Le 26 Tamouz marque le 80e anniversaire de l’arrivée à New York des Ba’hourim de Shanghaï, les élèves rescapés de Tom’hei Temimim de Pologne. Fuyant l’invasion nazie à travers Vilna, la Sibérie et le Japon, ces 38 jeunes gens ont maintenu la flamme de la Torah et de la ‘Hassidout dans les conditions les plus éprouvantes de l’exil chinois. Voici le récit extraordinaire de leur survie, de leur activité inspirante à Shanghaï et de leur arrivée joyeuse en Amérique.
Par Chemouel Super
Ces dernières semaines, la rubrique historique consacrée aux marges de l’histoire de Habad a raconté la Grande Évasion d’un millier de ‘Hassidim hors de l’Union soviétique après la Shoah. En commémoration du 80e anniversaire de ces événements, la série a mis en lumière la contribution de ces rescapés du communisme à la constitution de la communauté Loubavitch moderne.
L’article d’aujourd’hui honore le 80e anniversaire d’un autre groupe de survivants : les Ba’hourim polonais de Tom’hei Temimim qui survécurent à la Shoah nazie à Shanghaï. Ce groupe, plus restreint, comptait 38 membres en tout, mais ces rescapés jouèrent eux aussi un rôle décisif dans la formation du Loubavitch contemporain.
Publié à l’occasion du 80e anniversaire de l’arrivée du groupe à New York, le 26 Tamouz 5706 (25 juillet 1946), cet article présente des témoignages extérieurs et des articles de presse sur les expériences des Ba’hourim à Shanghaï et sur leur arrivée en Amérique. Mais avant d’en venir à ces sources, il faut d’abord planter le décor.
De la Pologne en flammes à Vilna
Lorsque les nazis envahirent la Pologne, le 17 Elloul 5699 (1er septembre 1939), environ 170 Ba’hourim étudiaient dans la Yechiva Loubavitch phare d’Otwock, et plus de 500 autres étaient répartis dans un réseau de filiales à travers toute la Pologne.
Le déclenchement de la guerre dispersa les Ba’hourim aux quatre vents. La Pologne fut rapidement partagée entre la zone d’occupation allemande et la zone d’occupation soviétique. Pour les Juifs de Pologne, ces deux puissances occupantes signifiaient également le désastre.
Puis une petite fenêtre d’opportunité s’ouvrit. Les Soviétiques rendirent la ville de Vilna, qui se trouvait sous souveraineté polonaise avant la guerre, au gouvernement lituanien indépendant. C’était une occasion pour les Juifs cherchant à fuir l’invasion nazie tout en redoutant les Soviétiques : Vilna pouvait devenir un refuge sûr contre la persécution.
Mais atteindre Vilna n’était pas simple. Il fallait franchir illégalement deux frontières : passer de la zone nazie de la Pologne à la zone soviétique, puis de là en Lituanie. La traversée du territoire soviétique était particulièrement angoissante pour les ‘Hassidim de Loubavitch, qui savaient parfaitement comment les Soviétiques traitaient les Juifs et le judaïsme.
Durant les premiers mois de la guerre, le Rabbi précédent, Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, se trouvait à Varsovie, tandis que les ‘Hassidim s’activaient fébrilement pour le mettre en sécurité. Lorsque parvint la nouvelle de la restitution de Vilna à la Lituanie, le Rabbi précédent ordonna à tous ses élèves de s’y réfugier. Il remit à chaque Ba’hour qu’il pouvait atteindre une somme d’argent destinée à payer les passeurs et les autres frais du voyage, et les implora de transmettre à tous leurs camarades ce message urgent : fuyez vers Vilna à tout prix.
Une filiale de Tom’hei Temimim existait déjà à Vilna avant la guerre, fonctionnant dans le Kloïz d’Opatov. Cette filiale enfla désormais, absorbant des dizaines de Ba’hourim fuyant la Pologne. Le directeur de la Yechiva avant la guerre était le Rav Its’hak Dov Ber Ushpol, désormais rejoint par le Rav Chemouel Zalmanov et le Rav Moché Leib Rotshtein, le Rav Eliahou Moché Liss servant de Machguia’h.
Après quelques mois d’opportunité, la frontière lituanienne fut presque hermétiquement scellée. Seules quelques dizaines de Ba’hourim de Loubavitch avaient réussi à s’échapper ; les autres restèrent bloqués en Pologne, où la plupart d’entre eux furent assassinés par les nazis — que D.ieu venge leur sang.

Le miracle des visas japonais
Vilna n’était qu’un havre temporaire, et chacun cherchait une issue vers une destination plus sûre. Cela devint doublement urgent après l’annexion de la Lituanie par les Soviétiques en Sivan 5700 (juin 1940). Dès que le Rabbi précédent fut sauvé de la Pologne occupée par les nazis, il entreprit d’extraire ses élèves de Vilna vers l’Amérique, la Terre d’Israël, ou tout endroit éloigné de la guerre.
Un chemin vers le salut apparut alors, d’une source surprenante. Le vice-consul du Japon à Vilna, Chiune (Sempo) Sugihara, se mit à délivrer des visas de transit japonais, finissant par les distribuer à quiconque en faisait la demande, même sans le moindre document pour une destination finale. Six mille personnes furent finalement sauvées grâce à ce héros, véritable juste parmi les nations.
Après avoir reçu les visas de transit japonais, les Ba’hourim de Vilna avaient encore besoin de visas pour une destination finale afin d’obtenir l’autorisation de quitter la Russie. Le Rabbi précédent parvint à obtenir des visas américains et à leur envoyer l’argent nécessaire au voyage.
En Tévet 5701 (janvier 1941), 30 Ba’hourim de Loubavitch originaires de Pologne s’embarquèrent pour leur voyage hors de l’Europe déchirée par la guerre, suivis de 8 autres le mois suivant. Leur périple les mena de Vilna à Moscou, puis sur toute la longueur du Transsibérien jusqu’à Vladivostok, d’où ils prirent un bateau pour Kobe, au Japon. Une épreuve s’achevait enfin, mais la suivante ne faisait que commencer.
