Parmi les grandes figures rabbiniques du début du vingtième siècle, le Gaon de Rogatchov, Rabbi Yossef Rozin (1858-1936), occupe une place singulière dans la mémoire collective juive. Considéré comme le plus grand génie talmudique de son époque et l’auteur de responsa le plus prolifique de l’histoire juive, sa personnalité extraordinaire et son caractère inclassable continuent de fasciner les érudits et les simples fidèles, près d’un siècle après sa disparition. Retour sur le parcours d’un homme qui ne ressemblait à personne.
Les origines d’un prodige
Yossef Rozin naquit en 1858 à Rogatchov, ville située dans l’actuelle Biélorussie, au sein d’une famille de ‘Hassidim de Habad-Kapoust. Il reçut sa première éducation au ‘Heder local, où ses capacités exceptionnelles furent rapidement remarquées. À l’âge de treize ans seulement, il fut envoyé étudier à Slutsk aux côtés de ‘Haïm Soloveitchik, son aîné de cinq ans, sous la direction du célèbre Rabbi Yossef Dov Soloveitchik, auteur du Beth HaLévi. Il poursuivit ensuite sa formation auprès de Rabbi Yehochoua Leib Diskin, le Maharil Diskin, à Shklov.
En 1889, à l’âge de trente et un ans, il fut nommé Rav de la communauté ‘hassidique de Dvinsk, poste qu’il occupa pendant près de cinquante ans. C’est là qu’il côtoya Rabbi Meïr Sim’ha HaCohen, qui dirigeait la communauté non-‘hassidique de la ville. Les deux géants entretinrent d’excellentes relations jusqu’à la fin des années 1920.
Parmi ceux qui reçurent la Semikha de ses mains figure Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, qui deviendrait le septième Rabbi de Loubavitch. Tout au long de sa vie, le Rogatchover maintint des liens très étroits avec les Rebbeim de Loubavitch, Rabbi Chalom Dovber Schneersohn puis Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn. Après la disparition de Rabbi Chalom Dovber, il soutint activement la nomination du jeune Rabbi Yossef Its’hak comme successeur.
Une figure qui transcende les catégories
Dans la génération du Rogatchover, l’Europe juive comptait des dizaines de sommités rabbiniques de premier plan. Le ‘Hafets ‘Haïm, Rabbi ‘Haïm de Brisk, le Chaar HaMichpat, l’Avnei Nezer, et tant d’autres illustres maîtres rayonnaient sur le monde de la Torah. À Dvinsk même, ville où résidait le Rogatchover, vivait également un autre géant, Rabbi Meïr Sim’ha HaCohen, auteur du célèbre Or Samea’h et du Mechekh ‘Hokhma.
Et pourtant, parmi tous ces grands esprits, la figure du Rogatchover exerce une fascination particulière. Son nom évoque immédiatement quelque chose d’unique, d’inclassable. Quand on parle d’un génie de la Torah, on dit spontanément : « C’est un Rogatchover ! » Cette expression est devenue synonyme d’une intelligence hors norme.
Ce qui rend ce phénomène d’autant plus remarquable, c’est que contrairement à d’autres maîtres dont l’œuvre est largement étudiée, comme la Michna Beroura du ‘Hafets ‘Haïm, les écrits du Rogatchover ne font pas partie du cursus d’étude standard. Sa Torah n’est pas accessible au commun des mortels. Et malgré cela, sa renommée a traversé les générations.
Un anticonformiste absolu
Le Rogatchover était un anticonformiste dans tous les sens du terme. Il était impossible de le faire entrer dans un cadre, dans une catégorie. Cela concernait aussi bien ses méthodes d’étude que son style d’écriture, son apparence extérieure ou son comportement social. Rien chez lui ne correspondait aux normes établies.
Était-il ‘Hassid ou Mitnagued ? On sait qu’il était ‘Hassid, mais pas un ‘Hassid conventionnel. Quelle était sa position politique ? Il n’était ni pour ni contre l’Agoudat Israël. Face au sionisme, il adoptait une position négative, mais pour le reste, il refusait de s’aligner sur quelque mouvement que ce soit.
