À quatre-vingt-dix-neuf ans, Hadassa Schneerson Carlebach porte en elle un siècle d’histoire juive, de la Russie soviétique aux maisons d’enfants de la France occupée. Cousine au second degré du Rabbi de Loubavitch, fille d’un homme qui consacra son existence au Rabbi précédent, elle a connu la peur, l’exil et la perte bien avant d’avoir atteint l’âge adulte. Dans un entretien d’une rare émotion, elle livre les leçons d’une vie tout entière placée sous le signe du courage et du don de soi.

 

 

 

Il est des existences qui épousent le cours de l’Histoire. Celle de Hadassa Schneerson Carlebach en est une. À quatre-vingt-dix-neuf ans, cette femme à la mémoire vive et au regard encore malicieux a traversé le vingtième siècle dans ce qu’il eut de plus sombre — la Russie soviétique, l’exil, la guerre — sans jamais perdre ni sa foi ni son sourire. Reçue au micro de l’émission « Ordinary People with Extraordinary Stories », animée par Chana Weisberg, elle s’est livrée avec une simplicité bouleversante.

Naître dans la Russie soviétique

Hadassa voit le jour à Leningrad, le 10 Chevat 5687 (1927), à l’époque où le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, réside encore dans la ville. « C’était une période extrêmement dangereuse pour les Juifs », se souvient-elle. La Russie communiste persécute toutes les religions, mais traque les Juifs avec une cruauté particulière. Le gouvernement va jusqu’à créer une section spéciale chargée de cette persécution, et le tragique de l’époque tient à ceci : elle est tenue par des Juifs, des Juifs qui persécutent les leurs.

« Ne croyez pas qu’il s’agissait d’étrangers à toute religion, précise-t-elle. Certains venaient de familles pratiquantes. C’est là le drame de ce temps : tant de jeunes gens trouvaient le communisme merveilleux, ils étaient idéalistes, et ils se sont acharnés contre leur propre peuple. » Dans un tel climat, il n’y avait place ni pour l’amitié ni pour la confiance. « Non seulement nous ne pouvions avoir d’amis, nous ne pouvions même pas parler. Chaque mot pouvait être déformé, retourné contre nous. » Très tôt, les enfants apprenaient à se taire, à écouter sans jamais répondre.

Un père au service du Rabbi précédent

Hadassa doit son existence même à une bénédiction. Ses parents étaient mariés depuis six ans sans enfant lorsque son père conduisit son épouse auprès du Rabbi précédent. « Selon ses propres mots, il ne parvenait même pas à parler, raconte-t-elle. Mais le Rabbi comprit ce qu’il demandait. Il donna sa bénédiction, et je suis née cette année-là. » Elle naît un 10 Chevat — cette date qui deviendra plus tard la Hilloula du Rabbi précédent.

Son père travaillait pour le Rabbi. Ses fonctions étaient diverses, mais elles consistaient surtout à assurer la communication entre les ‘Hassidim et à distribuer l’argent qui arrivait, le plus souvent des États-Unis — une partie acheminée légalement, l’autre sous le manteau. Car le Rabbi précédent avait exigé que chaque ville conserve sa Yechiva, que l’étude ne s’éteigne jamais. « Quand le Rabbi dit une chose, elle se fait, quel que soit le danger. Chacun mettait sa propre vie en jeu. » Les Yechivot survivaient donc littéralement dans la clandestinité, dans des caves. Mais les enseignants devaient être rémunérés, et l’argent devait parvenir en chaque lieu. C’était la tâche du père de Hadassa.

Les voyages étaient incessants et périlleux. Il fallait des permis pour passer d’une ville à l’autre, et transporter des devises étrangères constituait le pire des crimes. Pour détourner les soupçons, le père emmenait sa petite fille : ainsi, le voyage prenait des allures de vacances. Hadassa ignorait alors la véritable nature de ces déplacements. On n’ouvrait pas la valise d’une fillette accompagnant son père. Elle se souvient d’une parade restée légendaire dans la famille : sommé d’ouvrir une valise dont il prétendait ne pas avoir la clé, l’on répondait « Je l’ai volée », et l’affaire en restait là — car le vol passait, mais non la détention de monnaie étrangère.

