Durant les jours de Bein Hametsarim, alors que le monde de l’étude se penche sur les lois du Beth HaBe’hira et sur l’ordre de Kodachim, resurgit l’une des affaires les plus retentissantes qu’ait connues le monde juif. Au début du siècle dernier, l’annonce de la découverte d’un manuscrit perdu du Talmud de Jérusalem sur Seder Kodachim souleva un enthousiasme immense avant de se muer en l’une des plus grandes supercheries de l’histoire de la littérature rabbinique. Retour sur l’énigme du Yerouchalmi falsifié, une histoire mêlant foi, érudition et tromperie.
Une découverte retentissante
Au début du siècle dernier, une nouvelle presque incroyable se répandit à travers le monde juif : après des siècles d’interrogations, un manuscrit ancien du Talmud de Jérusalem, le Yerouchalmi, portant sur l’ordre de Kodachim venait d’être retrouvé.
Il s’agissait là d’une véritable révélation. Car si nous possédons les ordres de Zeraïm, Moed, Nachim et Nezikin du Talmud de Jérusalem, l’ordre de Kodachim, qui traite du service du Beth Hamikdach et des sacrifices, ne nous est pas parvenu. Durant des générations, nombreux furent ceux qui se demandèrent s’il avait été perdu au fil des ans, ou s’il n’avait jamais été rédigé.
La nouvelle, venue de Hongrie, provoqua une immense émotion. Un appel fut diffusé dans les communautés juives, invitant chacun à contribuer à la publication du manuscrit que l’on venait tout juste de découvrir. Beaucoup y virent l’une des plus grandes trouvailles des dernières générations.
En parcourant les pages de la presse juive de l’époque, on perçoit encore l’intensité de l’émotion qui saisit le monde de la Torah. Dans un numéro daté de Hechvan 5666 (1905), les lecteurs découvraient une « bonne nouvelle » : on avait retrouvé « un grand trésor et un joyau sans pareil au monde », un manuscrit du Yerouchalmi sur l’ordre de Kodachim, « que les sages tenaient pour perdu, ou pour n’avoir jamais été composé ». L’information fut accueillie avec un enthousiasme débordant et enflamma l’imagination de bien des lecteurs.
Le trésor retrouvé en Turquie
Au cœur de cette histoire se tenait un homme qui se présentait comme le sage séfarade Yehouda Algazi. Son récit paraissait remarquablement crédible.
Selon ses dires, son frère, qui séjournait pour affaires dans la ville d’Izmir en Turquie, avait acquis la succession de l’un des sages de la cité. Parmi les vieilles lettres, il avait trouvé une correspondance dont il ressortait que la famille détenait un manuscrit ancien du Talmud de Jérusalem sur l’ordre de Kodachim.
Algazi raconta qu’il s’était lancé sur la piste de ces indices et qu’après de longues recherches, il était parvenu à localiser le manuscrit dans la maison de l’un des descendants de cette famille. Le maître des lieux, affirmait-il, ne mesurait nullement la valeur du trésor qui reposait entre ses mains.
Peu de temps après, en 1907, parurent les premiers volumes de ce prétendu Yerouchalmi sur Kodachim, à commencer par les traités ‘Houlin et Bekhorot. Friedländer assurait avoir mis la main sur un manuscrit espagnol daté de l’an 1212, et il accompagna le texte de son propre commentaire, le ‘Hechek Chlomo, présenté comme la suite naturelle de ses travaux antérieurs sur les autres ordres du Yerouchalmi. Pour asseoir la crédibilité de l’ensemble, on y adjoignit des approbations attribuées aux plus grands maîtres d’Israël.

Un accueil triomphal
Au début, l’ouvrage fut accueilli à bras ouverts. On raconte que l’un des plus éminents Rabbanim de la Terre d’Israël revêtit, le jour où il le reçut, des habits blancs, et qu’au moment où le livre parvint entre ses mains, il récita sur lui la bénédiction de Chehe’heyanou avec mention du Nom divin. Un autre Rav prit sur lui de mettre chaque jour les Téfilines de Rabbenou Tam, après avoir trouvé un appui à cette pratique dans les propos du Yerouchalmi que l’on venait de dévoiler.
