À travers l’énigme de la répétition du mot « Tabernacle » dans la Paracha Pekoudei se dévoile une profonde sagesse. Ce texte explore comment le sanctuaire biblique représentait non seulement un lieu physique pour le culte, mais aussi un modèle cosmique reliant les dimensions visibles et invisibles de la réalité divine.
Adapté d’un commentaire du Rav Even-Israel Steinsaltz
Au cœur de la tradition hassidique se trouve un enseignement fascinant tiré du Likoutei Torah de Rabbi Shneur Zalman de Liadi qui ouvre une fenêtre extraordinaire sur la compréhension de la relation entre le divin et le matériel. En analysant le verset d’ouverture de la paracha Pékoudei – « Voici les comptes du Tabernacle, Tabernacle du témoignage » – cette exégèse dévoile une cosmologie profonde qui explique la raison d’être de notre existence et la mission spirituelle de l’humanité.
L’énigme textuelle comme porte d’entrée vers le mystique
Le point de départ de cette étude réside dans les anomalies textuelles du verset d’Exode 38:21. Pourquoi la Torah répète-t-elle le mot « Mishkan » (Tabernacle)? Pourquoi utilise-t-elle l’expression passive « qui furent établis sur l’ordre de Moïse » plutôt qu’une formulation plus directe? Et pourquoi mentionner spécifiquement « l’œuvre des Lévites » et la supervision d’Itamar sans évoquer celle d’Éléazar?
Dans la tradition herméneutique juive, et particulièrement dans l’approche hassidique, ces « difficultés » ne sont jamais considérées comme des imperfections ou des redondances stylistiques. Elles sont plutôt perçues comme des indices délibérément placés par la sagesse divine pour signaler des couches de signification plus profondes. Le texte biblique fonctionne comme un système de codes multidimensionnel où chaque anomalie apparente constitue une invitation à explorer au-delà du sens littéral.
La demeure dans les mondes inférieurs : le paradoxe cosmique
L’explication commence par un principe fondamental de la pensée hassidique, formulé dans le Midrash Tanhuma : « L’Éternel a désiré avoir une demeure dans les mondes inférieurs. » Cette affirmation, d’une simplicité trompeuse, contient en réalité un paradoxe cosmique vertigineux. Si, comme l’affirme le prophète Jérémie, « le ciel et la terre, Je les remplis », quelle signification peut avoir la création d’une « demeure » pour le divin?
Suivant l’enseignement du Baal HaTanya, ce paradoxe se résout par une distinction cruciale entre l’omniprésence divine et sa révélation manifeste. L’Infini (Ein Sof) imprègne effectivement toute réalité, mais cette présence demeure cachée, imperceptible aux créatures qui habitent les mondes. La « demeure dans les mondes inférieurs » ne concerne pas l’existence divine en soi, mais sa révélation, sa manifestation perceptible au sein de la réalité finie.
Plus révolutionnaire encore est la précision que les « mondes inférieurs » ne désignent pas une localisation spatiale, mais un niveau de conscience spirituelle. Le Divin transcende l’espace et le temps, qui sont eux-mêmes ses créations. Comme le souligne le midrash cité dans l’enseignement : « Il est le lieu du monde, mais le monde n’est pas Son lieu. » Dans cette perspective, notre monde matériel est qualifié d' »inférieur » non par sa position dans un hypothétique système cosmique vertical, mais par son opacité spirituelle, par la densité du voile qui y masque la présence divine.
La dialectique obscurité-lumière au cœur du projet divin
L’une des contributions les plus profondes de la philosophie hassidique réside dans sa reconceptualisation radicale de la relation entre lumière et ténèbres spirituelles. Contrairement aux systèmes dualistes qui perçoivent l’obscurité comme une force antagoniste autonome, la hassidout la comprend comme partie intégrante d’un dessein divin cohérent.
L’enseignement affirme que c’est précisément dans « ce monde de ténèbres » que Dieu désire établir sa demeure, « pour illuminer l’obscurité spécifiquement ». Cette formulation suggère que l’obscurité n’est pas un accident cosmique regrettable, mais une condition préalable nécessaire à l’accomplissement du projet divin. Sans ténèbres, la révélation de la lumière perdrait sa raison d’être.
Cette dialectique offre une perspective profondément optimiste sur la condition humaine. L’expérience même de la distance spirituelle, du sentiment d’absence divine qui caractérise notre monde, devient le théâtre privilégié d’une révélation potentielle sans égale. C’est pourquoi, selon l’enseignement cité des Pirké Avot, « une heure de repentir et de bonnes actions dans ce monde vaut mieux que toute la vie du monde à venir » – car c’est uniquement dans l’obscurité relative de notre existence terrestre que peut s’opérer la transformation la plus significative.