Un jour, un journaliste tenta de l’interroger sur les affaires du monde et sur diverses questions d’actualité. Le Rogatchover, qui n’aimait pas les conversations futiles, lui répondit sans détour : « Écoute, en dehors de la Guemara, rien ne m’intéresse. Le monde se divise pour moi en deux catégories : ceux qui étudient la Guemara et ceux qui ne l’étudient pas. » Cette phrase devint le titre de l’article.
Une mémoire qui défie l’entendement
Au-delà de son acuité intellectuelle et de son originalité de pensée, le Rogatchover possédait une mémoire absolument extraordinaire. Comme le formula un jour le Or Samea’h à son sujet : il n’avait pas une capacité de mémorisation exceptionnelle, mais plutôt une absence totale de capacité d’oubli. Il n’oubliait tout simplement jamais rien.
Le Rogatchover lui-même déclara un jour : « Je me souviens de chaque instant de ma vie depuis l’âge de trois ans. »
Cette mémoire phénoménale ne se limitait pas aux textes sacrés. Des témoignages rapportent qu’il pouvait rencontrer quelqu’un après vingt ou trente ans, une personne qu’il avait croisée une demi-heure dans un train, et reprendre la conversation exactement là où elle s’était arrêtée.
Un homme qui avait vécu brièvement à Varsovie après son mariage vint le voir à Dvinsk cinquante ans plus tard. Le Rogatchover lui demanda : « Tu viens de Varsovie ? » Et il se mit à énumérer les rues de la ville, boutique par boutique, mentionnant qui était le propriétaire de chaque commerce, qui était son grand-père, reconstituant tout le quartier de mémoire.
Son approche singulière de l’étude
Une caractéristique frappante des écrits du Rogatchover est la quasi-absence de citations des A’haronim, les décisionnaires des derniers siècles. Tous les spécialistes de son œuvre, comme le Rav Zevin ou le Rav Kasher, ont relevé ce point.
En réalité, le Rogatchover n’avait tout simplement pas le temps de lire tous ces ouvrages. Quand un Rav de Jérusalem lui écrivait en citant abondamment le Sdei ‘Hemed et d’autres ouvrages tardifs, le Rogatchover n’avait même jamais ouvert ces livres.
Mais attention : cela ne procédait nullement d’un quelconque dédain. Loin de là. Le Rogatchover expliquait simplement qu’il avait fait le calcul de toutes les heures qu’il lui restait à vivre et de tout ce qu’il voulait encore étudier. Comme il lui manquait des années entières pour accomplir son programme, il devait se concentrer sur les sources fondamentales : le Talmud de Babylone, le Talmud de Jérusalem, Rachi, les Tossafot, le Rambam, le Rif, et quelques autres Richonim essentiels.
Il disait pouvoir apprendre n’importe quelle langue en sept heures, mais ajoutait aussitôt : « D’où prendrai-je ces sept heures ? »
Un homme malade toute sa vie
Le Rogatchover souffrit de problèmes de santé tout au long de son existence. En lisant ses lettres, on perçoit les cris de douleur qui transparaissent entre les lignes. Ce qui rend la chose particulièrement poignante, c’est que les maux dont il souffrait seraient aujourd’hui traités très facilement. Des calculs rénaux, une pneumonie qui le fit tousser et presque s’évanouir pendant tout un hiver, des affections qui se soignent de nos jours avec quelques comprimés ou des antibiotiques.
Le cœur se serre à la pensée qu’un tel génie ait tant souffert de maux si facilement curables à notre époque.
Le voyage fatal vers Vienne
C’est précisément de calculs rénaux que le Rogatchover devait mourir. Il se rendit d’abord à Riga pour se faire opérer, mais les médecins locaux jugèrent l’intervention trop complexe et le dirigèrent vers Vienne, qui abritait alors un grand centre médical spécialisé.
