Appelé dans la chambre du Tséma’h Tsédek pour y recopier un Maamar, Reb Meïr der Shreiber ne parvint à en tracer que quelques lignes. Fasciné, il passa la nuit entière à observer le Rabbi plongé dans son étude, jusqu’à ce qu’on le renvoie enfin chez lui. Ce dont il avait été le témoin, les fils du Rabbi le tenaient pourtant pour la chose la plus naturelle du monde.
Un copiste d’exception à Loubavitch
Reb Chemouel Rabinovitch, décédé en 5675 (1915), connu sous les noms de Reb Chemouel Sofer ou de Reb Chemouel der Shreiber (le copiste), vivait à Loubavitch, où il gagnait sa vie en recopiant les Maamarim du Rabbi Maharach, à l’image de son père, Reb Meïr, avant lui. Il faut se représenter ce qu’était alors la transmission de la ‘Hassidout : à cette époque, les Maamarim des Rabbiim n’étaient pas imprimés, mais circulaient parmi les ‘Hassidim sous forme de copies manuscrites, patiemment recopiées à la main, feuillet après feuillet, puis prêtées, transmises et recopiées de nouveau. Un mot mal lu, une lettre ajoutée ou omise, et c’était le sens même de l’enseignement du Rabbi qui risquait de se trouver altéré : le copiste portait donc une responsabilité considérable, celle de préserver intacte la parole reçue.
C’est dire quelle réputation entourait Reb Chemouel. Il passait pour le copiste par excellence, tant sa précision et la netteté de son écriture faisaient autorité, et les Rabbiim faisaient sans cesse appel à ses services. La qualité de son travail était telle que, jusqu’à une époque récente, nombre des Maamarim du Rabbi Maharach n’étaient encore disponibles que sous forme de photocopies de son écriture. Mais avant que le fils ne devienne ce maître reconnu, il y avait eu le père, Reb Meïr, copiste lui aussi, et c’est autour de lui que se noue le récit qui suit.
Une copie demandée dans l’urgence
Le ‘Hassid Reb Leib Moninsohn venait de passer Chabbat auprès du Tséma’h Tsédek. Comme il devait impérativement quitter la ville dès le lendemain, il demanda au Rabbi s’il pouvait obtenir sans délai une copie du Maamar qu’il venait d’entendre, afin de ne pas repartir les mains vides et de pouvoir, plus tard, l’étudier et le transmettre à son tour. Le Rabbi accepta et lui demanda d’aller chercher Reb Meïr der Shreiber.
Lorsque Reb Meïr arriva, le Rabbi lui indiqua où s’asseoir et quel passage recopier à partir d’un manuscrit. La tâche, pour un homme de son métier, n’avait rien d’inhabituel : il s’installa, disposa ses feuillets et sa plume, et se prépara à travailler dans le calme de la chambre. Il ignorait encore que la nuit qui commençait n’aurait pour lui rien d’ordinaire.
Une nuit d’étude et de ferveur
Pendant que Reb Meïr s’apprêtait à écrire, le Tséma’h Tsédek s’installa à une autre table, dans la même pièce, et se mit à étudier la Guemara à voix haute, en la chantant. Ce qui se déploya alors dépassait de loin une simple révision. Après avoir étudié la Sougya selon le commentaire de Rachi, s’exclamant « ceci est selon Rachi », il l’aborda selon les Tossefot. Il l’étudia ensuite selon le Roch, puis selon le Rif et le Ran, précisant chaque fois de quel commentaire il s’agissait, comme s’il faisait comparaître devant lui, l’un après l’autre, les grands maîtres du Talmud pour confronter leurs lectures. Enfin, le Tséma’h Tsédek énuméra toutes les Halakhot que l’on pouvait déduire de la Sougya, puis en dévoila le sens selon la Kabbale, faisant se rejoindre en une même veillée la Torah révélée et la Torah cachée.
À mesure qu’il avançait, l’étude débordait les limites de la table. Manquant bientôt de place, le Rabbi disposa d’autres Sefarim sur une surface posée à même le sol. Une bougie à la main, il allait et venait au milieu de ses livres, se penchant sur l’un, revenant à l’autre, clarifiant les uns après les autres les différents avis et les différentes Halakhot, jusqu’à ce que la Sougya lui apparaisse dans sa pleine clarté. Alors, cette clarté se mua en joie : la Sougya entièrement élucidée, le Rabbi entonna le Niggoun de l’Admour Hazakène et se mit à danser, comme si l’aboutissement de l’étude appelait naturellement la ferveur du corps tout entier.
Ce que révélèrent ses fils
Pendant tout ce temps, Reb Meïr était demeuré assis, la plume presque immobile, saisi d’émerveillement, à contempler le Tséma’h Tsédek toute la nuit. Comment aurait-il pu écrire, quand se déployait sous ses yeux un spectacle dont il pressentait qu’il n’en reverrait sans doute jamais de semblable ? Lorsque le Tséma’h Tsédek acheva sa danse, il s’approcha de lui pour voir où en était son travail et découvrit qu’il n’avait tracé que quelques lignes. « Petach, sot ! » lui dit le Rabbi, « tu peux rentrer chez toi. »
Reb Meïr repartit, la mémoire pleine de ce qu’il avait vu. Persuadé d’avoir été le témoin d’une nuit hors du commun, il rapporta la scène aux fils du Tséma’h Tsédek. Mais ceux-ci n’en furent nullement surpris. « Notre père agit ainsi chaque nuit », lui répondirent-ils.
Une assiduité attestée par le Hayom Yom
Ce que Reb Meïr avait cru être l’exception d’une seule nuit, les enseignements du Hayom Yom le confirment comme une constante de la vie du Tséma’h Tsédek. L’ouvrage met en lumière deux facettes de cette étude sans relâche : une assiduité personnelle proprement phénoménale, et les sessions intensives que le Rabbi partageait avec son fils et successeur, le Rabbi Maharach.
Le Hayom Yom du vingt-neuf Tamouz rapporte la découverte d’un billet écrit de la main du Tséma’h Tsédek. Il y avait pris l’engagement d’étudier chaque nuit, six heures durant et entièrement debout, le Talmud et la Halakha. Grâce à cette rigueur, il parvint à réviser en profondeur l’ensemble du Talmud de Babylone, du Talmud de Jérusalem et des quatre parties du Choul’han Aroukh.
Le Hayom Yom du dix-neuf Sivan décrit, quant à lui, un cycle d’étude tout particulier que le Tséma’h Tsédek instaura avec le Rabbi Maharach. Ce cours quotidien durait deux heures et demie : en hiver, il débutait à vingt-deux heures ; en été, il commençait dès quatre heures du matin. Pendant les deux premières années, le père et le fils étudièrent la Kabbale éclairée à la lumière de la ‘Hassidout ; par la suite, et jusqu’en 5616 (1856), ils se plongèrent dans les grands textes de la philosophie et de l’éthique juives classiques, le Kouzari, le Guide des Égarés de Maïmonide et les écrits de Rav Saadia Gaon, revisités eux aussi à travers le prisme de la pensée hassidique.
Ainsi se dévoile le véritable sens du récit de Reb Meïr. Le prodige n’est pas qu’un homme ait, une fois, étudié de la sorte, mais que ce sommet fût, pour le Tséma’h Tsédek, le simple ordinaire de ses nuits : une discipline tenue avec constance, année après année, debout dans le silence, jusqu’à embrasser la Torah tout entière, de la loi révélée aux secrets de la Kabbale..
