L’abaissement comme prélude à l’élévation : la dynamique d’Itkafia et Ithaf’ha
Le mécanisme de cette transformation est décrit à travers deux concepts fondamentaux: « Itkafia » (soumission) et « Ithaf’ha » (transformation). Citant le Zohar, l’enseignement affirme que « lorsque le côté obscur est soumis, la gloire du Saint, béni soit-Il, s’élève au-dessus de tout. »
Cette perspective révolutionnaire, élaborée par le fondateur du mouvement Habad, propose une compréhension nouvelle de la confrontation spirituelle. La « soumission du côté obscur » ne vise pas l’annihilation d’une force intrinsèquement mauvaise, mais plutôt la révélation de sa fonction cachée au sein du plan divin. En termes contemporains, on pourrait parler d’une intégration consciente des forces de résistance spirituelle.
Le processus commence par « Itkafia » – la discipline spirituelle qui consiste à refréner les impulsions négatives, décrite comme active dans « tous les cinq sens ». Cette première étape de maîtrise de soi, symbolisée par le concept de « Kadesh atsme’ha bamoutar la’h » (sanctifie-toi même dans ce qui t’est permis), prépare le terrain pour la transformation plus profonde appelée « Ithaf’ha » – la conversion de l’obscurité en lumière, de l’amertume en douceur.
Ce processus ne concerne pas uniquement des comportements extérieurs, mais engage l’être humain dans toutes ses dimensions – intellectuelle, émotionnelle et pratique. La transformation visée n’est pas superficielle mais ontologique, touchant à la nature même de notre rapport au réel.
La hiérarchie paradoxale des commandements : pourquoi les interdits surpassent les obligations
L’un des aspects les plus contre-intuitifs de cet enseignement concerne le statut respectif des commandements positifs et négatifs. S’appuyant sur une interprétation kabbalistique du verset « Voici Mon nom pour toujours, et voici Mon souvenir de génération en génération » (Exode 3:15), l’explication établit que les 365 interdits (Mitsvot lo ta’asé) dérivent des deux premières lettres du nom divin (Youd-Hé), tandis que les 248 commandements positifs (Mitsvot asé) sont associés aux deux dernières (Vav-Hé).
Cette association révèle une hiérarchie spirituelle inattendue: les commandements négatifs, qui semblent de prime abord moins « productifs » que les positifs, sont en réalité ancrés dans une source divine plus élevée. Cette perspective renverse la conception commune selon laquelle l’action positive serait spirituellement supérieure à l’abstention.
Cette approche hassidique explique ce paradoxe en introduisant une analogie profonde avec la structure du corps humain. Les commandements positifs correspondent aux « organes externes » qui accomplissent des actions visibles, tandis que les commandements négatifs sont analogues aux « organes internes » où la vie est plus intensément présente. Cette distinction est illustrée par le fait qu’une blessure minime à un organe interne peut être fatale, alors que même l’amputation d’un membre externe n’est généralement pas mortelle.
Sur le plan spirituel, cette différence s’explique par le fait que les commandements négatifs sont enracinés dans un niveau de divinité tellement transcendant qu’il ne peut être canalisé dans une action positive concrète. Ils restent donc exprimés uniquement sous forme d’abstention. Cette explication profonde transforme notre compréhension de la « passivité » apparente des interdits en révélant qu’ils constituent en réalité des points de contact avec les dimensions les plus élevées de la réalité divine.
La métaphore du désert : « une terre non ensemencée »
Pour illustrer cette dimension transcendante des commandements négatifs, l’enseignement interprète de façon originale le verset de Jérémie évoquant « ta marche après Moi dans le désert, dans une terre non ensemencée. » Dans cette lecture, l’expression « terre non ensemencée » (eretz lo zéroua) est comprise comme signifiant une terre ensemencée avec le « non » – c’est-à-dire avec la dimension spirituelle des interdits.
Cette interprétation audacieuse transforme le désert, traditionnellement symbole de privation et d’austérité, en lieu privilégié de révélation spirituelle. La « terre non ensemencée » devient ainsi supérieure à la « terre où habite l’homme » – cette dernière symbolisant le domaine des commandements positifs, associés à la figure de l’Adam (l’humain) et aux 248 « membres du Roi ».
Le séjour d’Israël dans le désert après l’Exode n’apparaît plus comme une simple période de transition ou d’épreuve, mais comme une immersion dans une dimension spirituelle plus élevée, précisément caractérisée par l’absence de production matérielle et par la proximité avec la dimension du « non ».
Torah et Mitsvot : organes internes et externes du corps cosmique
L’enseignement développe ensuite une analogie particulièrement éclairante entre la structure du corps humain et la relation entre l’étude de la Torah et la pratique des commandements. L’étude de la Torah est comparée aux « organes internes » où la vitalité est plus concentrée, tandis que les commandements pratiques sont assimilés aux « organes externes » qui exécutent des actions visibles.
Cette analogie s’appuie sur plusieurs principes fondamentaux. D’abord, l’affirmation que « la Torah émane de la Sagesse », illustrée par le verset « la sagesse de l’homme illumine son visage ». L’anecdote talmudique concernant Rabbi Abbahou, dont le visage rayonnait après avoir découvert une nouvelle interprétation de la Torah, illustre physiquement cette illumination intérieure.
