Il y a exactement 40 ans, en 1984, avait lieu la première rencontre entre Benjamin Netanyahou, alors jeune ambassadeur d’Israël à l’ONU, et le Rabbi de Loubavitch. Au cours de cette entrevue historique, qui s’est tenue pendant la fête de Sim’hat Torah au quartier général du mouvement Habad à Brooklyn, le Rabbi s’est entretenu durant 45 minutes avec Netanyahou et lui a prodigué des conseils qui allaient marquer profondément sa carrière. L’écrivain David Rotenberg, témoin direct de la scène, revient sur ce moment charnière qui annonçait, selon lui, l’ascension politique de celui qui deviendrait le Premier ministre à la plus grande longévité de l’histoire d’Israël.

 

 

David Zeev Rotenberg

 

Quarante ans après l’entretien historique du Rabbi avec Netanyahou, David Zeev Rotenberg se souvient. La première rencontre du Premier ministre Benjamin Netanyahou avec le Rabbi a eu lieu il y a exactement 40 ans, juste avant les Hakafot de la nuit de Sim’hat Torah, au 770, le centre mondial du mouvement Habad à Brooklyn. L’écrivain David Rotenberg, alors jeune homme, se trouvait parmi ceux qui se pressaient à l’avant de la synagogue et qui ont assisté à cette conversation hors du commun, longue de 45 minutes. « Les paroles du Rabbi ont pénétré mon âme », confiera plus tard Netanyahou. Et Rotenberg d’ajouter : « Je pense que celui qui est devenu le meilleur Premier ministre d’Israël a suivi ce que le Rabbi lui avait dit ce soir-là : “avec force et fierté”, au grand dam des médias “aigris”. »

Une nuit de Sim’hat Torah au 770

C’est arrivé il y a exactement 40 ans. J’étais alors un jeune homme, serré à l’avant de la synagogue du Rabbi de Loubavitch, au 770, le centre mondial Habad situé sur Eastern Parkway, à Brooklyn.

Derrière moi se tenaient, dans une densité difficile à décrire, juchés sur des « pyramides » et sur des bancs, des milliers de ‘Hassidim. Une foule qui ondulait comme les vagues de la mer. Tous nos regards étaient tournés vers l’estrade où le Rabbi allait prendre place, quelques minutes plus tard, pour ouvrir les Hakafot de la nuit de Sim’hat Torah.

Des années durant, chaque année, le personnel du consulat d’Israël à New York, ainsi que des personnalités israéliennes de passage dans la ville, se rendaient aux Hakafot chez le Rabbi. Il s’agit du second jour de fête, propre à la diaspora, et rien n’interdit à un Israélien, qui n’observe pas ce second jour de fête hors d’Israël, de se rendre en voiture au centre Habad. Le Rabbi avait coutume d’honorer ces invités en leur confiant la récitation des versets prononcés avant les Hakafot et, à cette occasion, il avait également l’habitude de s’entretenir avec eux.

« Prenez Damas, ne craignez personne »

Lorsque la guerre de Kippour a éclaté, je n’étais qu’un enfant. Mais je me souviens de la façon dont on rapportait la conversation que le Rabbi avait eue, la nuit de Sim’hat Torah 5734 (1973), quelques jours après le début des combats, avec les membres du consulat venus aux Hakafot. Le Rabbi s’était alors longuement entretenu avec eux, affirmant qu’il fallait conquérir Damas. Ils avaient objecté, pour leur part, que c’était impossible, parce que les États-Unis s’y opposaient et parce que cela coûterait de nombreuses vies.

Le Rabbi avait insisté, disant qu’il tenait de sources fiables à Washington que l’on y attendait déjà la nouvelle de la prise de Damas. Pourquoi l’opération militaire sur le plateau du Golan s’était-elle arrêtée ? avait alors demandé le Rabbi. Pourquoi les forces de Tsahal, qui avaient déjà réussi à repousser l’armée syrienne, s’abstenaient-elles d’avancer et de conquérir Damas ? Il avait écarté une à une les excuses qu’on lui présentait. Au terme de la conversation, il leur avait demandé de transmettre en son nom un message urgent aux dirigeants de l’État : prenez Damas, ne craignez personne. Ils avaient promis de s’acquitter de cette mission.

Un jeune ambassadeur sur l’estrade

La nuit de Sim’hat Torah 5745 (1984). C’était la quatrième fois que je participais aux Hakafot du Rabbi, un événement que quiconque y a pris part n’oubliera jamais.

Sur l’estrade, un jeune Israélien attendait l’entrée du Rabbi : Benjamin Netanyahou. C’était peu de temps après sa nomination au poste d’ambassadeur d’Israël à l’ONU. Parmi les milliers de personnes présentes, rares étaient celles qui le connaissaient. Pour ma part, déjà impliqué dans le monde des médias à l’époque, je l’ai immédiatement reconnu. À ses côtés se tenait Chmarya Harel, ancien membre d’un Kibboutz du Hachomer Hatsaïr et combattant de l’unité d’élite Sayeret Matkal sous le commandement de Bibi, avant de revenir à la pratique religieuse et de devenir ‘Hassid Habad.