Voici la liste complète des 38 Ba’hourim qui atteignirent le Japon : Pin’has Mordekhaï Blatt, Yossef Borenstein, Yehochoua Bronstein, ‘Haïm Meïr Bukiet, Guerchon Chanowitz, Israël Chanowitz, Ye’hezkel Deren, Moché Feder, Chemouel Tsvi Fox, Avraham Tsvi Fullman (Landa), Chimon Goldman, Chlomo Hochler, Chemouel Moché Lederhendler, Eliahou Moché Liss, Mordekhaï Lurie, Yossef Portowitz, ‘Haïm Leibish Probst, Pessa’h Rabinowitz, Chemouel David Raichik, Israël David Rosenberg, Hirsh Rubin, Moché Rubin, Moché Sapochkinsky, ‘Haïm Hersh Zak, No’houm Preger, Avraham Its’hak Garfinkel, Mordekhaï Meïr Bryski, Chemouel Chanowitz, Yonathan Balter, Moché Eliahou Gerlitzki, Volf Greenglass, Its’hak Hendel, Tsvi Yossef Kotlarsky, Leib Kramer, Yossef Rodal, Chemouel Stein, Yossef Mendel Tenenbaum et Yossef Wineberg.
Bloqués au bout du monde
Après leur arrivée au Japon, les Ba’hourim se rendirent au consulat américain de Tokyo pour organiser leur voyage vers l’Amérique. On leur remit des formulaires à remplir avec leurs informations personnelles, y compris les noms et adresses de leurs parents et autres membres de leur famille. À leur insu, une nouvelle règle du Département d’État américain interdisait les visas aux réfugiés d’Europe occupée par les nazis ayant encore des proches parents pris au piège sous l’occupation nazie. La justification officielle était que les nazis pourraient prendre ces proches en otage pour contraindre les réfugiés à devenir des espions.
Leurs visas américains furent annulés, et les Ba’hourim se retrouvèrent bloqués au Japon. Après sept mois, les Japonais en eurent assez des réfugiés et les expulsèrent vers Shanghaï, sous occupation japonaise, où existait déjà une importante population de réfugiés apatrides.
Peu après leur arrivée au Japon, en Elloul 5701 (septembre 1941), le Canada délivra des visas pour 80 réfugiés polonais, et Loubavitch parvint à en obtenir 9. En Tichri 5702 (octobre 1941), neuf des Ba’hourim les plus âgés arrivèrent à Montréal, où ils fondèrent immédiatement la Yechiva Tom’hei Temimim de Montréal.
Le Rabbi précédent continua d’œuvrer pour obtenir des visas pour les Ba’hourim de Shanghaï, mais après l’entrée en guerre du Japon aux côtés de l’Allemagne, avec l’attaque de Pearl Harbor en Kislev 5702 (décembre 1941), il n’y eut plus aucune issue. Le groupe restant passa les quatre années et demie suivantes bloqué à Shanghaï, presque totalement coupé du monde extérieur, incapable même de communiquer avec le Rabbi précédent à New York.
Nous ne donnerons pas ici un récit détaillé des expériences des Ba’hourim à Shanghaï. Un aperçu général de la période se trouve dans Toldot Habad en Pologne, Lituanie et Lettonie, chapitres 44 à 60. Les mémoires du Rav Chimon Goldman, From Shedlitz to Safety, offrent un témoignage direct saisissant en anglais. Chadar, la biographie du Rav Chemouel David Raichik, chef des Ba’hourim de Shanghaï, écrite par Dovid Zaklikovsky, relate également l’histoire de cette période.

Sim’hat Torah à Shanghaï
Tout au long de leurs pérégrinations et de toutes les épreuves qu’ils endurèrent, les Ba’hourim maintinrent une Yechiva à chacune de leurs étapes, s’efforçant de préserver le programme d’étude traditionnel de Tom’hei Temimim.
Shanghaï abrita plus de 20 000 réfugiés juifs apatrides pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux se trouvaient les 300 élèves de la Yechiva de Mir et un groupe de 40 Ba’hourim de la Yechiva ‘Ha’hmei Lublin. Avec moins de 30 Ba’hourim, le groupe Loubavitch était modeste et, contrairement aux autres Yechivot, il n’était accompagné d’aucun membre de sa direction.
Néanmoins, les Ba’hourim de Loubavitch exercèrent une influence hors de proportion avec leur nombre dans la communauté des réfugiés de Shanghaï. Il y avait quelque chose d’unique chez ces jeunes gens, et les gens s’en rendaient compte.
Dans un rapport d’après-guerre adressé au Rabbi précédent pour relater leur épreuve et leurs activités, les Ba’hourim mentionnent que leur office du mois de Tichri attirait de nombreux élèves d’autres Yechivot ainsi que des réfugiés allemands. Ils décrivent combien ceux-ci étaient inspirés par l’atmosphère Loubavitch, particulièrement par les joyeux Farbrenguen et les danses de Sim’hat Torah.
Ber Its’hak Rozen (5660-5715, soit 1900-1955) fut élevé dans une famille ‘hassidique à Otwock, en Pologne, et étudia dans sa jeunesse à la maison d’étude du Rabbi de Porisov. Emporté par les vents de l’époque, il rejoignit le Bund socialiste à Varsovie. Il survécut à la Shoah à Shanghaï et vécut ses dernières années à Melbourne, en Australie, où il enseigna la littérature yiddish.
Dans un chapitre de ses mémoires, Rozen livre un magnifique récit de Sim’hat Torah 5704 (octobre 1943) avec les Ba’hourim de Loubavitch à Shanghaï. En voici le texte intégral, traduit du yiddish original :
« Il faut savoir pourquoi l’on danse »
Le soir de Sim’hat Torah, les Loubavitch tenaient à peine sur leurs jambes. Toute la journée, ils avaient bu, chanté et dansé. Et quand ils buvaient, ils buvaient à la manière ‘hassidique. Pas quelque boisson délicate et précieuse, mais de l’alcool véritable, à 96 degrés, et à la bouteille…
Les Loubavitch ont l’esprit vif, et bien rempli aussi. Rempli non seulement de Torah, mais d’idées élevées. Le 96 degrés ne prend pas si facilement le dessus sur de tels esprits. Aussi la boisson descend-elle principalement dans les pieds. Ils s’alourdissent et commencent à s’emmêler. La tête est un peu grisée, mais moins par les gouttes amères que par l’élévation de l’âme. Sim’hat Torah, est-ce une petite affaire ?
Ils chantaient et dansaient comme des possédés : une danse enivrée, ininterrompue, tous ensemble en cercle, et chacun séparément autour de lui-même. La Machké agite le sang dans les veines. Pour les gens de caractère médiocre, tout le monde en convient, la boisson n’élève pas : elle pollue l’esprit. Mais pas chez les Loubavitch.
Il doit y avoir une raison de boire, une intention pour laquelle on boit. Boire simplement, sans but, ne convient pas aux Loubavitch. À Sim’hat Torah, on doit boire. C’est une Mitsva de boire, car la boisson dénoue le corps, transformant la substance physique en quelque chose de fluide qui coule, se dissout et disparaît, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que pur esprit, pure Torah et idées élevées. Celles-ci, à leur tour, se transforment en chant et en danse, menant progressivement à l’attachement le plus complet à la sainteté du monde, à la beauté de l’éternité véritable.