Des figures parmi les plus respectées de la génération apposèrent leur caution sur l’ouvrage : Rav Aryé Leibich Horowitz, auteur du Haré Bessamim, Rav Yekoutiel Yehouda Greenwald de Satmar, et surtout le Maharcham, Rav Chalom Mordekhaï Schwadron. La supercherie était si convaincante que ce dernier composa lui-même un commentaire sur ce « Yerouchalmi », portant sur les traités ‘Houlin et Zeva’him, imprimé à la fin du volume, en échange d’exemplaires de l’ouvrage.
Comme par enchantement, des contradictions qui avaient tourmenté les érudits durant des siècles, touchant les lois de la che’hita, le service du Temple et les sacrifices, trouvaient soudain leur résolution. Une vague de joie submergea le monde de la Torah, et les nouveaux traités jetaient une lumière inédite sur d’anciennes controverses opposant les Richonim. L’engouement fut tel que l’ouvrage parut même en deux éditions distinctes, l’une pensée pour les étudiants des Yechivot, l’autre pour les chercheurs, l’imprimeur Ya’akov Weider engageant dans l’entreprise des sommes considérables qu’il ne devait jamais revoir.
Les doutes commencent à affleurer
Mais peu de temps s’écoula avant que les points d’interrogation ne fassent leur apparition.
Dans la presse de l’époque aussi, le ton se mit à changer. Si, au début, les colonnes s’enthousiasmaient de la découverte et de son importance, à mesure que les mois passaient, on vit se multiplier les interrogations et les critiques quant à l’origine du manuscrit et à son authenticité.
Rabbanim et chercheurs se plongèrent dans le nouvel ouvrage et relevèrent des difficultés de fond. Certains butèrent sur le style de la langue, d’autres trouvèrent des sources qui ne concordaient pas avec les paroles de nos Sages, et beaucoup se demandèrent comment un ouvrage aussi central avait pu disparaître entièrement durant des siècles sans laisser presque aucune trace.
La controverse ne cessa de s’envenimer.
Au cours de l’été 5667 (1907), soit six mois à peine après la parution, le conflit atteignit son paroxysme. Une série d’articles approfondis se mit à paraître, dans laquelle l’ouvrage fut analysé dans ses moindres détails. Une fois après l’autre, on présentait des passages du nouveau « Yerouchalmi » et, à leurs côtés, les sources parallèles tirées du Yerouchalmi que nous possédons. C’est ainsi que le stratagème fut mis au jour : Friedländer avait patiemment rassemblé toutes les citations du Yerouchalmi Kodachim disséminées dans les écrits des Richonim, puis les avait tissées avec des passages empruntés au Yerouchalmi des autres ordres, afin de composer un texte cohérent en apparence. Les critiques signalèrent les phrases recopiées, les modifications apportées au texte et les ajouts destinés à créer l’impression d’un manuscrit ancien. L’examen alla jusqu’à la matière elle-même, puisque l’on démontra que le papier avait été vieilli artificiellement. Ce qui acheva de ruiner la crédibilité de l’ouvrage fut la découverte que les approbations attribuées aux grands maîtres d’Israël se révélaient, elles aussi, être des faux. En l’espace de quelques années, à l’horizon 1913, la falsification était totalement discréditée.

Le verdict des grands maîtres
Ceux qui firent définitivement pencher la balance furent le Gaon de Rogatchov, Rav Yossef Rosen, l’auteur de l’Or Saméa’h ainsi que l’Imrei Emet de Gour, qui tranchèrent qu’il ne s’agissait pas d’un manuscrit antique, mais d’une falsification habile.
Une tradition répandue dans le monde des Yechivot, invérifiable et présentée comme une simple légende, veut que le Rogatchover, l’un des plus prodigieux connaisseurs du Talmud de tous les temps, ait débusqué la fraude par un raisonnement d’une finesse redoutable : il aurait remarqué que chaque traité authentique du Talmud mentionne le nom d’au moins un Amora que l’on ne rencontre nulle part ailleurs, particularité que le faux, forgé à partir de sources existantes, ne pouvait reproduire.
