À l’aube de 1922, le Rabbi précédent quitte Rostov pour s’installer à Pétersbourg, établissant ainsi le centre du mouvement Habad dans cette ville chargée d’histoire. Ce moment crucial rappelle une mission périlleuse qu’il accomplit dans sa jeunesse, témoignant d’un dévouement sans faille pour la communauté juive. Ce récit extraordinaire illustre jusqu’où le futur sixième Rabbi de Loubavitch était prêt à aller pour protéger l’éducation juive face à l’antisémitisme d’État.
Une mission dictée par le devoir filial
Dans sa jeunesse, le jeune Yossef Its’hak Schneersohn, qui allait devenir plus tard le sixième Rabbi de la dynastie Habad-Loubavitch, fut chargé par son père d’une mission de la plus haute importance. Le Rabbi Rachab, cinquième Rabbi du mouvement, l’envoya à Pétersbourg, alors capitale impériale russe, pour tenter d’annuler un décret menaçant l’éducation juive.
– « Combien de temps dois-je rester à Pétersbourg ? », demanda le jeune Yossef Its’hak, conscient de la difficulté de la tâche.
-« Jusqu’au sacrifice de soi », répondit simplement son père, marquant par ces mots lapidaires la gravité de l’enjeu.
Cette réponse, d’une puissance évocatrice rare, résume parfaitement l’essence même de la philosophie Habad : l’abnégation totale au service de la communauté, jusqu’au risque ultime s’il le faut. Le Rabbi Rachab connaissait les dangers qui guettaient son fils dans la capitale impériale, mais la préservation de l’éducation juive représentait un enjeu si fondamental qu’aucun sacrifice personnel ne pouvait être considéré comme trop grand.
L’éducation juive traditionnelle était en effet la cible privilégiée des autorités tsaristes qui y voyaient, à juste titre, le pilier de la transmission et de la survie identitaire du peuple juif. Les écoles juives, les héderim et les yeshivot étaient régulièrement soumises à des restrictions visant à les affaiblir ou à les contraindre à adopter un programme d’études conforme aux volontés du régime.
À son arrivée dans la capitale, le jeune Yossef Its’hak découvrit que la situation était encore plus critique qu’anticipée : le décret attendait déjà sur le bureau du ministre de l’Intérieur Piotr Stolypine, prêt à être signé. Le destin de l’éducation juive était entre les mains d’un homme connu pour son antisémitisme virulent, qui « organisait personnellement des pogroms ayant coûté la vie à des milliers de Juifs », comme le rapportent les chroniques de l’époque.
Face à l’hostilité du pouvoir russe
Dans la Russie tsariste de cette période, les Juifs vivaient dans une précarité juridique permanente. Confinés principalement dans la Zone de Résidence, ils faisaient l’objet de discriminations systématiques et de violences sporadiques souvent encouragées par les autorités elles-mêmes. L’antisémitisme n’était pas seulement une attitude populaire, mais une véritable politique d’État.
Les décisions importantes reposaient souvent sur les épaules des ministres, le tsar lui-même étant décrit comme « peu perspicace ». Dans les couloirs du pouvoir, on murmurait même que le tsar « n’était pas perspicace du tout », euphémisme diplomatique pour éviter de qualifier plus directement son incompétence. Cette réalité rendait la mission du jeune Yossef Its’hak d’autant plus complexe, car il devait naviguer dans les méandres d’une administration notoirement hostile aux Juifs.
Le ministre Piotr Stolypine incarnait parfaitement cette hostilité institutionnelle. Si l’histoire l’a parfois présenté comme un réformateur, les communautés juives de Russie connaissaient son véritable visage : celui d’un antisémite convaincu dont les politiques avaient directement contribué à l’organisation de pogroms meurtriers. Sa signature sur le décret anti-éducation juive n’était donc qu’une formalité, à moins qu’une intervention extraordinaire ne vienne bouleverser le cours des événements.
