À l’approche de Ticha BeAv, le Chabbat ‘Hazon nous invite à fermer les yeux du corps pour ouvrir ceux de l’âme. Selon l’enseignement de Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev, chaque Juif contemple en ce Chabbat une vision du troisième Beth Hamikdach. Une histoire bouleversante, celle d’un jeune homme au visage défiguré que personne ne voulait épouser, illustre ce regard profond qui transforme une blessure en beauté.

 

 

 

Rav Mendel Raskin

 

 

Pourquoi couvre-t-on les yeux à l’allumage des bougies ?

Pourquoi, à la veille du Chabbat, lorsque les femmes et les jeunes filles allument les bougies, se couvrent-elles les yeux de leurs mains ? Elles récitent la Bra’ha les yeux voilés, puis, lorsqu’elles les rouvrent, elles découvrent la sainteté du Chabbat. Ce geste recèle une profondeur singulière : nous avons l’habitude de percevoir le monde avec nos yeux de chair, mais nos Sages nous enseignent inlassablement qu’il faut regarder plus profond. Il s’agit de lever les yeux vers le Ciel et de contempler la réalité au-delà des apparences.

Le Chabbat le plus élevé de l’année

Nous traversons actuellement la période de deuil sur la destruction du Beth Hamikdach, et nous entrons dans le Chabbat qui précède Ticha BeAv. En apparence, ce Chabbat devrait baigner dans une atmosphère de tristesse. Mais la ‘Hassidout nous enseigne exactement le contraire : les trois Chabbatot de la période de Bein Hametsarim comptent parmi les Chabbatot les plus élevés de toute l’année, et tout particulièrement celui qui précède le jour du jeûne.

C’est à propos de ce Chabbat que Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev a livré sa célèbre parabole : en ce jour, D.ieu montre à chaque Juif le troisième Beth Hamikdach. Que signifie « voir » le troisième Temple ? Chacun de nous possède une Néchama, une âme qui est une parcelle de D.ieu Lui-même, et cette âme, elle, est capable de le contempler. Ce Chabbat ne porte d’ailleurs pas seulement le nom de la Haftara qu’on y lit : ‘Hazon signifie « vision ». C’est donc un Chabbat qu’il convient d’approfondir en étudiant les sujets du troisième Beth Hamikdach, avec le souhait ardent que le jour de Ticha BeAv ne soit plus un jour de jeûne, mais un jour de fête.

Le jeune homme que personne ne voulait épouser

Pour mieux saisir ce sujet, voici une histoire. Un Ba’hour de Yéchiva, connu comme un Ilouï, un esprit brillant qui réussissait remarquablement dans son étude, fréquentait une Yéchiva réputée de Jérusalem. Mais il portait sur son visage une blessure profonde : tout son visage était déformé, conséquence d’une grave blessure survenue dans sa jeunesse.

Lorsqu’il parvint à l’âge des Chidou’him, son visage devint un obstacle majeur. Il rencontra plusieurs jeunes filles, mais dès qu’elles remarquaient son apparence, le projet de mariage ne se concrétisait pas. De rencontre en rencontre, le cœur de ce Ba’hour se brisait davantage, jusqu’au jour où il décida d’abandonner : à quoi bon se rencontrer pour essuyer, encore une fois, une déception ?

On lui présenta alors une proposition exceptionnelle : une jeune fille au caractère remarquable, dotée de grandes qualités. Il répondit : « C’est dommage de perdre du temps et de se donner de la peine. Elle verra mon visage et, une fois de plus, elle dira non. » Mais sa famille insista tant qu’il finit par accepter une rencontre.

Une question très personnelle

Les deux jeunes gens se rencontrèrent, et l’entrevue se déroula à merveille. Vers la fin, le Ba’hour se préparait moralement à entendre, une fois encore, un refus. C’est alors que la jeune fille se tourna vers lui et demanda à voix basse : « Puis-je te poser une question très personnelle ? » Il l’y invita. « D’où te vient cette blessure au visage ? »

Il raconta : « C’est arrivé il y a quelques années. Je rentrais de la Yéchiva à la maison et je suis passé par un chemin bordé d’arbres, une sorte de forêt. J’ai entendu les cris d’une jeune fille : elle était attaquée par un individu qui voulait lui faire du mal. Je n’ai pas beaucoup réfléchi. Je me suis approché de lui et je lui ai dit de partir immédiatement. L’homme a sorti un couteau et m’a lancé : « Va-t’en d’ici. » J’ai compris que si je partais, la vie de cette jeune fille serait en danger. J’ai décidé de me battre de toutes mes forces pour la sauver. Au cours de cette lutte, il m’a entaillé le visage avec son couteau. Mais grâce à cela, la jeune fille a été sauvée. Voilà la blessure que je porte sur mon visage. »

« Cette jeune fille, c’était moi »

Le Ba’hour acheva son récit et remarqua que la jeune fille avait éclaté en sanglots. Inquiet, il tenta de la rassurer : « Ne pleure pas, tout est rentré dans l’ordre à présent. » La jeune fille essuya ses larmes, le regarda et, tremblante, murmura : « Tu ne comprends donc pas ? Cette jeune fille que tu as sauvée cette nuit-là, c’était moi. »

Elle poursuivit : « Jusqu’à présent, toutes les jeunes filles qui t’ont rencontré ont vu en toi une tache, quelque chose de déformé qui les dérangeait. Mais moi, quand je vois cette blessure sur ton visage, je vois la plus belle des choses. Je vois la grandeur d’une âme. Je vois le Messirout Néfech, le sacrifice d’une personne qui était prête à donner sa vie pour me sauver. »

Il va sans dire que ces deux jeunes gens se marièrent et bâtirent ensemble un foyer fidèle au sein du peuple d’Israël.

Fermer les yeux pour voir plus loin

Tel est le secret de la fermeture des yeux : voir plus profond. D.ieu nous donne la force et la puissance de fermer nos yeux physiques pour porter sur nous-mêmes et sur le monde le regard de notre âme, et percevoir ainsi le regard profond de notre Père qui est aux Cieux. Grâce à cette Emouna, nous pouvons, en ce Chabbat ‘Hazon, voir plus profond : le troisième Beth Hamikdach que D.ieu est prêt à nous donner. Il nous supplie et nous dit : « Mes enfants, Je suis prêt. Et vous, êtes-vous prêts ? »