À l’aube des années 5710 (1950), un jeune garçon de Montréal écrit pour la première fois au Rabbi afin de solliciter sa bénédiction. Au fil des années, ce même jeune homme deviendra l’un des artisans discrets qui consignèrent par écrit les Si’hot prononcées par le Rabbi lors des Farbrenguen. Le Rav Avraham Guerlitzky raconte comment, d’une lettre d’enfant à une mission de toute une vie, il fut appelé à servir parmi les scribes du Roi.
Rav Avraham Its’hak Baroukh Guerlitzky
Une première lettre au Rabbi
La première fois que j’écrivis au Rabbi, ce fut peu avant mon douzième anniversaire. La communauté Habad de Montréal, où je grandis dans les années 5710 (1950), avait coutume d’organiser plusieurs fois par an un voyage collectif vers New York, afin de voir le Rabbi et d’entrer en Yé’hidout. Je me joignais à ces voyages, mais en 5720 (1960), à l’approche de mes douze ans, je décidai de m’adresser directement au Rabbi pour solliciter sa bénédiction.
Dans sa réponse, le Rabbi souligna que douze ans est l’âge du moufla hasamoukh le’ich, une expression halakhique désignant le garçon ayant atteint l’âge de douze ans : bien qu’il ne soit pas encore parvenu au stade de la Bar Mitsva, qui le rend redevable de l’ensemble des Mitsvot, il est déjà considéré comme apte à formuler des vœux et des consécrations. Pour peu qu’il soit conscient du sens de ses actes et de ses paroles, ses vœux sont tenus pour valides et contraignants, exactement comme ceux d’un adulte.
« Demande à ton père, qu’il vive, ainsi qu’au directeur de ta Yechiva, qu’il vive, de t’expliquer la notion de « moufla le’ich » et la responsabilité supplémentaire qu’elle implique », écrivit le Rabbi.
« Et j’espère, poursuivit le Rabbi, que cela renforcera en toi la volonté et le désir d’une assiduité et d’une application encore plus grandes dans l’étude, et d’une conduite digne d’un élève de la sainte Yechiva « Tomkhei Temimim ». »
Fait intéressant : la lettre était couverte de corrections. Elle avait été dactylographiée par l’un des secrétaires du Rabbi, en Lachon Hakodech, et rédigée dans un style officiel, à la troisième personne, comme il était d’usage pour ce genre de courrier. Or le Rabbi relut l’intégralité de la lettre et corrigea de sa plume tous ces passages pour les mettre à la deuxième personne, plus directe : au lieu de « qu’il demande à son père », le Rabbi écrivit « demande à ton père », et ainsi de suite.
Les premières chroniques de 770
Quelques années plus tard, je quittai Montréal pour étudier dans une Yechiva à Newark, dans le New Jersey, puis, à seize ans, je rejoignis la Yechiva centrale du 770. Entre-temps, mon père, resté à Montréal, souhaitait savoir ce qui se passait à New York et ce que le Rabbi disait lors des Farbrenguen. En ce temps-là, avant l’invention du télécopieur et même avant les cassettes audio, on ne prenait connaissance de ces choses que par courrier. C’est pourquoi mon père, puis mon beau-frère à Jérusalem et quelques amis vivant hors de New York, m’encouragèrent à me mettre à écrire.
En 5725 (1965), je commençai à adresser à mon père des lettres personnelles où je décrivais ce qui se déroulait au 770. Je me souviens, par exemple, de lui avoir relaté la récitation toute particulière des Seli’hot cette année-là, lors du jeûne du 10 Tévet (Assara BeTévet). Le Rabbi officiait comme Chalia’h Tsibour, et il pleura amèrement tout au long des Seli’hot.
Des résumés pour tous
Mais l’année suivante, la chose prit un tour plus officiel. « Puisque tu rédiges déjà des résumés des Si’hot du Rabbi, me suggéra le Rav Bentché Chemtov, l’un des anciens parmi les ‘Hassidim, pourquoi ne pas le faire de sorte que tout le monde puisse les étudier ? »
Chaque fois qu’un Farbrenguen se tenait un Chabbat ou l’un des jours de fête — lorsqu’il est impossible d’enregistrer, le Rav Yoel Kahn répétait de mémoire les Si’hot à l’issue du Chabbat ou de la fête. Ce moment était appelé ‘Hazara ; je m’asseyais à proximité et en consignais le contenu par écrit, tout en l’écoutant. Plus tard, dans notre internat — situé au-dessus de la poissonnerie de Raskin —, plusieurs élèves de la Yechiva se réunissaient dans la cuisine : Nathan Wolf, Leibel Chapiro, Avraham Levitansky et d’autres ; et nous reprenions une nouvelle fois le contenu du Farbrenguen.
La naissance des Hana’hot
Je restais ensuite éveillé tard dans la nuit du dimanche pour taper ces propos à la machine à écrire.