Multipliant les rencontres au sein de la communauté juive de Pétersbourg, le jeune Yossef Its’hak cherchait désespérément une ouverture. Les notables juifs, cependant, malgré leur réseau et leur influence relative, semblaient impuissants face à la détermination de Piotr Stolypine. Chaque jour qui passait rapprochait le moment fatidique où le décret serait officiellement promulgué, portant un coup terrible au judaïsme russe.
C’est alors, au moment où tout espoir semblait perdu, que le jeune Yossef Its’hak entendit parler d’un ancien professeur de Piotr Stolypine. Cette information, qui pouvait sembler anodine, représentait peut-être l’unique fil ténu auquel s’accrocher. Après avoir localisé ce professeur âgé, qui vivait modestement dans un quartier périphérique de la capitale, il parvint à établir un contact.
« Malgré ses préventions envers les Juifs, le professeur fut impressionné par l’intelligence et l’érudition du jeune Rabbi », racontent les témoins. Leurs longues conversations sur des sujets profonds créèrent un lien inattendu entre ces deux hommes que tout semblait opposer. Le jeune Yossef Its’hak, formé aux subtilités de la philosophie hassidique et aux profondeurs de la Kabbale, se révéla également versé dans les domaines de la littérature russe et de la philosophie occidentale, surprenant agréablement son interlocuteur.
Au fil des jours, les discussions s’étendirent à des questions existentielles, à la nature de l’homme et à la spiritualité, créant un terrain d’entente intellectuel qui transcendait les différences religieuses et culturelles. Le professeur, homme de principes malgré ses préjugés, reconnut en son jeune visiteur un esprit brillant dont la sagesse dépassait largement son âge.
Lorsque le jeune Yossef Its’hak lui expliqua enfin sa mission et lui demanda d’intercéder auprès de Piotr Stolypine, le professeur fut catégorique : « Même si je lui parlais, ce serait une perte de temps. Je le connais depuis son enfance ; c’est un homme cruel et mauvais, imperméable à toute considération morale lorsqu’il s’agit des Juifs. »
Cette réponse, loin de décourager le jeune Rabbi, le poussa à imaginer une solution plus audacieuse. Touché par la sincérité du jeune homme et probablement aussi par sa détermination, le professeur lui offrit une aide inespérée : « En tant qu’ancien précepteur de Piotr Stolypine, j’ai reçu une autorisation spéciale pour entrer au ministère quand je le souhaite. Je ne peux vous expliquer les graves conséquences qui nous menaceraient si vous étiez découvert, mais j’ai appris à vous estimer. Je suis prêt à vous confier cette autorisation. »
Ce geste, dont le professeur mesurait pleinement les risques, témoignait de l’impact profond que le jeune Yossef Its’hak avait eu sur lui. Il s’agissait littéralement de mettre sa vie entre les mains d’un jeune Juif rencontré quelques jours plus tôt, tant la punition aurait été sévère si la supercherie avait été découverte.
L’acte d’audace inouïe
Le lendemain matin, après une nuit de prière et de réflexion, le jeune Yossef Its’hak prit sa décision. Il se présenta au ministère de l’Intérieur, l’un des bâtiments les plus imposants et les mieux gardés de la capitale impériale. Le contraste était saisissant : un jeune Juif hassidique, avec son apparence traditionnelle si reconnaissable, s’apprêtait à pénétrer dans l’antre même du pouvoir qui opprimait son peuple.
Le garde à l’entrée fut stupéfait de voir ce Juif orthodoxe, reconnaissable à ses péot et sa barbe, avec son accent yiddish prononcé, porteur d’une autorisation aussi rare dans la Russie tsariste. Cette vision incongrue aurait dû immédiatement éveiller ses soupçons. Toutefois, fidèle au principe de ne jamais poser de questions à ses supérieurs hiérarchiques ou à leurs mandataires — principe profondément ancré dans la culture administrative russe — il le laissa néanmoins entrer sans poser de questions.
