Dans la maison du Rabbi, une coutume discrète marquait chaque année l’entrée de Chabbat Chouva : l’allumage, non pas d’une, mais de trois bougies de Techouva. Ce geste simple renferme en réalité un enseignement profond du Admour Hazakène sur les trois voies du retour vers D.ieu. Voici en quoi consiste cette coutume, ce qu’elle signifie, et comment elle s’adapte les années où Roch Hachana tombe la veille du Chabbat.
une coutume dans la maison du Rabbi
Chaque année, à la veille de Chabbat Techouva, on allumait dans la maison du Rabbi une bougie destinée à brûler vingt-quatre heures, appelée « bougie de Techouva ». Le Rabbi a précisé un jour que la véritable coutume ‘Habad n’était pas d’en allumer une seule, mais trois, chaque veille de ce Chabbat particulier.
trois bougies pour trois formes de retour
Ce chiffre de trois n’est pas un détail. Il correspond à un enseignement du Admour Hazakène, Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, dans le Likouteï Torah sur la Paracha Balak, au sein du maamar « Ma Tovou ». Cet enseignement offre une vision profondément transformatrice de la Techouva : loin de se limiter à un simple repentir pour des fautes passées, elle y est comprise comme un mouvement dynamique de l’âme qui retourne à sa source divine, ce que la pensée ‘hassidique désigne par l’expression Chouv-Hé, faire revenir la lettre Hé du Nom divin.
Le verset biblique « Ma Tovou Ohalecha Yaakov, Mishkenotecha Yisrael » (« Qu’elles sont belles tes tentes, ô Jacob, tes demeures, ô Israël ») sert de toile de fond à cette explication. Jacob et Israël n’y sont pas seulement des noms : ils représentent deux états de conscience, deux niveaux d’âme distincts, correspondant aux étapes progressives du retour vers D.ieu. Voici comment se déclinent ces trois formes de Techouva, que les trois flammes de Chabbat Chouva viennent matérialiser.
le retour par la soumission
Le premier niveau, la Techouva Tataah, la Techouva inférieure, est associé au nom de Jacob, dont l’étymologie évoque le talon, Akev, la partie la plus basse du corps. Il s’agit de la Techouva motivée par la prise de conscience de la distance envers D.ieu, par la crainte et le regret des fautes commises : l’individu réalise qu’il a endommagé ses vêtements spirituels que sont la pensée, la parole et l’action.
L’objectif de ce niveau est de réparer le passé. C’est un travail de purification et d’amertume, Marirout, face à l’éloignement ressenti, qui pousse l’homme à se soumettre à la volonté divine, ce que la tradition appelle Kabalat Ol. Ce niveau correspond aux « tentes », Ohalim, des structures temporaires qui symbolisent un état de lutte constante contre le penchant au mal.
le retour par l’amour
Le deuxième niveau, la Techouva Ilaah, la Techouva supérieure, est associé au nom d’Israël, qui signifie « prince de D.ieu », Sar-El, et qui représente l’âme dans sa dimension élevée et victorieuse. Une fois la faute réparée, l’âme n’est plus dans le regret mais dans un élan d’amour et de soif de D.ieu, Tsimaon : ce n’est plus une fuite du mal, mais une course passionnée vers le bien originel.
L’objectif de ce niveau est d’élever son propre niveau spirituel. L’âme se plonge alors dans la Torah et la prière avec une joie profonde, cherchant à se fondre dans l’Infini. Ce niveau correspond aux « demeures », Michkenot, un état de résidence stable, serein et permanent dans la présence divine, où le conflit intérieur s’apaise.
l’unité absolue
Le Likouteï Torah pointe encore vers une dimension plus profonde, qui transcende à la fois la réparation évoquée par Jacob et l’élévation évoquée par Israël. C’est le niveau où se révèle l’essence même de l’âme, Etsem Hanechama, une essence qui n’a jamais été entachée ni séparée de D.ieu. Il ne s’agit alors plus de réparer une distance, ni de combler un vide par l’amour, mais de réaliser que l’âme et D.ieu sont intrinsèquement et éternellement un.
L’objectif de ce troisième niveau est l’annulation totale dans l’Essence divine, la Yechida. C’est le sommet absolu du retour, souvent associé à l’apogée de Yom Kippour, où les définitions mêmes de faute et de mérite s’effacent devant la pure volonté divine.
le symbolisme des trois flammes
L’allumage de ces trois lumières à l’approche de Chabbat Chouva, le Chabbat du Retour, prend alors tout son sens. Le roi Salomon enseigne que l’âme de l’homme est la bougie de D.ieu. En allumant précisément trois flammes, on matérialise l’engagement à réveiller ces trois dimensions en soi : une flamme pour purifier ses actions et réparer ses brisures, une flamme pour raviver sa passion et son amour pour le divin, et une flamme pour révéler l’essence indestructible de l’âme, qui demeure à jamais unie à sa source.
quand Roch Hachana tombe la veille du Chabbat
Certaines années, le second jour de Roch Hachana tombe justement la veille du Chabbat. Dans ce cas, on n’attend pas le vendredi pour allumer les bougies : on les allume dès le mercredi, veille de Roch Hachana, en utilisant une bougie conçue pour durer soixante-douze heures.
Cette anticipation n’est pas une simple habitude, mais une nécessité. La loi juive interdit en effet d’allumer, un jour de Yom Tov, une bougie qui ne sert à aucun usage réel ce jour-là : une flamme allumée « pour rien », dite « Chel Batala ». Or, si l’on attendait le vendredi soir pour allumer ces bougies de Techouva, on les allumerait précisément un jour de Yom Tov, sans qu’elles servent alors à un besoin concret.
Une solution existe habituellement pour ce genre de situation : l’Erouv Tavchiline, qui permet, à certaines conditions, de préparer depuis Yom Tov ce dont on aura besoin pour Chabbat. Mais cette permission reste limitée aux préparatifs liés aux repas ; elle ne s’étend pas à l’allumage d’une bougie sans usage immédiat. C’est pourquoi, dans ce cas précis, il faut avancer l’allumage au mercredi, avant même l’entrée de Roch Hachana.
sources
Sefer Haminhagim, p. 122 ; Sefer Hasi’hot 1944, p. 7-8 ; Si’ha du 6 Tichri 1982 (non revue), Hitvaadyout 5742, tome 1, p. 67 ; voir également Otsar Minhagei ‘Habad, p. 166 ; Maassé Melekh, p. 267, selon lequel le Rabbi allumait trois bougies ; Bakodech Penima, p. 20, selon lequel le Rabbi n’en allumait aucune.
Voir également le Choulhan Aroukh (Admour Hazakène) 514:13-14 ; Biour Halacha 514:5, entrée « Ner » ; Kaf Ha’haïm 514:79 ; Piskei Techouvot 514:14 et 17 ; Nitei Gavriel, lois de Yom Tov 55:2 et 88:13 ; Hilkhot Ouminhagei ‘Habad, p. 9.
