Ce soir-là, il avait amené son commandant à la rencontre du Rabbi.

« C’était peu après mon arrivée à l’ONU », racontera plus tard Netanyahou à Yossi Elitouv et Arié Ehrlich, auteurs du livre « Au moment de vérité ». « Deux jours plus tôt, l’un de mes anciens subordonnés de la Sayeret Matkal s’était présenté à la porte de mon bureau à l’ONU. Il m’a dit : “Il va y avoir un grand événement chez le Rabbi, tu dois venir. Le Rabbi sera heureux de te voir.”

« J’ai demandé : “Le Rabbi veut vraiment me voir ? Si c’est le cas, allons le voir.”

« L’homme m’a expliqué que ce n’était pas si simple. Il m’a dit : “Nous devrons y aller la nuit de Sim’hat Torah.” J’ai accepté sur le champ. J’ai dit : d’accord, à six ou sept heures du soir ? Il a répondu : non, à minuit. J’ai dit que j’étais prêt. Et en effet, à minuit, nous sommes arrivés à cette adresse célèbre. C’était la première fois que je rencontrais le Rabbi. D’autres rencontres ont suivi par la suite.

« L’heure était très tardive mais, à l’intérieur, dans la salle, l’atmosphère était celle d’un plein milieu de journée. Plus de 5 000 ‘Hassidim s’entassaient dans une salle qui n’était pas particulièrement grande. C’était stupéfiant. Je n’aurais jamais cru qu’autant de personnes puissent tenir dans un tel espace. Mais les ‘Hassidim de Habad, comme chacun le sait, sont habitués aux miracles. Comment ce miracle s’est-il produit ? Grâce aux “pyramides” : les ‘Hassidim se tenaient les uns au-dessus des autres, sur des gradins de plusieurs étages, construits spécialement pour accueillir les milliers de participants.

« Seulement voir ? Pas discuter ? »

« On m’a conduit à l’intérieur, vers une petite estrade située à l’extrémité sud-est de la salle. On m’a dit d’attendre. Soudain, la porte au fond de la salle s’est ouverte, et j’ai assisté à une sorte de reconstitution de la traversée de la mer Rouge : au cœur de cette foule compacte, un passage s’est ouvert. Le Rabbi a avancé au milieu de ce chemin humain et a pris place sur l’estrade. Ceux qui se tenaient à mes côtés m’ont dit : “Approche-toi du Rabbi.”

« J’ai un peu hésité, je craignais de le déranger. Mais ils ont insisté pour que j’avance. Je me suis approché du Rabbi et j’ai tenté d’attirer son attention. Le Rabbi s’est retourné. J’ai dit : “Rabbi, je suis venu vous voir.” Le Rabbi m’a lancé un regard particulier, il a souri et m’a dit : “Seulement voir ? Pas discuter ?” »

Ma place dans la synagogue comptait parmi les meilleures. J’étais alors d’une maigreur à faire pitié, ce qui me permettait de me tenir derrière un pilier situé tout près de l’estrade du Rabbi, sans gêner la vue de ceux qui se trouvaient derrière moi.

De l’endroit où je me tenais, il était impossible d’entendre la conversation mais, en lisant sur les lèvres, j’ai compris que le Rabbi et le jeune ambassadeur se parlaient en hébreu. On a raconté plus tard que Netanyahou s’était adressé au Rabbi en anglais, que le Rabbi lui avait répondu en hébreu et que, dès lors, toute la conversation s’était poursuivie dans cette langue.

Quarante-cinq minutes face à des milliers de ‘Hassidim

Je me souviens de mon regard curieux, qui ne quittait pas leur échange. Cinq minutes, dix minutes, un quart d’heure, une demi-heure. Malgré les milliers de personnes qui attendaient les Hakafot, malgré l’heure tardive, le Rabbi était tout entier tourné vers son invité.

La conversation portait sur la situation sécuritaire en Israël et au Liban, sur les relations avec la Syrie, sur les résultats des élections en Israël et sur l’action du gouvernement, passée et présente. Le Rabbi a également rappelé à Netanyahou sa position sur l’intégrité du territoire et l’a béni pour ses nouvelles fonctions.

Autour de moi, des responsables du mouvement Habad de l’époque commentaient avec émotion cette scène inhabituelle. « Cela ne s’arrêtera pas à l’ambassade à l’ONU », a alors lancé l’un d’eux avec assurance. Je le ressentais moi aussi.

« Nous avons donc commencé à parler », racontera Netanyahou. « Je me souviens que le Rabbi s’exprimait dans un hébreu excellent, avec un accent ashkénaze. Nous avons parlé cinq minutes, puis dix, puis vingt. La conversation s’est ainsi prolongée, d’après mon estimation, 40 ou 45 minutes. Tout autour régnait un grand tumulte : des milliers de personnes se pressaient, dans l’attente du moment culminant où le Rabbi ouvrirait les Hakafot. Ils se disaient sûrement : “Qui est donc cet homme avec qui le Rabbi parle si longtemps ?”