Les Loubavitch savent pourquoi ils boivent. Ils savent et comprennent le sens de la boisson, du chant et de la danse. Quand on a passé toute une année plongé dans la Torah, lié à elle jour et nuit, alors il faut, on doit, on ne peut tout simplement pas faire autrement : il faut vraiment boire, chanter et danser.
Les tables étaient dressées avec des mets de toutes sortes, mais la foule ne se pressait pas de manger. Plus le corps s’imbibe de boisson, plus la faim diminue ; le besoin de manger, simplement pour remplir le physique sans raison, disparaît. Il s’agit néanmoins d’un repas de Mitsva : on goûte donc un petit quelque chose, et entre-temps on attrape encore une danse.
Le Chtibel Loubavitch se trouvait dans le foyer des réfugiés. Des Loubavitch habitaient ce bâtiment, mais aussi toutes sortes d’autres réfugiés, des gens qui n’étaient pas Loubavitch et fort loin d’être ‘Hassidim. Ils se tenaient sur le seuil du Chtibel et regardaient les Loubavitch danser.
Les tables, chargées de nourriture, étaient ouvertes à tous. Quiconque le souhaitait pouvait s’approcher, manger ou boire un petit verre. Les réfugiés ne mangeaient plus à leur faim depuis des années déjà. Les Loubavitch invitaient les spectateurs aux tables :
« Mangez, Juifs. C’est fête aujourd’hui. Les tables sont préparées pour tous, quiconque a faim. »
Ils ne se firent pas beaucoup prier. Ils mangèrent, tandis qu’au milieu de la salle, le chant et la danse des Loubavitch continuaient.
Mais pour ce qui est de danser, aucun des spectateurs ne se précipitait pour se joindre à eux.
Peut-être certains étaient-ils saisis par le chant extatique, par la danse palpitante. Peut-être certains, au fond de leur cœur, dansaient-ils avec eux. Mais entrer dans la danse elle-même, cela, ils ne le faisaient pas. Non par volonté de se tenir à l’écart, mais simplement parce qu’ils sentaient, semble-t-il, qu’ils ne pourraient pas suivre le rythme des Loubavitch. Et quand on se sent à la traîne, il faut rester humble et garder ses distances, pour ne pas déranger.
Du reste, danser n’est pas manger. Une danse avec les Loubavitch le soir de Sim’hat Torah n’est pas comme un morceau de poisson posé sur la table dont chacun peut se servir.
Un Loubavitch comprend la nature humaine, le besoin de remplir le physique quand il a faim, de le bourrer de nourriture. Mais il connaît aussi une autre sorte de faim, une faim qui n’a absolument rien à voir avec le corps. Et cette faim-là n’est pas si facile à apaiser.
Les moyens humains pour apaiser cette faim sont, en vérité, fort limités. L’apaiser entièrement n’est pas vraiment possible, pas même par la danse. Mais avant tout, il faut avoir vraiment faim. Alors seulement la danse a un sens. Il faut être un Loubavitch pour ressentir cela.
Les spectateurs, semble-t-il, le sentaient et comprenaient peut-être même le fond de l’affaire avec leur simple bon sens.
Il n’y eut qu’une seule exception.
Parmi la foule des spectateurs se tenait un jeune homme venu le soir de Sim’hat Torah voir les Loubavitch de ses propres yeux. C’était une sorte de personnage sophistiqué et insignifiant, le chapeau incliné sur le côté, avec de grands yeux vides, des yeux qui vous regardaient sans rien dire ni rien demander. Ce n’étaient que des fenêtres vides, pas de vrais yeux du tout.
Tout pomponné et inondé d’une lourde odeur de parfum, exactement comme au bon vieux temps de Varsovie quand il fréquentait les boîtes de nuit pour danser, il venait maintenant chez les Loubavitch.
L’odeur de parfum flottait dans toute la salle, et les Loubavitch percevaient cette senteur étrangère en fronçant le nez. Quelle était donc cette calamité ?
Le jeune homme fit aussi comme chez lui. Voyant de la nourriture sur la table, il s’assit et mangea. Il but coupe après coupe et grignota quelque chose avec. Aucun des Loubavitch ne lui prêta attention. Il est assis et il mange ? Qu’il mange. S’il n’avait pas apporté avec lui cette odeur étrange, de celles qui vous font défaillir, on aurait fort bien pu le tolérer.
Quand il eut fini de manger, le jeune homme se leva, resta là à mâchonner encore un peu, essuya ses lèvres satisfaites avec un mouchoir et, avec un sourire niais, promena son regard sur les danseurs. Puis il s’éloigna de la table, retroussa ses manches comme s’il s’apprêtait à soulever un lourd fardeau, et se dirigea vers le groupe dansant des Loubavitch. Il prit un homme par une main, un autre par l’autre main, et le voilà dans le cercle, dansant avec toute l’assemblée.
Les danseurs étaient absorbés en eux-mêmes. Ils sentirent bien que quelqu’un de nouveau était entré, mais la danse continua avec la même passion.
Au milieu du cercle dansant se tenait l’un des Loubavitch, un petit homme maigre et émacié, aux longues mains décharnées, au petit visage usé d’où perçaient deux grands yeux noirs, aigus et pénétrants. Il dansait seul, pour lui-même, au milieu des ‘Hassidim.
Le Loubavitch s’arrêta un instant. Autour de lui, un vent vif et chargé de chants tourbillonnait rapidement, tandis qu’il se tenait seul au centre, regardant l’étranger avec étonnement. Il l’observait, l’étudiait, cherchant à déterminer si la danse de ce jeune homme avait le moindre sens.
Soudain, il s’écria : « Jeune homme, jeune homme ! »
Le jeune homme ne répondit pas. Le Loubavitch s’arrêta et attendit que le jeune homme se rapproche de lui au fil de la danse. Alors le Loubavitch tira sur sa manche froissée et, tout en dansant encore, lui demanda :
« Dites-moi, s’il vous plaît, jeune homme, pourquoi dansez-vous ? »
L’étranger ne lui répondit pas et continua de danser. Mais le Loubavitch ne le lâcha pas.
« Pourquoi dansez-vous ? »
L’étranger s’immobilisa et fixa bêtement le Loubavitch.
« Pourquoi je danse ? Je ne sais pas. Je vois des gens danser, alors je danse aussi. »
« Ainsi, lui dit le Loubavitch avec mépris, vous ne savez véritablement pas pourquoi vous dansez, et vous dansez quand même ? Alors sachez ceci : un homme qui danse sans savoir pourquoi il danse n’est rien. Vous entendez ? Absolument rien ! »
L’étranger ne dansa plus. Il resta encore un moment à contempler les danseurs d’un œil bovin, puis se hâta de quitter le Chtibel Loubavitch.