Le Rogatchover hésita terriblement. D’une manière caractéristique, il analysait sa situation médicale à travers le prisme du Talmud : selon le Talmud de Babylone, il devrait se faire opérer, mais selon le Talmud de Jérusalem, peut-être pas. Un médecin, le Docteur Segal, qui n’était pas juif, lui répondit avec humour : « Je ne contesterai certainement pas le Talmud de Jérusalem, mais je suggère que ce soit le Talmud de Jérusalem qui vous opère, et non moi. »
Finalement, poussé principalement par son épouse la Rabbanit Rivka Rozin qui veillait sur lui avec dévouement, il accepta de partir pour Vienne.
L’adieu déchirant à Dvinsk
Le train de Riga à Vienne passait par Dvinsk. Quand le convoi traversa sa ville, le Rogatchover voulut absolument descendre. « Laissez-moi rentrer chez moi », supplia-t-il. On finit par le convaincre de poursuivre le voyage. Qui sait ? S’il était descendu ce jour-là, peut-être aurait-il vécu encore quelques années…
Un accueil triomphal à Varsovie
Le train fit étape à Varsovie, et le Rogatchover y passa une nuit. On raconte que depuis l’époque de Rabbi Akiva Eiger, Varsovie n’avait pas connu un tel accueil. Des tapis rouges furent déroulés de la gare jusqu’à l’hôtel. Tous les grands de la Torah présents à Varsovie, Rabbi Mena’hem Zemba et d’autres éminents rabbins, vinrent lui rendre hommage. Ils passèrent toute la nuit à discuter et à débattre de sujets talmudiques.
L’événement fit la une des journaux, avec des articles entiers décrivant cette scène extraordinaire. Le Rogatchover était mondialement célèbre, et son passage à Varsovie, ville où il avait vécu dans sa jeunesse, créa une immense émotion.
L’arrivée à Vienne et les derniers jours
À Vienne, tous les Talmudei Torah de la ville vinrent accueillir le Rogatchover à la gare. Un témoignage émouvant décrit comment tous les enfants criaient : « Vive notre maître ! » Les dirigeants communautaires et les rabbins lui souhaitèrent la bienvenue en récitant la bénédiction traditionnelle que l’on prononce devant un grand Sage de la Torah, avec le Nom divin complet.
Le Rav Wosner, qui deviendrait plus tard l’auteur du Chevat HaLévi, était présent ce jour-là à la gare. Des années plus tard, quand on lui demanda si l’on récite encore cette bénédiction à notre époque, il répondit : « Je me souviens qu’on l’a récitée pour le Rogatchover à Vienne, quand il est arrivé. »
Le Rogatchover fut admis au centre médical Ausperg. Même pendant ces jours de souffrance, il demandait constamment qu’on parle avec lui de Torah. « Cela me fait oublier les douleurs », disait-il. Un descendant de l’Admour de Kopitchnitz témoigna que son grand-père, présent dans la chambre, lui avait raconté comment le Rogatchover, en proie à d’atroces souffrances, s’agrippait aux barreaux de son lit. Mais dès qu’on évoquait le Rambam, tout semblait s’effacer et il reprenait vie.
La fin d’un géant
L’opération eut lieu sous anesthésie générale. Au réveil, les rapports médicaux étaient optimistes : l’intervention avait réussi. Mais le soir même, les complications commencèrent. Le Rogatchover ressentit des douleurs intenses, et vers deux heures du matin, il s’écria deux fois : « Maître de l’Univers ! » Puis il cessa de communiquer.
Le Chabbat matin, entouré de ses disciples et de la Rabbanit, alors que tous récitaient le Chema Israël, son âme s’éleva vers les cieux.
C’était le 11 Adar 5696, correspondant au 5 mars 1936, veille de Pourim. Ce même jour, le Parlement polonais adoptait le décret interdisant l’abattage rituel aux Juifs. Les journaux titrèrent sur ces deux événements comme sur deux catastrophes frappant le peuple juif le même jour.