Les premiers moments dans le bâtiment furent angoissants et désorienteraient. Les couloirs interminables du ministère, conçus précisément pour impressionner et intimider les visiteurs, se ressemblaient tous. « Le jeune Yossef Its’hak se perdit dans ce dédale bureaucratique et dut finalement demander à un employé où se trouvait le bureau du ministre, risquant ainsi d’être démasqué », relate la chronique.
Cette demande de renseignement représentait un risque considérable. Le moindre soupçon, la moindre question sur la légitimité de sa présence aurait pu conduire à son arrestation immédiate et à des conséquences dramatiques, non seulement pour lui-même mais aussi pour le professeur qui lui avait fourni l’autorisation.
Par une coïncidence que les hassidim attribuent naturellement à l’intervention divine, au moment précis où le jeune Yossef Its’hak se dirigeait vers le bureau, Piotr Stolypine en sortait ! Dans un instant de tension extrême, le ministre passa à côté du jeune Rabbi sans lui prêter attention, probablement trop préoccupé par d’autres affaires d’État pour remarquer la présence incongrue de ce visiteur juif dans les couloirs de son ministère. Ce croisement fortuit, qui aurait pu signifier la fin immédiate de la mission, se transforma en opportunité providentielle.
Une fois dans le bureau désert, le jeune Yossef Its’hak découvrit des piles de documents soigneusement organisées sur le bureau ministériel. À côté se trouvaient deux tampons : l’un marqué « Approuvé », l’autre « Rejeté » — outils bureaucratiques d’un pouvoir qui décidait quotidiennement du sort de millions de sujets de l’empire. Il chercha fébrilement parmi les documents et, avec un mélange de soulagement et d’appréhension, trouva le projet de loi menaçant l’éducation juive, prêt à être signé.
Le moment était venu de prendre la décision la plus audacieuse de sa vie. Sans hésiter, guidé par la responsabilité envers son peuple et les paroles de son père résonnant dans son esprit, il saisit le tampon « Rejeté », l’apposa fermement sur le document, puis plaça celui-ci dans la pile des lois rejetées avant de quitter précipitamment les lieux, le cœur battant mais l’âme apaisée par la certitude d’avoir accompli son devoir.
Ce geste audacieux, qui incarnait littéralement le « sacrifice de soi » évoqué par son père, sauva l’éducation juive en Russie d’un coup terrible qui aurait pu avoir des conséquences dévastatrices pour des générations entières.
L’héritage d’un dévouement sans limites
Ce n’était pas la seule fois où le jeune Yossef Its’hak risqua sa vie pour défendre les droits des Juifs dans une Russie de plus en plus hostile à la présence juive. Son parcours est jalonné d’actes de bravoure similaires, chacun témoignant de son engagement indéfectible envers la préservation de la vie juive sous toutes ses formes.
Une autre histoire, moins connue mais tout aussi révélatrice, illustre ce dévouement extraordinaire. Alors que les rencontres avec les notables juifs de Pétersbourg s’étaient avérées infructueuses face à une autre menace législative, il fut décidé que le jeune Yossef Its’hak rencontrerait un ministre influent auprès de Piotr Stolypine, un certain Pobiédonostsev, qui, bien qu’antisémite lui aussi, respectait les hommes de foi et avait accepté de recevoir le jeune rabbi.
La rencontre fut fixée pour un vendredi soir — le début du Shabbat, période sacrée pour les Juifs — dans la banlieue de Pétersbourg, où aucun Juif ne résidait légalement. Cette programmation, probablement délibérée, plaçait le jeune Yossef Its’hak face à un dilemme spirituel considérable. Confronté de surcroît au froid glacial de l’hiver russe, il dut trouver refuge dans une taverne locale avant la rencontre prévue.