On ne joue pas avec les Habadnikim.
Shanghaï, 1943.

Au lendemain de la guerre
En Elloul 5705 (août 1945), les Japonais capitulèrent enfin, et la guerre prit fin. L’armée américaine entra dans Shanghaï, et le contact avec l’Amérique et le reste du monde fut enfin rétabli. Pour les Ba’hourim de Loubavitch, cela signifiait qu’ils pouvaient enfin communiquer de nouveau avec le Rabbi précédent. Ils lui envoyèrent une série de rapports détaillant leurs expériences de guerre.
Le 25 Tichri 5706 (2 octobre 1945), un reportage parut simultanément dans deux quotidiens yiddish new-yorkais, Der Tog et Morgen Zhurnal, sur les activités des Ba’hourim de Loubavitch à Shanghaï pendant la guerre. Cette publication simultanée indique qu’il s’agissait d’un contenu fourni, produit par Loubavitch à New York. En voici la teneur :
« Le premier rapport détaillé des élèves de Yechiva réfugiés, exilés par la guerre dans les contrées d’Extrême-Orient, est parvenu au Rabbi de Loubavitch, le Rav Yossef Its’hak Schneersohn, à New York. Datées d’il y a quelques semaines seulement, ces lettres constituent un document historique de l’une des périodes les plus bouleversantes de l’histoire de l’exil juif — un témoignage de l’esprit inébranlable du peuple juif, chargé par la Providence divine de diffuser la Torah et la divinité aux quatre coins du globe.
Ici, en Amérique, on savait depuis longtemps que les élèves de la Yechiva de Loubavitch à Shanghaï ne restaient pas inactifs : ils fondaient des Yechivot et des Talmudei Torah, ouvraient des cuisines cachères et construisaient des bains rituels. Jusqu’à présent, cependant, nous ignorions l’ampleur réelle de leur œuvre et les conditions douloureuses dans lesquelles tout cela s’était accompli. Les lettres qui viennent d’arriver lèvent le voile qui nous dissimulait leur activité, et elles témoignent de manière saisissante de l’esprit de Messirout Néfech, de sacrifice de soi, inculqué aux élèves de Loubavitch.
Au nombre d’une trentaine, ce sont pour la plupart de jeunes gens de Pologne qui étudiaient à la célèbre Yechiva de Loubavitch à Otwock au moment où éclata la guerre. Ce petit groupe prit alors le chemin de l’errance : Vilna, Kovno, Vladivostok, et enfin Shanghaï. Partout où ils s’arrêtaient, ils faisaient aussitôt comme les Juifs d’autrefois dans le désert et dressaient un sanctuaire : ils se mettaient à étudier et à ramener les enfants juifs sous les ailes de la Présence divine.
Fidèles à l’esprit des Ba’hourim de Loubavitch, ils voyaient partout et en toute chose la main de D.ieu qui les guidait vers une intention supérieure dans tel ou tel pays. Sous une pluie de balles, ils étudiaient la Torah, et dans la faim et le dénuement les plus extrêmes, ils n’oublièrent jamais leur mission.
Lorsque le Rabbi de Loubavitch arriva à New York en 1940, il entreprit aussitôt de les faire venir en Amérique. Un groupe d’élèves parvint effectivement à arriver : ce sont les élèves de Loubavitch qui se trouvent aujourd’hui au Canada, où ils ont accompli des réalisations remarquables dans le domaine de l’éducation.
Le déclenchement de la guerre du Pacifique bloqua la route, et avec les élèves d’autres Yechivot européennes, ils restèrent prisonniers de Shanghaï.
Ce rapport sur leur activité à Shanghaï se lit comme un chapitre d’histoire empli d’héroïsme et de sacrifice. Non seulement ils s’organisèrent et maintinrent le même programme d’étude qu’à la Yechiva d’Otwock, mais ils fondèrent également un grand Talmud Torah, où étudient plus de deux cents enfants, issus des divers réfugiés juifs d’Europe pris au piège de Shanghaï par la guerre.
Le Rav de Shanghaï, le Rav Ashkenazi, lui-même ancien élève de la vieille Yechiva de Loubavitch en Russie, les aida grandement. Sans lui, écrivent-ils, ils auraient depuis longtemps péri de faim, à D.ieu ne plaise.
Au cours de cette période, ils ont déjà étudié sept grands traités talmudiques, et ils énumèrent également les sujets étudiés en ‘Hassidout Habad. Là-bas, à Shanghaï, ils ont aussi imprimé le Tanya et toutes les Si’hot du Rabbi de Loubavitch jusqu’à l’année 5699 (1939), ainsi que le livre Pokéa’h Ivrim du Mitteler Rebbe et le livre Chaarei Techouva.
Tout cela, ils l’ont accompli avec l’aide maigre et limitée reçue des secours locaux. Ils n’ont malheureusement bénéficié d’aucun autre soutien, hormis celui de la Yechiva centrale Tom’hei Temimim Loubavitch de New York.
La plupart d’entre eux sont malades et souffrent de divers maux. Et pourtant, chose remarquable, ils ne se plaignent pas. Ils se contentent de leur sort. « Nous sommes, écrivent-ils, des soldats de première ligne, et notre front est à Shanghaï. »
Chaque ligne déborde de confiance et de foi. Ils espèrent qu’un lien plus étroit s’établira désormais entre eux et la communauté juive américaine. Ils sont heureux de faire leur part. Faisons aussi la nôtre. »

Des visas en main, mais pas de bateau
La guerre enfin terminée, le Rabbi précédent s’employa à obtenir des visas pour les Ba’hourim et à les faire venir en Amérique. Du groupe initial de 38, neuf étaient partis pour Montréal en 5702 (1941), Yonathan Balter avait réussi à gagner la Terre d’Israël en 5701 (1941), et Chemouel Avraham Chanowitz était tragiquement mort de maladie en 5703 (1943). Les 27 Ba’hourim restants furent rejoints par deux personnes supplémentaires, Yossef Portowitz et Pessa’h Rabinowitz s’étant mariés pendant les années de guerre.
Pour être plus précis, l’un des 27 n’était pas vraiment un Ba’hour. Le Rav Eliahou Moché Liss avait une épouse et deux filles en Pologne, où il avait servi comme Machguia’h à la Yechiva de Varsovie. Après le déclenchement de la guerre, il put franchir les frontières jusqu’à Vilna, mais sa femme et ses filles restèrent bloquées en Pologne, où elles furent tragiquement tuées pendant la guerre.