Une enfance sous la menace

Hadassa ne fréquenta jamais l’école. Son père s’arrangea pour qu’elle reçoive son instruction à la maison, afin de la soustraire au problème du Chabbat. Elle eut des précepteurs. Sa maîtresse de matières profanes, une Russe, était immense et imposante ; gauchère, l’enfant qu’elle était se vit contraindre à écrire de la main droite, comme on le faisait alors, et n’apprit jamais grand-chose avec elle. En revanche, son maître d’études juives était un Rav merveilleux. Le jour où il découvrit qu’elle ignorait tout du calcul — la Paracha traitait justement de l’arche de Noé et des dimensions précises que D.ieu lui avait fixées —, il lui enseigna en une seule journée l’addition, la soustraction et la multiplication, puisqu’il fallait bien savoir compter pour comprendre la Torah.

La maison familiale, près de Moscou, servait de refuge. Les ‘Hassidim traqués, dénoncés parfois par les leurs, changeaient de papiers, de noms, de lieux ; ils s’y cachaient en attendant de trouver un autre abri. Il y avait toujours, dans la demeure, quelqu’un en situation illégale. Un soir d’hiver, son père lui annonça qu’ils dormiraient dehors, sur la table de la véranda. « Il fait si froid, comment veux-tu ? » s’étonna l’enfant. « Nous ferons en sorte d’avoir chaud, lui répondit-il. Nous mettrons une couverture, nous regarderons les étoiles, je te raconterai tout sur elles. » Elle comprit plus tard qu’il avait disposé la table contre la porte d’entrée : si quelqu’un venait vérifier qui se trouvait dans la maison, le temps de déplacer le meuble laisserait aux clandestins une chance de fuir par l’arrière. Cela se reproduisit plusieurs fois.

Son père fut arrêté treize fois. Souvent, lorsqu’il rentrait, les agents l’attendaient déjà ; sa mère, les voyant venir, confiait la fillette à la garde de son frère aîné et courait intercepter son époux pour l’empêcher de revenir. Doué d’une parole vive, drôle et habile, il parvenait chaque fois à se tirer d’affaire. Jusqu’au jour où cela ne suffit plus — d’abord à cause de ses propres activités, mais aussi à cause de son seul nom : Schneersohn, le nom même du Rabbi.

Quitter la Russie

Arrêté en 1927, le Rabbi précédent avait été condamné à mort, puis libéré sous la pression du monde entier, à la condition expresse de quitter la Russie sans délai. Pour la famille de Hadassa, l’exil devint lui aussi inévitable. Obtenir des papiers relevait de l’épreuve. « Petite fille, je me demandais sans cesse : s’ils ne veulent pas de nous, pourquoi ne nous laissent-ils pas partir ? » Aujourd’hui encore, dit-elle en riant, elle ne le comprend pas.

Même avec des appuis, les autorités n’accordaient une autorisation que pour un seul motif : se rendre en Palestine prier sur les tombes des patriarches. Aucune émigration vers les États-Unis n’était permise. Ce fut le docteur Rosen, qui travaillait pour le Joint aux États-Unis et disposait de relations politiques en Russie, qui obtint pour eux les visas. La famille partit donc pour la Palestine, tous les quatre réunis. Soixante jours plus tard, le père s’en allait à son tour, muni d’un visa pour l’Amérique. Sa femme et ses enfants demeureraient encore plus d’un an avant qu’il ne les fasse venir.

Paris, les soupes populaires et les maisons d’enfants

Le père de Hadassa n’atteindra jamais les États-Unis. En route, après avoir quitté la Palestine, il rendit visite au Rabbi précédent, en 1935 — il ne l’avait pas revu depuis 1927 —, puis traversa l’Europe pour rejoindre l’Atlantique et y embarquer. Mais il s’arrêta à Paris. Militant dans l’âme, partout où il percevait un manque, il se disait : « Je vais m’en charger. » À cette époque, de nombreux réfugiés fuyant l’Allemagne nazie affluaient déjà dans la capitale, et la France leur ouvrait grand ses portes. Il y avait là, pour lui, tant à accomplir. Il renonça à l’Amérique.