« On peut facilement imaginer les heures interminables passées dans cette taverne », raconte-t-on, « entouré d’ivrognes hostiles aux Juifs. Le jeune Yossef Its’hak dut passer le saint Shabbat, jour normalement consacré à la prière et à l’étude, en feignant de participer aux festivités de ces hommes avinés. » Cette expérience, spirituellement éprouvante pour un homme profondément pieux, illustre une nouvelle fois jusqu’où il était prêt à aller pour protéger sa communauté.
Le Rabbi Menachem Mendel Schneerson, gendre du Rabbi précédent et futur septième Rabbi de Loubavitch, commentait ainsi cet épisode : « Mon beau-père a risqué sa vie malgré l’incertitude du succès. Il aurait pu dire que si les cieux avaient décidé d’annuler le décret, celui-ci serait annulé de toute façon, et que si ce n’était pas la volonté divine, même ses efforts seraient vains. Pourtant, quand il a entendu qu’un décret allait nuire aux Juifs, il a ignoré tous les calculs et fait tout ce qu’il pouvait humainement faire. »
Cette remarque du Rabbi Schneerson mérite qu’on s’y attarde, car elle touche à une question fondamentale : celle du rapport entre la providence divine et l’action humaine. Contrairement à une interprétation fataliste qui verrait dans la volonté divine une force rendant inutile l’effort humain, la perspective hassidique présentée ici insiste sur la responsabilité de l’homme d’agir, indépendamment des calculs sur les chances de succès ou même de la certitude que tout est ultimement entre les mains de Dieu.
Des années plus tard, en 1922, le jeune Yossef Its’hak, devenu entre-temps le Rabbi précédent, sixième dirigeant de la dynastie Habad, revint à Pétersbourg pour y établir le nouveau centre du mouvement. Cette ville, où il avait autrefois risqué sa vie pour la communauté, devenait le foyer d’un renouveau spirituel juif sous sa direction. Ce retour symbolique marquait une étape dans ce que la tradition Habad nomme les « dix exils » du mouvement, périple qui conduirait finalement le Rabbi précédent aux États-Unis, où il établirait les fondations du rayonnement mondial actuel du mouvement Loubavitch.
À Léningrad (ancien nom de Pétersbourg à l’époque soviétique), malgré la répression communiste qui avait remplacé l’oppression tsariste, le Rabbi précédent poursuivit son œuvre de préservation du judaïsme, établissant un réseau clandestin d’éducation juive. Cette action s’inscrivait dans la continuité directe de son intervention audacieuse des années plus tôt : la même détermination à préserver l’éducation juive, quelles que soient les circonstances politiques.
« La souffrance des autres doit nous toucher jusqu’au fond de l’âme », enseignait le Rabbi. « Lorsque nous entendons qu’un autre Juif souffre, que ce soit physiquement ou spirituellement, nous ne devrions pas pouvoir rester indifférents. Cette compassion active doit nous pousser à agir, même quand les chances de succès semblent minces. » Ces paroles résonnent comme le testament spirituel d’un homme qui incarnait pleinement cette valeur, n’hésitant jamais à mettre sa propre sécurité en péril pour défendre sa communauté face à l’oppression.
L’héritage du Rabbi précédent perdure aujourd’hui à travers le réseau mondial d’émissaires. Chaque école juive établie dans un environnement hostile, chaque initiative pour préserver les traditions juives face à l’assimilation ou l’oppression, s’inscrit dans la lignée directe de ce courage exemplaire manifesté dans les couloirs du ministère de l’Intérieur tsariste. C’est ce même esprit de détermination et de sacrifice qui anime les milliers d’émissaires Habad qui s’établissent aujourd’hui aux quatre coins du monde pour raviver la flamme du judaïsme, perpétuant ainsi la mission historique du jeune Yossef Its’hak : assurer la survie et l’épanouissement de l’éducation et de la vie juives, quels que soient les obstacles.
