À Shanghaï, le Rav Liss se consacra corps et âme à l’éducation au sein de la communauté des réfugiés, fondant un Talmud Torah et un Beth Yaakov pour des centaines d’enfants, ainsi qu’une petite Yechiva. Les élèves de Loubavitch et de la Yechiva ‘Ha’hmei Lublin l’assistaient en étudiant avec les garçons.
Le gouvernement américain imposait des restrictions et des quotas stricts à l’immigration, et les visas étaient très difficiles à obtenir. Après un travail acharné, le Rabbi précédent réussit à obtenir des visas pour l’ensemble du groupe de 29 en Adar II 5706 (mars 1946). Mais même avec les visas en main, les Ba’hourim ne pouvaient quitter Shanghaï, car aucun paquebot ne desservait la route.
Une lettre de Shanghaï, publiée dans le Morgen Zhurnal le 10 Tamouz 5706 (9 juillet 1946), rend compte avec humour et perspicacité des sentiments des réfugiés pendant cette période d’attente. Une partie de la lettre décrit l’envie que tous ressentaient à l’égard des Ba’hourim de Loubavitch qui, grâce aux efforts inlassables du Rabbi précédent en Amérique, furent parmi les tout premiers à recevoir des visas :
« La nouvelle arriva que la Yechiva de Mir avait reçu soixante-cinq visas canadiens, et le cours de la Torah sur le marché des réfugiés de Shanghaï monta en flèche. On sentit de manière tangible que « la Torah est la meilleure marchandise », quelque chose dont le monde a besoin.
Mais le respect pour l’homme de Torah grandit encore lorsque la Yechiva de Loubavitch reçut des visas pour l’Amérique. Si les portes avaient été grandes ouvertes aux « volontaires », aux nouvelles recrues, la Yechiva de Loubavitch en Amérique aurait dû construire un nouveau gratte-ciel.
Et ne croyez pas que les gens y auraient afflué uniquement pour le grossier avantage matériel d’un visa. Non, ils y auraient afflué aussi, et surtout, pour le bonheur spirituel de sentir qu’il existe un endroit dans le monde où l’on a besoin d’eux, où quelqu’un les attend, où des mondes sont remués en leur faveur.
Quand un réfugié, en ces jours gris et moites, disait avec mélancolie : « Eux, quelqu’un les attend… », il y avait là plus que de l’envie de visa. C’était l’envie d’un orphelin envers un autre orphelin, dont un proche parent — fût-il pauvre — est soudain venu le chercher.
Mais désormais, ces jours d’angoisse du visa ont été remplacés par l’angoisse du voyage. Les visas ont fortement perdu de leur valeur. Il s’avère que même avec un visa, on ne peut pas voyager. Les Canadiens sont toujours là. L’un d’eux avait déjà reçu l’ordre de faire ses valises et de se rendre au bateau, puis on a changé d’avis et on lui a dit de les défaire.
Les Loubavitch sont déjà allés plusieurs fois au bateau, et leurs visas aussi ont perdu de leur prestige. La grave question « Où obtenir un visa ? » a été remplacée par une question plus grave encore : « Où trouver un bateau ? » »

Les premiers arrivants
Tandis que les Ba’hourim attendaient une place sur un navire, trois d’entre eux voyagèrent en avion en raison de maladies qui auraient rendu la traversée maritime trop pénible. No’houm Preger et Avraham Its’hak Garfinkel furent les premiers à arriver, vers le 5 Sivan 5706 (4 juin 1946). Mordekhaï Meïr Bryski les suivit le 21 Sivan.
Ces Ba’hourim comptaient parmi les tout premiers rescapés de Shanghaï à atteindre l’Amérique, et leur arrivée suscita un vif intérêt médiatique. Lors d’une conférence de presse spéciale tenue à Tom’hei Temimim sur Bedford Avenue, le Rav Avraham Its’hak Garfinkel rendit compte de leurs épreuves. L’article suivant, écrit par Nisson Gordon, parut dans Der Tog le 18 Sivan 5706 (17 juin 1946) :
« Jeudi soir dernier s’est fait entendre la voix des élèves de Yechiva errants qui ont vécu toute l’horreur de la guerre et se sont retrouvés portés jusqu’au lointain Shanghaï. Là, ils ont fondé pour la première fois une grande Yechiva, où des centaines d’enfants juifs de la grande communauté de réfugiés sont venus étudier.
Cette voix était celle du Rav Avraham Its’hak Garfinkel, l’un des dirigeants de la Yechiva de Loubavitch à Shanghaï, arrivé par avion d’Extrême-Orient avec un appel urgent à la communauté juive américaine. Le Rav Garfinkel, natif de Varsovie et élève de la Yechiva Loubavitch détruite d’Otwock, faisait partie du groupe privilégié d’élèves de Yechiva polonais qui échappèrent à la furie nazie qui les poursuivit à travers l’Europe et les projeta jusqu’au Japon, où ils endurèrent des souffrances insupportables, coupés du monde environnant à cause de la guerre.
L’invité fut présenté aux journalistes rassemblés par le Rav Chmaryahou Gourary, président des Yechivot Loubavitch, qui donna un aperçu du travail accompli par le Rabbi de Loubavitch ici en Amérique pour sauver ses élèves.
Le Rav Garfinkel commença son propos en exprimant sa gratitude aux Juifs américains qui, par le biais de diverses organisations de secours, les avaient maintenus en vie jusqu’à la capitulation finale du Japon. Puis il déclara : « Les élèves de Loubavitch, avec tous les autres étudiants en Torah, ont fortifié l’esprit des vingt mille réfugiés juifs de Shanghaï, qui s’y étaient échappés sans rien d’autre que leur vie. »
Dans les conditions les plus difficiles, poursuivit le Rav Garfinkel, les élèves des Yechivot, sous la direction du Grand Rabbin de Shanghaï, le Rav Meïr Ashkenazi, lui-même ancien élève de la vieille Yechiva de Loubavitch en Russie, fondèrent une Yechiva pour les enfants des réfugiés et des Juifs locaux.
Les élèves de Loubavitch ne se contentèrent pas d’étudier pour eux-mêmes. Ils établirent également des contacts avec les communautés juives de Harbin, de Tientsin et d’autres villes, y apportant un renouveau juif et un lien renouvelé avec l’ensemble du peuple d’Israël.