Il ouvrit une soupe populaire, des Talmud Torah, des Yechivot, sans attendre. Puis il fit venir les siens. « Pourquoi n’a-t-il pas voulu gagner les États-Unis ? Parce qu’il était nécessaire ici, répond-elle simplement. Là où il se trouvait, c’était toujours là qu’on avait besoin de lui. » Bientôt, il organisa une maison d’enfants, et la famille se déplaça avec elle d’un lieu à l’autre, à travers la France.

Douze ans, et déjà responsable

« En 1939, quand la guerre éclata, j’avais douze ans. J’ai dû grandir très, très vite. » Dès avant l’entrée de Hitler dans Paris, alors que les parents craignaient déjà les bombardements, Hadassa participa à l’évacuation des enfants de la capitale vers le sud. Un jour, sur un quai de gare, un garçon plus âgé, chargé du groupe, s’obstina à prendre un mauvais train — un convoi filant vers le nord, vers les nazis. La fillette protesta : ce n’était pas le bon quai. Il n’en démordit pas. À la première station, il comprit son erreur. « À partir de là, c’est moi qui ai pris la responsabilité du groupe. J’avais douze, treize ans. »

En Russie, dit-elle, elle n’avait guère eu peur ; en France, elle prit davantage conscience du danger. Désormais seule à la tête d’un groupe de fillettes et de petits garçons, elle dut prendre des décisions vitales. Il fallait parfois fuir au cœur de la nuit, lorsque leur refuge avait été découvert — une ferme, dans les hautes Alpes. Une nuit, la peur la submergea. Ils marchaient sous la lune, dans la neige, sur une petite route, et de chaque ferme jaillissaient des aboiements de chiens. Hadassa, terrifiée par les chiens, ne sachant s’ils étaient ou non attachés, finit par s’immobiliser, paralysée — et tous les enfants avec elle. C’est une fillette de six ans, particulièrement remarquable, qui la tira de là : « Pensons à Hachem, dit-elle, et marchons. » L’enfant lui fit honte, et le groupe repartit. « Parfois, reconnaît-elle, la peur prenait le dessus. »

De la Choa qui se déroulait alors, elle ne savait rien. « Personne ne savait. Nous n’avions pas de radio. Nous savions seulement que nous étions, nous, en danger. »

« Fais-le, et fais-le avec le sourire »

Un jour, Hadassa confia à son père qu’elle avait peur. Il lui répondit ces mots qui allaient l’accompagner toute sa vie : « C’est normal d’avoir peur. Tu as le droit d’avoir peur, mais tu dois le faire malgré tout. » Plus tard, il ajouta : « Et fais-le avec le sourire. » C’est, explique-t-elle, ce que la tradition nomme Kabbalat Ol, l’acceptation du joug du Ciel : accomplir ce qui doit l’être, même à contrecœur, fût-ce pour une chose minime — rendre visite à quelqu’un qui en a besoin, alors même qu’on ne l’apprécie guère.

Elle se souvient d’un échec, juste avant Pessa’h. Au lendemain de la guerre, son père avait organisé, pour la première fois, la cuisson des Matsot destinées à de nombreuses familles de Paris. La distribution se faisait chez eux. Debout, Hadassa remettait les Matsot, mais la file n’en finissait pas, l’après-midi s’avançait, l’heure d’allumer les bougies de fête approchait. Elle perdit son sourire. « Il faut que je me prépare, dit-elle, l’allumage est dans un quart d’heure. » Son père répliqua : « Les Juifs ont besoin de Matsa pour Pessa’h. » Sous-entendu : et tu voudrais retourner à ta toilette ? « Il attendait davantage de moi. »

C’est cette leçon qu’elle transmet à ses petits-enfants. Faire ce qui est juste, le faire avec le sourire — et, leur promet-elle, ils en éprouveront à la fin une joie véritable. « Même lorsqu’on agit pour de mauvaises raisons, ajoute-t-elle citant l’enseignement du Rabbi, on finit par accomplir le bien pour la bonne raison. »

L’Amérique, la tristesse et le chant retrouvé

Hadassa avait tout juste vingt ans lorsqu’elle gagna l’Amérique. « J’étais très déprimée. Je ne comprenais pas. » Quelques années à peine après la guerre, une question la rongeait : pourquoi avait-elle été sauvée, et non les autres ? Il lui fallait travailler ; elle se mit à enseigner, car c’était ce qui se présentait. En grande partie autodidacte — elle avait étudié un peu de Guemara avec son père —, elle ne brillait pourtant pas. Durant la guerre, ses groupes ne lui avaient jamais posé de problème de discipline : les enfants savaient que l’heure n’était pas à la légèreté. Mais devant ses élèves américains, elle peinait. Elle finit par comprendre : elle apportait en classe toute sa tristesse.

