, Kharkov a été l’une des premières villes frappées en février 2022. Plus d’une centaine de personnes, des personnes âgées pour la plupart, ont alors trouvé refuge dans le sous-sol de la synagogue, tandis que la cuisine communautaire préparait repas et colis de vivres pour ceux qui ne pouvaient quitter leur domicile. Les vitres du bâtiment ont été soufflées par l’explosion d’un missile tombé à proximité, et en mars 2022 une roquette a touché le bâtiment de la Yechiva, sans faire de victime.
Après quelques semaines passées en Israël au plus fort des combats, le Rav Moskovitz est revenu à Kharkov dès le mois de mai 2022 pour reprendre sa place auprès des siens. Les épreuves n’ont pas cessé pour autant. À l’approche de Hanouka 5786 (2025), un missile a frappé le cimetière juif de la ville. « La vie doit continuer », avait alors déclaré le Rav, se disant certain que la grande lumière repousserait l’obscurité.
Se réunir, plus que jamais
C’est à la lumière de ce parcours que la Soucca de 120 mètres carrés prend tout son sens. Pour la communauté juive de Kharkov, la fête de Souccot, que la tradition nomme Zman Sim’haténou, le temps de notre joie, a été l’occasion de faire vivre la communauté, de se réunir et de célébrer ensemble, y compris dans la période complexe de la guerre.
La petite Soucca d’autrefois est devenue une grande demeure de fête, et la réponse du Rav au journaliste résume à elle seule l’esprit de ces journées : là où l’on aurait pu s’attendre à moins, il y a eu davantage.