La controverse sur le lieu de sépulture
Immédiatement après le décès, une controverse éclata : où enterrer le Rogatchover ? Varsovie désirait ardemment l’accueillir dans son cimetière où reposaient déjà tant de géants de la Torah. Vienne également revendiquait cet honneur.
Mais le problème était financier. La famille était arrivée à Vienne avec 2000 dollars destinés aux frais médicaux, somme entièrement dépensée à l’hôpital. Le transport du corps par train nécessitait un wagon spécial et un cercueil hermétique, conformément aux réglementations sanitaires de l’époque, ce qui coûtait une fortune.
Finalement, la modeste communauté de Dvinsk, bien plus pauvre que la puissante et riche communauté de Varsovie, réussit à rassembler les fonds nécessaires. C’est ainsi que le Rogatchover fut ramené dans sa ville et y fut enterré.
On raconte que plusieurs riches notables de Varsovie se mirent en colère contre leur dirigeant communautaire : « Pourquoi ne nous as-tu pas prévenus ? Nous aurions donné tout l’argent nécessaire pour que le Rogatchover repose parmi nous ! » Mais manifestement, la Providence divine en avait décidé autrement.
Une œuvre monumentale et son sauvetage miraculeux
Le Rogatchover est considéré comme l’auteur de responsa le plus prolifique de l’histoire juive, avec quelque cinquante mille réponses halakhiques à son actif. Son œuvre principale, un commentaire sur le Rambam intitulé Tsofnat Panéa’h (« Celui qui déchiffre les secrets », titre donné au patriarche Yossef par Pharaon), fut publiée de son vivant, de même que trois volumes de responsa. Deux volumes supplémentaires furent publiés par sa fille peu après sa mort.
Ses écrits sont réputés difficiles d’accès, car il emploie la terminologie philosophique du Guide des Égarés du Rambam même dans des analyses non philosophiques. Le Rav Mena’hem Mendel Kasher rédigea un commentaire explicatif, le Mefanéa’h Tsefouno, pour faciliter la compréhension de cette œuvre majeure. L’approche du Rogatchover dans l’étude de la Torah est analysée en détail dans l’ouvrage Ichim VeChitot du Rav Chlomo Yossef Zevin.
L’histoire du sauvetage de ses manuscrits constitue un chapitre héroïque et tragique. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, son successeur Rabbi Israël Alter Safern-Fuchs et sa fille Ra’hel Citron, venue de Terre Sainte pour aider à préserver l’héritage de son père, organisèrent l’envoi des manuscrits sous forme de microphotographies par courrier vers la famille Safern dans le Bronx, à New York. Les deux héros restèrent en Lettonie pour achever cette tâche sacrée et furent tous deux assassinés par les nazis. Grâce à leur sacrifice, une grande partie des écrits du Rogatchover put être publiée aux États-Unis et en Israël dans les décennies qui suivirent.
L’héritage du Rogatchover
Un jour, un Juif apporta au Rabbi de Loubavitch une lettre manuscrite du Rogatchover, en cadeau pour le quarantième anniversaire de sa direction. Le Rabbi le remercia chaleureusement, puis ajouta : « Tu auras aussi le mérite d’étudier sa Torah. »
Car au-delà de la fascination pour le personnage, au-delà des récits extraordinaires sur sa mémoire et son génie, l’essentiel demeure l’étude de son enseignement. Comme le soulignait le Rabbi, cette Torah du Rogatchover constituait une préparation à la Torah nouvelle qui émanera du Machia’h, une Torah entièrement renouvelée qui nous sera révélée avec la venue du Libérateur.
L’année 5786 marque le quatre-vingt-dixième anniversaire de la disparition du Gaon de Rogatchov. Son souvenir, immortalisé dans le folklore de Habad-Loubavitch où son nom revient sans cesse dans les récits partagés dans les Yechivot et lors des Farbrenguen, continue d’inspirer tous ceux qui cherchent à comprendre ce que signifie véritablement se consacrer à l’étude de la Torah avec toutes les fibres de son être.