« Mais le Rabbi avait tout le temps du monde. Il est resté debout et m’a parlé de ma fonction à l’ONU, de la manière dont il faut présenter notre vérité, celle du peuple juif, face au monde. Lorsque le Rabbi a fini de me dire ce qu’il avait à me dire, il s’est tourné vers la foule et a levé la main, faisant signe aux ‘Hassidim de redoubler de chants et de joie. »

Une bougie de vérité dans la maison de l’obscurité

C’est au cours de cette conversation que le Rabbi a prononcé la phrase que Netanyahou allait citer d’innombrables fois : « Le Rabbi m’a dit : “Tu te rends dans la maison de l’obscurité et du mensonge. Souviens-toi que, même dans l’obscurité la plus épaisse, lorsque tu allumes une bougie de vérité, elle répand une lumière précieuse qui se voit de très loin.” Il n’existe pas de manière plus juste, plus précise, de décrire la façon dont je concevais mon rôle d’ambassadeur à l’ONU, et aussi après mon mandat à l’ONU. En 2011, à la tribune des Nations Unies, j’ai évoqué cette conversation que j’avais eue avec le Rabbi de Loubavitch. Je l’ai évoquée parce que ce fut une conversation véritablement fondatrice, très importante.

« Ce fut une rencontre émouvante, extraordinaire. Le Rabbi n’a pas cherché à arrondir les angles ni à enjoliver les choses. Il a dit ce qu’il pensait, et ses paroles ont pénétré mon âme. Au cours de cette conversation qui, je l’ai dit, a duré bien plus longtemps que je ne l’avais prévu, le Rabbi m’a dit de toujours me rappeler qui et ce que je représente : Israël, le peuple juif. “Tu dois te tenir avec force et fierté”, m’a-t-il dit, ajoutant que ma mission consistait à allumer la lumière dans les lieux obscurs. Telle est ma mission, et je dois l’accomplir pour le peuple juif.

« Lorsque notre conversation s’est achevée », poursuit Netanyahou, « il s’est produit quelque chose que je n’oublierai jamais : le Rabbi a pris le Sefer Torah dans ses bras et s’est avancé vers le centre de la synagogue. Je l’ai vu danser avec le Sefer Torah, et je me suis dit : voilà la force de notre peuple. Voilà la force de notre tradition. Voilà la foi de notre peuple ! »

Le retour en Israël et la lettre du Rabbi

Environ trois ans et demi après cette rencontre, Netanyahou a décidé de mettre un terme à ses fonctions à l’ONU, de rentrer en Israël et d’entrer dans la vie politique.

Je me souviens d’un épisode intéressant de cette période. J’étais alors journaliste dans un journal new-yorkais. Dans l’une de mes dépêches, j’avais rapporté que le Rabbi n’était pas satisfait du retour de Netanyahou en Israël à ce moment-là. Eyal Arad, alors conseiller en communication de Netanyahou, a téléphoné à la rédaction après la parution de l’information et m’a réprimandé, à grands cris, pour cet article.

« C’est un mensonge », soutenait-il avec obstination. Ce n’était pas un mensonge. L’information était exacte.

Dans une lettre répondant à un courrier que Netanyahou lui avait adressé, le Rabbi a évoqué l’intention de celui-ci de retourner en Israël, avant son entrée dans la vie politique, au terme de son mandat d’ambassadeur à l’ONU :

« …Et en particulier, au sujet de ce qu’il écrit dans sa lettre, que son Alya en Terre d’Israël soit une élévation à tous égards, et qu’il continue de mettre à profit ses talents et les possibilités qui s’offrent à lui dans la direction mentionnée, en particulier. »

Le Rabbi a ajouté une allusion à la période où la lettre était rédigée, à la veille de la fête du don de la Torah, et a écrit : « Et pour ce qui est lié à ce moment de l’année, le mois du don de la Torah, selon la formule traditionnelle et sacrée dans la coutume d’Israël : recevoir la Torah avec joie et intériorité. »

Avant sa signature, le Rabbi a écrit : « Avec respect et ma bénédiction pour une joyeuse fête. »

« La seule voie »

Dans la vidéo d’une autre rencontre de Netanyahou avec le Rabbi, qui a eu lieu environ un mois avant la rédaction de cette lettre, on entend le Rabbi déclarer :

« Grand succès. Votre premier discours m’a procuré une grande satisfaction. Puissiez-vous continuer dans cette voie, et D.ieu vient en aide à tous ceux qui veulent purifier autrui, à plus forte raison lorsque l’on commence par “se parer soi-même”. »

Le Rabbi a demandé à Netanyahou de ne pas lui tenir rigueur de dire ces choses en public.

Netanyahou a répondu qu’il avait bien reçu le message du Rabbi. « J’ai l’intention de continuer exactement dans cette voie. J’ai bien saisi le message du Rabbi. » Il a souligné que c’était « la seule voie ».

« Et c’est la meilleure voie pour que l’on n’ait nul besoin de toutes ces affaires de guerre et autres, et que s’accomplisse “dans le calme et la tranquillité vous serez sauvés” », lui a répondu le Rabbi, avant d’ajouter : « Bénédiction et succès. »

Netanyahou a remercié : « Je vous remercie pour les occasions que vous m’avez données de venir… »