« Ma mission désormais, conclut le Rav Garfinkel, est d’éveiller les Juifs américains à accomplir leur devoir envers ces héros qui, à l’ombre de la mort, n’ont pas lâché notre Torah, notre Arbre de Vie. » »
No’houm Preger se rendit à Chicago peu après son arrivée, où il s’entretint avec un journaliste du journal juif local de langue anglaise, The Sentinel. Dans cet article, publié le 5 Tamouz (4 juillet 1946), Preger relata ses expériences, y compris celles du ghetto de Shanghaï, établi en Adar I 5703 (février 1943), et de son cruel surveillant, Kanoh Ghoya, un officier japonais qui se faisait appeler le « Roi des Juifs ». Preger raconta les rumeurs qui circulèrent juste avant la capitulation japonaise : la Gestapo aurait envoyé l’un de ses sinistres dirigeants pour préparer des chambres à gaz et des fours crématoires, afin d’infliger aux Juifs de Shanghaï le sort de leurs frères d’Europe. « Lorsque les premières nouvelles de la capitulation filtrèrent, raconta-t-il, les Juifs de Shanghaï furent fous de joie. »
L’arrivée à San Francisco
Après des mois d’attente, les 26 membres restants du contingent Loubavitch obtinrent enfin un passage à bord de l’USS General M. C. Meigs, un navire déclassé de la marine américaine hâtivement converti en paquebot.
Le jeudi 19 Tamouz 5706 (18 juillet 1946), le groupe arriva enfin à San Francisco. Les Ba’hourim de Loubavitch faisaient partie d’un groupe de 98 réfugiés juifs, pour la plupart des élèves de la Yechiva de Mir munis de visas pour le Canada. Un passager éminent du navire était le Rav Chemouel David Walkin, qui avait servi comme Rav de Lukatch avant la guerre et avait survécu à Shanghaï avec sa jeune famille. Il servit plus tard comme Rav à Crown Heights et à Kew Gardens.
Les médias locaux publièrent plusieurs reportages sur l’arrivée des réfugiés juifs. Le San Francisco Call Bulletin (18 juillet 1946) rapporta :
« Au terme de la dernière étape d’un voyage de six ans vers la paix et la liberté, un groupe de quatre-vingt-dix-huit Rabbanim et érudits hébraïques réfugiés est arrivé ici aujourd’hui à bord du SS General Meigs en provenance de Shanghaï. Chassés de leur Pologne natale par les nazis il y a six ans, ces survivants fuirent d’abord au Japon en passant par la Russie et la Sibérie, puis furent internés à Shanghaï par les Japonais dans ce qu’ils qualifièrent de « ghetto » de 20 000 réfugiés juifs.
Accueilli par le Comité de San Francisco au service des émigrés, le Conseil des femmes juives et la HIAS, le groupe est en route pour servir dans les collèges rabbiniques de l’Est, du Canada et d’Amérique du Sud. Trente d’entre eux rejoindront le Collège rabbinique central de Loubavitch à Brooklyn, New York.
S’exprimant au nom du groupe, le Rav Eliahou Moché Liss déclara : « Depuis plus de six ans, notre but était de venir ici. Nous avons été comme des hommes attendant de l’eau dans le désert. C’est grâce aux efforts américains en Pologne que nous sommes libres, et nous sommes heureux d’être dans un pays où la liberté est totale. » »
Le journal juif local de langue anglaise, The Jewish Community Bulletin (27 Tamouz 5706 — 26 juillet 1946), publia un reportage plus détaillé, avec des propos de membres du groupe Loubavitch, Pessa’h Rabinowitz et son épouse Lina, ainsi que Moché Sapochkinsky :
« « Nous sommes restés debout toute la nuit pour voir le pont du Golden Gate. Il est si beau. »
C’était Lina Rabinowitz qui parlait, jeune mariée de 22 ans de l’un des étudiants rabbiniques arrivés la semaine dernière de Shanghaï. Elle et son mari, Pessa’h, étaient assis à une table du Temple Keneseth Israel, prenant leur premier repas sur le sol américain.
Leur mariage était né du ghetto de Shanghaï, car c’est là qu’ils s’étaient rencontrés et mariés un an plus tôt. Elle avait quitté Berlin avec ses parents et une tante, et était arrivée à Shanghaï en 1939 parce qu’on leur avait refusé l’entrée aux États-Unis. Son mari érudit était arrivé à Shanghaï avec ses camarades d’étude depuis le Japon en 1941.
Je l’ai interrogée sur la vie dans le ghetto.
« Ce n’était pas facile, dit-elle en haussant les épaules. Il fallait un laissez-passer pour sortir, et parfois le garde japonais refusait de le donner, ou bien il faisait cela. » Elle se tapota la joue.
« Nous devions aussi porter un insigne rouge, ajouta Moché Sapochkinsky, étudiant de 22 ans assis à côté de Lina. C’était quelque chose que les Japonais avaient appris des nazis. »
Le mari de Lina, Pessa’h, se joignit à la conversation : « J’ai passé un jour en prison pour avoir perdu mon insigne. »
Pessa’h, Moché et leurs camarades poursuivirent leurs études pendant toute la durée de leur internement. L’argent pour la nourriture et les vêtements provenait des sociétés de secours américaines et des Yechivot Loubavitch unies, dont ils rejoindront les branches américaines.
Je demandai à Lina comment s’était passé le voyage à bord du SS General Meigs.
« Ce n’était pas très agréable, dit-elle. Nous ne pouvions rien manger parce que la nourriture n’était pas cachère. Nous n’avions que des œufs et des pommes, et les soldats à bord nous regardaient étrangement. Mais, — de nouveau ses épaules se soulevèrent en un haussement, — nous avons l’habitude. »
« Au moins, poursuivit-elle, je sais où sont mes parents et qu’ils sont en sécurité. Mon mari n’a pas eu de nouvelles des siens depuis de nombreuses années, et les parents de Moché ont été tués par les nazis. » »
Les réceptions de bienvenue
Le Rabbi précédent donna instruction d’organiser des réceptions publiques pour les Ba’hourim dans diverses villes. Avant de poursuivre vers New York, ils furent répartis en trois groupes et hébergés quelques jours à San Francisco, Los Angeles et Seattle, où des réceptions furent organisées en leur honneur. De New York, le Rav Yossef Wineberg et le Rav Moché Its’hak Hecht furent envoyés à leur rencontre.
Le B’nai B’rith Messenger de Los Angeles rendit compte (20 Tamouz 5706 — 19 juillet 1946) des préparatifs de la réception locale, organisée par un comité de Rabbanim et de notables réunis au domicile de M. et Mme Max Wecksler, avec pour orateur principal le Rav Moché Its’hak Hecht, représentant personnel du Rabbi précédent.
Le 27 Tamouz (26 juillet 1946), le même journal rendit compte de la réception elle-même :
« « Oubliez-nous ! Souvenez-vous de nos frères et sœurs en Pologne, en Russie et en Chine ! »
Telle fut la déclaration fervente du Rav Liss, l’un des dix élèves de Yechiva, premiers d’un groupe d’anciens élèves de la Yechiva Loubavitch de Pologne, dont la fuite sanglante hors de la Pologne envahie par les nazis, à travers la Russie, la Sibérie et jusqu’en Chine, s’est enfin achevée dans la sécurité du sol américain.