Elle décida que cela ne pouvait durer. Elle se mit à chanter — des niggounim, ces mélodies qu’elle aimait —, et avec ses tout-petits élèves. « Cela leur fit plus de bien qu’à moi-même. » Sa vie en fut transformée. Elle se réveillait désormais le matin, récitait le Modé Ani — cette première prière du réveil — avec un sourire, et même un pas de danse. « J’entends ce que je dis : c’est si merveilleux, ce que je prononce. Comment ne pas sourire en remerciant D.ieu ? Il n’a que faire d’un visage maussade. » Aujourd’hui encore, dit-elle, le meilleur cadeau qu’on puisse se faire au réveil est de sourire en remerciant Hachem. En ce temps-là, nul ne confiait à autrui ses tourments. Elle eut la chance, ajoute-t-elle, d’épouser un homme patient et merveilleux, qui supportait ses humeurs avec une infinie douceur.

Les chemins croisés avec le Rabbi

Pendant la guerre, leurs routes se croisèrent. Le futur Rabbi fuyait Paris, comme eux ; ils se retrouvèrent à Vichy, dans le même restaurant. Hadassa y vit la fille du Rabbi précédent — la future Rabbanit — et son époux, qui n’était pas encore le Rabbi. « Cela fit sur moi une grande impression : je restais là, bouche bée, à les fixer. » Son père lui glissa une nouvelle leçon : « Cesse de les dévisager. Mange. Ce sont des personnes discrètes, qui ont droit à leur intimité. » Bien plus tard, elle mesura combien le Rabbi avait sacrifié sa vie privée. Le Rabbi et la Rabbanit, dit-elle, étaient l’un et l’autre des êtres profondément réservés. Quant à son propre lien avec le Rabbi, elle le résume ainsi : « Je crois être sa cousine au second degré. »

La Rabbanit ‘Haya Moussia

La Rabbanit ‘Haya Moussia, en quelque sorte, l’adopta. Elle se souvenait d’elle depuis Leningrad : à six mois, ses parents l’avaient amenée saluer le couple au moment où le Rabbi précédent dut quitter la ville. « Elle me disait que j’étais un beau bébé. Je n’étais pas un beau bébé », sourit-elle.

Lorsque la famille gagna l’Amérique, le père vint d’abord, accompagné de sa fille ; la mère demeura un temps en France. Il avait contracté de lourdes dettes pour sauver les enfants, empruntant pour ce qui manquait, persuadé qu’en Amérique — la « Medina dorée », le pays pavé d’or — il pourrait rembourser chacun. Naïvement, ils ignoraient alors que l’on ne donne pas pour le passé, pour ce qui a été accompli, mais pour des projets à venir. Il finit néanmoins par tout rembourser, grâce aux indemnités versées par l’Allemagne pour les beaux meubles que les nazis lui avaient pris à Paris.

Avant son mariage, la Rabbanit l’entoura de conseils et d’affection, s’enquérant ensuite de savoir si tout allait bien. Hadassa fut invitée plusieurs fois à dîner chez elle. « C’était une intellectuelle. Attentive, mais sans jamais étouffer ; elle laissait toujours de l’espace. » Elle comprenait Hadassa, comprenait sa situation, et possédait une philosophie bien à elle. Un jour, remarquant un bracelet bosselé, Hadassa, qui exerçait alors dans la bijouterie, lui proposa de le réparer aisément. La Rabbanit la regarda et répondit : « Réparer la bosse ? À quoi bon ? » Comme si la vie elle-même était pleine de bosses, et qu’il fallait l’accepter ainsi. Très discrète, elle préférait recevoir chacun séparément, pour offrir à tous une attention individuelle.