Plus profondément encore, l’enseignement établit que lorsqu’une personne étudie la Torah, le Saint, béni soit-Il, « étudie en face d’elle » – créant ainsi une connexion directe entre l’intelligence humaine et la Sagesse divine. Cette interaction représente « la manifestation de la Lumière infinie dans la Sagesse supérieure », un niveau de révélation qui dépasse radicalement ce qui peut être accompli par les actions concrètes des commandements.
Comme le cerveau dans le corps humain, la Torah ne se contente pas d’une fonction spécifique isolée, mais constitue le centre nerveux qui coordonne, anime et donne sens à l’ensemble de la vie religieuse. C’est pourquoi, selon l’expression talmudique citée, « l’étude de la Torah équivaut à tous [les autres commandements] ».
La dynamique du Nom divin: révélation et dissimulation
La dernière partie de l’enseignement explore la structure du Nom divin (le Tétragramme) comme modèle cosmique de l’interaction entre le caché et le révélé. Les deux premières lettres (Youd-Hé) représentent les aspects transcendants, « cachés pour l’Éternel notre Dieu », tandis que les deux dernières (Vav-Hé) correspondent aux dimensions manifestées, « révélées à nous et nos enfants ».
Cette structure reflète exactement la relation entre les commandements négatifs (enracinés dans le transcendant) et positifs (expressions de la divinité dans l’immanence). L’analyse précise que la lettre Vav correspond spécifiquement à l’étude de la Torah, tandis que le Hé final représente la pratique des commandements.
L’accomplissement des Mitsvot positives réalise ainsi une unification (Yihoud) des dimensions transcendantes et immanentes du divin, permettant à la lumière supérieure de pénétrer et d’illuminer la réalité quotidienne. Cette unification est symbolisée par le mot « Amen » (dont la valeur numérique 91 correspond à la somme des valeurs numériques des noms YHVH et Adonaï), qui exprime la rencontre entre l’essence divine transcendante et sa manifestation comme « Seigneur du monde ».
Au-delà de la lettre: implications contemporaines
Cet enseignement hassidique fondamental ouvre des perspectives profondes sur des questions existentielles contemporaines. Si le projet divin consiste à établir une « demeure dans les mondes inférieurs », chaque être humain participe à cette entreprise cosmique en transformant sa propre existence et son environnement en espaces de révélation divine.
La distinction entre « Itkafia » et « Ithaf’ha » offre un modèle sophistiqué pour aborder les défis psychologiques et spirituels. La première étape consiste à contenir et maîtriser les impulsions négatives; la seconde, plus ambitieuse, vise à les transformer en forces positives. Ce paradigme, qui rejette l’idée d’une « destruction » du mal au profit de sa transformation, résonne profondément avec certaines approches psychologiques modernes.
La valorisation surprenante des commandements négatifs suggère une réévaluation de ce que nous percevons souvent comme des « limitations ». Dans un monde contemporain qui célèbre l’action, la production et la transformation visible, cet enseignement rappelle que la retenue, la discipline et même le non-agir peuvent constituer des expressions spirituelles d’un ordre supérieur.
Enfin, la compréhension du désert comme « terre ensemencée avec le non » propose une lecture spirituelle profonde des périodes de sécheresse, de retrait ou d’apparente stérilité dans la vie religieuse. Ces moments, souvent perçus comme des échecs ou des épreuves, pourraient en réalité constituer des espaces privilégiés de contact avec les dimensions les plus élevées de la révélation divine.
Conclusion: la symphonie du visible et de l’invisible
Cette étude du Maamar « Élé Pékoudei HaMishkan » nous conduit finalement à percevoir l’existence comme une symphonie complexe où les dimensions visibles et invisibles, actives et passives, manifestées et cachées jouent chacune un rôle indispensable.
Le Tabernacle historique, avec sa structure minutieusement détaillée, ses rituels précis et ses objets sacrés, représentait la cristallisation physique de cette symphonie cosmique. Sa réplique contemporaine ne se construit plus en acacia et en or, mais dans la conscience humaine transformée par l’étude et par l’observance des commandements.
Dans cette perspective, chaque être humain devient un artisan du Tabernacle cosmique, contribuant à travers sa discipline personnelle (Itkafia) et sa transformation intérieure (Ithaf’ha) à l’établissement progressif de cette « demeure divine dans les mondes inférieurs » qui constitue, selon l’enseignement hassidique, l’objectif ultime de la création.
Cette vision vertigineuse, où l’action la plus humble peut acquérir une signification cosmique et où les limitations apparentes révèlent des potentialités spirituelles insoupçonnées, continue d’inspirer et d’éclairer ceux qui s’engagent dans l’exploration des dimensions profondes de la sagesse juive traditionnelle.
À travers la lumière de cet enseignement hassidique, les abstractions métaphysiques deviennent des guides pratiques pour la vie spirituelle, permettant à chacun de participer consciemment à l’aventure cosmique de la création d’une demeure pour le divin « dans les mondes inférieurs ».
