S’exprimant devant un auditorium comble au Foyer juif pour personnes âgées dimanche soir, le Rav Liss, porte-parole de ce groupe de jeunes étudiants de la Loi barbus, émaciés, aux yeux caves, raconta simplement mais avec force leur fuite et leurs années d’exil à Shanghaï, et comment le Rabbi Schneersohn, le Rabbi de Loubavitch, aujourd’hui à New York, œuvra pour leur obtenir des visas vers l’Amérique.
Le moment fort de la soirée fut le chant, par les dix élèves de Yechiva, de plusieurs chants hébraïques, dont l’un composé par l’un des leurs durant l’internement à Shanghaï. Environ sept mille dollars furent recueillis par le comité ce soir-là. »
Le « chant de plusieurs mélodies hébraïques » fut assurément le point culminant de la soirée pour les journalistes juifs locaux. Un article séparé de la même édition du B’nai B’rith Messenger fut consacré spécifiquement à ce chant et au message de courage et de foi qu’il portait :
« « Ani Maamin ! Nous vivrons ! »
Un chant d’obstination — un chant de confiance — un chant de courage — un chant de défi ! Tel fut le chant entonné par dix élèves de Yechiva barbus, émaciés, presque en haillons, dimanche soir, lors d’une réception donnée en leur honneur par la communauté juive orthodoxe de Los Angeles. Un chant entonné non par des hommes ayant vécu dans le confort, mais par des hommes ayant vécu avec la mort — pour qui la vie n’est plus une affaire personnelle.
Ces dix élèves de Yechiva, ‘Hassidim du célèbre Rabbi de Loubavitch, privés par les meurtres et la famine nazis de tous leurs êtres chers — ces étudiants de la Torah aux joues creuses et aux yeux enfoncés, miraculeusement sauvés des abattoirs de l’Europe, survivants de l’exode d’horreur de la Pologne à la Chine, jetés de nouveau dans les camps par les Japonais — chantaient encore leur chant : « Ani Maamin ! Nous vivrons ! »
Ce n’est pas d’eux-mêmes qu’ils chantaient, mais de leur peuple, le peuple juif. Ils n’ont d’autre désir de vivre que pour une seule chose : aider à sauver les centaines d’autres élèves de Yechiva dispersés à travers l’Europe et l’Asie, et consacrer le reste de leur vie à l’étude de la Torah. Ce n’est ni pour leur propre salut, ni pour les possibilités d’ascension matérielle qu’offre l’Amérique qu’ils remercièrent D.ieu — mais pour l’opportunité de sauver leurs frères et de répandre la Parole sainte. Un peuple fortifié d’une telle force spirituelle ne peut que vivre ! »
Un reportage sur la réception de Seattle parut dans le Seattle Post-Intelligencer le 25 Tamouz (24 juillet 1946), accompagné de photos du groupe. Le journal décrivait huit hommes barbus, coiffés de chapeaux noirs, qui « prièrent ce matin à Seattle pour la bonne volonté entre tous les hommes et la fin des effusions de sang ». Ils furent accueillis à leur arrivée par Fred H. Bergman, président du comité de réception nommé par la communauté juive de Seattle, le Rav Barou’h Shapiro, le Rav Levene et le Rav Chlomo Maimon, et logés au domicile de Ben Biolostotsky. Tous témoignèrent unanimement qu’il était « bon d’être dans un pays où l’on peut respirer ».
L’arrivée à New York
Après quelques jours sur la côte Ouest, les Ba’hourim poursuivirent leur route vers leur destination finale, le lieu qu’ils avaient si longtemps désiré atteindre et pour lequel ils avaient tant prié : New York, où résidait le Rabbi précédent.
Le compte rendu le plus détaillé de l’arrivée du groupe à New York parut quelques semaines plus tard dans The Detroit Jewish Chronicle, le 19 Av (16 août 1946) :
« Des chants et des danses ‘hassidiques joyeux d’érudits rabbiniques marquèrent l’accueil fervent réservé par les représentants des institutions orthodoxes de New York à 40 réfugiés européens, dont d’éminents Rabbanim et leurs élèves, récemment arrivés via San Francisco d’un ghetto de guerre à Shanghaï.
Les nouveaux venus furent chaleureusement embrassés par leurs hôtes enthousiastes en descendant des wagons Pullman affrétés pour la traversée du continent par l’United Service for New Americans. Le groupe, hébergé plusieurs jours à San Francisco pour éviter de voyager pendant le Chabbat, fut approvisionné dans le train en nourriture cachère.
En descendant du train, les Rabbanim barbus avec leurs familles et les étudiants rabbiniques formaient un groupe pittoresque. Beaucoup de jeunes gens, qui avaient fui vers Shanghaï depuis les Yechivot polonaises et lituaniennes alors qu’ils étaient encore adolescents, portaient les longs manteaux et les larges chapeaux noirs typiques de l’étudiant de Yechiva du Vieux Monde. Certains pleuraient de joie en étant embrassés par des amis, aujourd’hui élèves des Yechivot de New York, qu’ils avaient vus pour la dernière fois en Europe.
Aussitôt après les premières salutations sur le quai de la gare, les élèves de Yechiva venus les accueillir entamèrent leur danse en cercle, chacun posant la main tendue sur l’épaule du danseur qui le précédait. Tout en dansant, ils chantaient des mélodies ‘hassidiques, tandis que les autres accompagnaient en frappant des mains. »
Le Brooklyn Eagle publia également un reportage sur l’arrivée, avec des citations de représentants du groupe (5 Av 5706 — 2 août 1946) :
« Une quête de sept ans à travers la moitié du globe, à la recherche d’un foyer où pratiquer leur foi sans être inquiétés, s’est achevée aujourd’hui pour 27 étudiants rabbiniques polonais qui comptent s’installer à Brooklyn au terme de leurs études religieuses.
Leur périple commença lorsque Hitler envahit la Pologne et qu’ils durent fuir la Yechiva Loubavitch et chercher refuge dans diverses régions de Sibérie, au Japon, en Chine et enfin à Shanghaï.
Pendant ce temps, leur guide spirituel, le Rabbi Yossef Its’hak Schneersohn, fondateur de leur école en Pologne, avait trouvé refuge à Brooklyn, où il organisa la Yechiva centrale de Loubavitch il y a cinq ans, « pour faire de l’Amérique un centre de Torah remplaçant les communautés juives ruinées d’Europe ».