Le secret d’une jeunesse à quatre-vingt-dix-neuf ans

Chaque Chabbat après-midi, sa famille se réunit chez elle. Elle s’est remise à confectionner des ‘Hallot pour ses arrière-petits-enfants, prépare quelques sauces, achète des fruits en abondance ; ceux qui ne viennent pas pour les ‘Hallot reviennent pour les fruits, et tous trouvent un lieu où s’asseoir et se reposer. Quel est donc son secret, à quatre-vingt-dix-neuf ans, pour demeurer si vive et si active ?

« D’abord, le Rabbi nous a enseigné qu’on ne prend jamais sa retraite. » Et puis, dit-elle, elle est curieuse de nature, avide de comprendre comment et pourquoi les choses fonctionnent — la semaine passée encore, son fils tentait de lui expliquer la différence entre un conducteur et un semi-conducteur en électricité, parce qu’elle l’avait lu quelque part. Mais surtout, elle aime sa famille. « Enfant, je n’ai pas eu de famille. Je n’ai pas vu de cousin adulte avant l’âge de vingt-cinq ans, quand l’un d’eux est venu du Canada. » La famille lui a tant manqué qu’aujourd’hui, dit-elle, elle chérit chacun des siens. Deux de ses filles habitent au bout de la rue.

Un message pour les générations

À la jeune génération qui l’écoute, Hadassa adresse ce message : « Vous serez bien plus heureux si vous vous souciez des autres avant de penser à vous-mêmes. Oubliez-vous un peu, demandez-vous ce dont les autres ont besoin, ce dont vous pouvez leur être utile, ce qui peut faire une différence. » Et D.ieu, assure-t-elle, vous aidera personnellement, plus encore que vous n’aurez aidé autrui. « Levez-vous le matin avec le sourire et remerciez Hachem. » Quand un problème vous accable, conseille-t-elle, mettez-le de côté un instant, pensez à quelqu’un d’autre — et D.ieu vous viendra en aide. « Continuez à chercher, à apprendre, à réfléchir. La Torah a les réponses. Il suffit de chercher, d’étudier, et vous trouverez votre propre réponse. »

Ce dont elle est la plus fière, c’est d’avoir sauvé la synagogue familiale de Manhattan. Après le décès de son beau-père, le frère jumeau de son mari, sans cesse en voyage à travers le monde, l’avait délaissée, et l’établissement, en grande difficulté financière, frôlait l’expulsion. Hadassa disposait d’un peu d’argent, immobilisé alors dans des actions. Plutôt que de le donner sans plus s’en mêler — « il n’y avait personne pour gérer, cela n’aurait servi à rien » —, elle s’engagea. La synagogue accueillait des Juifs en quête, pas nécessairement pratiquants, mais en recherche. « J’aimais cela : nous pouvions chercher ensemble, travailler ensemble. » Elle se mit à préparer des ‘Hallot pour attirer les gens. « Les Français, je crois, disent qu’on touche les cœurs par l’estomac. » Et cela fonctionna. Aujourd’hui encore, ceux qu’elle a connus en ce temps-là, désormais installés en Israël, lui envoient sans cesse des messages. Une fois de plus, comme dans sa jeunesse, elle avait dû renoncer à son intimité parce qu’on avait besoin d’elle.

Au terme de cet entretien, l’animatrice ne cache pas son émotion. Ce qui la frappe, dit-elle, c’est l’esprit de sacrifice de toute une génération : ne pas songer à ses propres besoins, mais à ce qui était nécessaire. Et cette leçon, transmise par un père à sa fille — « C’est normal d’avoir peur, mais fais-le quand même, et fais-le avec le sourire » —, vaut pour tous les temps. Comme ce sourire que Hadassa choisit chaque matin, depuis tant d’années, en récitant le Modé Ani : non pas l’effacement d’une douleur, mais la décision, renouvelée jour après jour, de regarder la vie et d’y répondre par la joie. À quatre-vingt-dix-neuf ans, elle en est la preuve vivante.

 

 

 

Son mari, le Rav Eli Haim Carlebach, le frère jumeau du chanteur compositeur Rav Shlomo Carlebach

 

Shlomo Carlebach

 

A  gauche : Sa fille, mariée à Yitzi Hurwitz, un Chalia’h en Californie, atteint de la maladie de Lou Gehrig, la sclérose latérale amyotrophique

 

 

 

Entretien avec Mme Hadassa Shneerson-Carlebach, dont le père avait sauvé la vie de centaines d’enfants juifs en France pendant la Shoah