L’enthousiasme se mua d’un coup en une immense déception.
Qui était vraiment Yehouda Algazi ?
À mesure que l’affaire se clarifiait, beaucoup entreprirent d’examiner aussi le passé de l’homme qui en occupait le centre.
Ce que l’on découvrit laissa le monde juif tout entier stupéfait.
Rien de ce qu’avait raconté Chlomo Yehouda Algazi n’avait le moindre rapport avec la vérité. Il était né vers 1860 en Russie, sous le nom de Zoussia Friedlander. Sur ses origines, il ne cessa de se contredire, se disant tour à tour né en Hongrie, en Turquie ou en Roumanie. Au cours de sa vie, il changea de noms et d’identités, erra de ville en ville, séjournant à Tchernowitz, à Mayence, à Francfort, à Vaïtzen, avant de se fixer à Satu Mare, se présentant tantôt comme un érudit achkénaze, tantôt comme un Rav d’origine séfarade « authentique », et adoptant le nom de « Chlomo Yehouda Algazi » afin d’asseoir son statut. Il se retrouva mêlé à diverses affaires et fut même contraint de quitter des communautés où il avait résidé, avant de s’éteindre à Vienne aux alentours de 1924.
Sur les motifs qui l’animèrent, les hypothèses divergent. La plus séduisante, avancée par Rav Boruch Oberlander, qui a longuement étudié l’affaire, voit en Friedländer une sorte d’artiste du faux, mû moins par l’appât du gain que par le vertige de sa propre virtuosité. Certains rapportent même qu’il aurait fini par avouer sa faute, sans qu’aucune preuve historique ne vienne le confirmer.
Sa honte fut exposée aux yeux de tous, et l’affaire qui avait semblé, à ses débuts, une découverte historique se révéla être l’une des plus grandes impostures de l’histoire de la littérature rabbinique.
La question demeure ouverte
Mais même après qu’il fut établi que le « Yerouchalmi sur Kodachim » de Yehouda Algazi n’était qu’une falsification, la question elle-même ne fut pas résolue pour autant.
Y eut-il jamais un Talmud de Jérusalem sur l’ordre de Kodachim ?
Dans l’introduction de son commentaire sur la Michna, le Rambam affirme explicitement que, pour les cinq premiers ordres, le Talmud Bavli comme le Talmud de Jérusalem étaient conservés, ce qui laisserait entendre qu’un Yerouchalmi sur Kodachim exista bel et bien avant de se perdre. Le ‘Hida rapporte de même que les sages de la Terre d’Israël rédigèrent un Yerouchalmi également pour l’ordre de Kodachim, mais qu’il se perdit au fil des générations. À l’inverse, chez les Richonim, on ne trouve presque aucune mention explicite de son existence, et même les rares sources retrouvées suscitèrent de larges débats sur la manière de les comprendre et sur la question de savoir si elles attestent réellement de l’existence d’un tel ouvrage.
D’autres vont plus loin encore. Rav Its’hak Isaac HaLévi Rabinowitz, auteur des Dorot HaRichonim, soutient que, contrairement au Bavli, le Yerouchalmi ne fut jamais véritablement rédigé ni mis en forme, mais seulement rassemblé, ce qui expliquerait ses nombreuses contradictions internes d’un traité à l’autre. À suivre cette approche, il n’y aurait peut-être jamais eu d’ordre de Kodachim achevé à retrouver.
La Gueniza du Caire elle-même, où furent découverts des milliers de fragments de manuscrits anciens, parmi lesquels de larges portions du Talmud de Jérusalem, n’apporta pas de réponse. Malgré la richesse immense des manuscrits qui y furent exhumés, on n’y découvrit pas un seul fragment de Talmud de Jérusalem sur l’ordre de Kodachim.
Ainsi, cent vingt ans après que le monde juif se fut passionné pour l’annonce de la découverte du Yerouchalmi perdu, la grande question demeure entière : y eut-il jamais un Talmud de Jérusalem sur l’ordre de Kodachim, qui se serait perdu au cours des générations, ou bien ne fut-il jamais rédigé dès l’origine ?igine ?