L’école, située à sa fondation au 770 Eastern Parkway, se développa si rapidement qu’elle dut déménager en mai dernier dans des locaux plus spacieux, dans l’ancien Unity Club, à l’angle de Bedford Avenue et de Dean Street.
« Nous avions entendu parler du pays d’abondance, où l’on peut vivre et prier en paix, déclara Avraham Its’hak Garfinkel, porte-parole du groupe. Cela nous semblait si incroyable, mais les heureuses nouvelles de notre Rabbi nous en ont convaincus. »
Le voyage de deux semaines en train depuis la côte Ouest devint une procession triomphale, des organisations juives et non juives envoyant des délégations à la rencontre du train à chacun de ses arrêts. À leur arrivée à destination, il ne pouvait plus y avoir de doute : « L’Amérique est un pays ami où le Juif peut trouver sa place. »
Leur joie, cependant, est tempérée par la pensée de leurs condisciples encore bloqués à Shanghaï. Les jeunes gens ont solennellement juré de renoncer à tous les avantages de « ce pays merveilleux » jusqu’à ce que leurs frères soient là pour les partager avec eux.
Deux des étudiants, mariés à des réfugiées allemandes également bloquées à Shanghaï, sont arrivés avec leurs jeunes épouses. Madame Rabinowitz, qui aime cuisiner, attend avec impatience sa visite dans une épicerie où elle pourra acheter tous les produits nécessaires à « un bon repas fait maison ». »
New York accueille les rescapés
À New York, la plupart des Ba’hourim rejoignirent la Yechiva du 770, logeant au dortoir de Bedford Avenue.
Quelques semaines après leur arrivée, Nisson Gordon publia dans Der Tog un reportage sur le groupe et son expérience. La partie remarquable de son article, paru le 11 Av (8 août 1946), est sa description d’un Farbrenguen auquel il assista avec les Ba’hourim un après-midi de Chabbat :
« Chabbat dernier, en début de soirée, j’assistais au troisième repas des Ba’hourim de la Yechiva Loubavitch nouvellement arrivés à Brooklyn. Toute la tablée, à laquelle participait aussi le Rav Chmaryahou Gourary, président exécutif des Yechivot, avec les chants de table et les mélodies Habad des jeunes gens, leurs ceintures rituelles et leurs redingotes, fit resurgir en moi le souvenir de la vieille Varsovie ‘hassidique, cette Varsovie partie en fumée et en flammes, et qui sait si elle reviendra jamais.
Parmi les étudiants s’en trouve un, nommé Israël David Rosenberg, doté d’un beau talent musical, qui écrit et lit la notation musicale. Pendant son séjour à Shanghaï, il composa une mélodie pour un Chant de la Délivrance particulier, et tous le chantèrent ensemble à pleine voix, attirant l’attention des promeneurs du soir sur l’aristocratique Eastern Parkway.
Je remarquai sur les visages des jeunes gens eux-mêmes qu’ils voulaient oublier, pour un bref instant, qu’ils étaient en Amérique. On aurait dit qu’ils se trouvaient dans le vieux Chtibel des ‘Hassidim, quelque part rue Muranowska, et que bientôt, aussitôt après la prière du soir, ils rentreraient chez eux, auprès de leurs familles et de leurs proches, pour faire la Havdala.
Mais le bruit du dehors, les lumières électriques qui entraient par les fenêtres et le grondement du métro souterrain leur rappelaient qu’ils étaient bien loin de ce vieux monde… »
Le Chant de la Délivrance mentionné par Gordon est un poème paru dans Hakeriah Vehakedoucha, publié à New York par le Rabbi précédent. Le poème fut imprimé dans l’édition de la veille de Roch Hachana 5701 (1940), avant l’entrée en guerre du Japon, si bien qu’il parvint aux Ba’hourim à Shanghaï.
Le Rav Israël David Rosenberg (5679-5754, soit 1919-1994) fut élevé à Levertov (Lubartów), en Pologne, où son père était le Gabbaï du Rav Moché Ye’hiel Elimelekh Rabinowitz, un Rabbi de la dynastie de Biala. Après la guerre, il s’installa à New York et travailla pendant de nombreuses années comme directeur du culte à Kehilath Jeshurun à Manhattan, où il enseigna la lecture de la Torah à des générations de garçons de Bar Mitsva. Ce Chant de la Délivrance est très probablement le chant mentionné plus haut dans le reportage de la réception de Los Angeles comme « composé par l’un des leurs ».
Une réception publique officielle en l’honneur des Ba’hourim de Shanghaï se tint le 19 Elloul, dans le cadre de la conférence nationale annuelle d’Agoudat ‘Hassidei Habad.
Un compte rendu de la conférence et de la réception parut dans Der Tog et le Morgen Zhurnal le 20 Elloul (16 septembre 1946) :
« Un appel à la communauté juive américaine à ne pas retarder les efforts de sauvetage des Juifs de Pologne, en grave danger, fut lancé lors de la conférence annuelle d’Agoudat Habad, tenue hier dans l’auditorium de la Yechiva centrale de Loubavitch à Brooklyn.
L’événement rassembla plus de deux cents délégués, ainsi qu’un grand nombre d’invités. La conférence fut ouverte par son président, le Rav Nissan Telushkin, après quoi l’assemblée entendit un message du Rabbi de Loubavitch, le Rav Yossef Its’hak Schneersohn, président d’Agoudat Habad mondiale. Le Rav Chmaryahou Gourary, président du comité exécutif, présenta un aperçu des vastes activités du mouvement Habad en Amérique, particulièrement dans les domaines de l’éducation et du sauvetage de vies juives.
La conférence Habad de cette année comprenait également une réception de bienvenue pour les élèves de Loubavitch récemment arrivés de Shanghaï, où ils avaient fait fonctionner une grande Yechiva tout au long de la guerre. Le Rav Israël Dushowitz, président du rabbinat de New York, salua les invités de Shanghaï et les présenta à l’assistance.
Deux des élèves de Shanghaï, le Rav Garfinkel et le Rav Lederhendler, prirent brièvement et chaleureusement la parole. Ils décrivirent comment le Rabbi de Loubavitch avait cherché tous les moyens possibles de les sauver, et exprimèrent leur gratitude pour son aide et son soutien. Les élèves de Shanghaï saisirent également l’occasion pour appeler les Juifs américains à soutenir les Yechivot Loubavitch locales, particulièrement à l’approche des fêtes solennelles. »
La figure héroïque du Rav Meïr Ashkenazi, le Rav de Shanghaï, est mentionnée à plusieurs reprises dans cet article. À l’approche de l’anniversaire de son décès, le mois prochain, un article complet sera consacré à l’histoire de ce ‘Hassid remarquable.





