Nous obtenions finalement une transcription du Farbrenguen — appelée Hana’ha — dans sa langue d’origine, le yiddish. Le Rav Zeev Katz, qui maîtrisait parfaitement cette langue, en assurait la relecture, tandis que nous y ajoutions les références aux sources. Au début, nous insérions dans la machine à écrire vingt feuillets de papier très fin (appelé « papier pelure ») afin de produire vingt copies d’un coup ; mais par la suite, le Rav Bentché nous procura un duplicateur « Gestetner » qui nous permit de réaliser des copies au stencil des Si’hot. Nous expédiions alors des exemplaires à diverses personnes en Israël et en Angleterre, et nous les diffusions dans toutes les synagogues de Crown Heights. Nous les appelions « Hana’hot HaTemimim » — les Si’hot du Rabbi telles qu’elles avaient été transcrites, « couchées par écrit », par les élèves de la Yechiva « Tomkhei Temimim ».
Une Yé’hidout qui change tout
En 5727 (1967), après plusieurs années consacrées aux Hana’hot, j’entrai en Yé’hidout auprès du Rabbi. Les élèves de la Yechiva étaient autorisés à entrer en Yé’hidout une fois par an, à l’occasion de leur anniversaire, même si, cette fois-là, j’y entrai un peu après avoir eu dix-neuf ans.
Dans l’ensemble, ce fut une Yé’hidout ordinaire. Avant de pénétrer dans le bureau du Rabbi, j’avais préparé une note où je sollicitais ses bénédictions, et tout particulièrement la réussite dans mes études.
Le Rabbi répondit à cette note en soulignant que la voie de la réussite dans l’étude passe par l’étude en ‘Havrouta, et non en solitaire. Il m’expliqua les avantages de l’étude avec un partenaire : d’abord, lorsque quelqu’un compte étudier avec toi, tu ressens un engagement et une responsabilité bien plus grands d’être présent. Ensuite, lorsqu’une autre personne est là pour débattre du sujet étudié, tout devient plus clair. Le Rabbi cita une explication issue de la ‘Hassidout, selon laquelle la parole possède une force particulière de révélation et de clarification. Enfin, le Rabbi me bénit à l’occasion de mon anniversaire.
Le Rabbi s’intéresse aux Hana’hot
Jusqu’à cet instant, le Rabbi s’était exprimé dans le style que je lui connaissais de mes précédentes Yé’hidout. Mais soudain, il changea de position dans son fauteuil et, tenant son crayon à la main, se mit à me poser des questions au sujet des Hana’hot. C’était quelque chose de différent : comme si la Yé’hidout s’était achevée et que nous menions à présent une simple conversation.
« Comment construis-tu les Si’hot ? », demanda le Rabbi, en parlant des Hana’hot.
Il m’était très difficile de m’exprimer devant le Rabbi, mais puisqu’une question m’était posée, je répondis. Le Rabbi me demanda ensuite quand je les rédigeais, si quelqu’un m’aidait, et ainsi de suite. Je lui racontai comment je m’asseyais pour écrire pendant la ‘Hazara, et lui parlai des amis qui travaillaient avec moi sur les Hana’hot.
« Puisque tu participes à la rédaction des Si’hot, suggéra le Rabbi, tu pourras aussi aider à mémoriser leur contenu pendant le Farbrenguen, et prendre part à leur reconstitution ensuite, durant la « ‘Hazara ». » De fait, peu après cette Yé’hidout, le Rav Yoel Kahn se mit à m’inviter chez lui le Chabbat après-midi chaque fois qu’un Farbrenguen avait eu lieu ; et sur tout le trajet jusqu’à sa maison, comme pendant le repas de Chabbat, nous reprenions ensemble le contenu des Si’hot prononcées par le Rabbi.
Le Rabbi me donna enfin une magnifique bénédiction pour la réussite de ce travail, ainsi que dans l’étude de la Torah en général, et la Yé’hidout prit fin.
« J’y ai consacré une nuit entière ! »
À plusieurs reprises, le Rabbi exprima sa frustration de voir que les gens ne prenaient pas les Si’hot qu’il livrait lors des Farbrenguen avec tout le sérieux qu’elles méritaient. « J’y ai consacré une nuit entière ! », s’écria-t-il un jour, dans une plainte ouverte et déchirante. À l’inverse, lorsque nous nous efforcions de notre mieux de formuler et de consigner le contenu de ses paroles, et de diffuser largement son enseignement, il exprimait sa profonde reconnaissance.
Depuis cette Yé’hidout, je sentis que le Rabbi était très satisfait des Hana’hot, et de savoir que des gens les étudiaient. Cette certitude me procura une joie particulière dans mon travail et m’incita à le poursuivre avec encore plus d’ardeur.
Le parcours du Rav Guerlitzky
Le Rav Avraham Its’hak Baroukh Guerlitzky naquit à Montréal le 14 ‘Hechvan 5708 (1947), fils du Rav Moché Eliyahou Guerlitzky, Machpia de la communauté Habad de Montréal. En 5725 (1965), à l’initiative du Rav Bentché Chemtov, il fonda avec le Rav Yehouda Leib Chapiro, le Rav Eliyahou Tenenbaum et le Rav Nathan Wolf le Vaad Hana’hot HaTemimim, le comité chargé de transcrire et de diffuser les Si’hot du Rabbi. Il reçut par la suite une autorisation particulière du Rabbi : les lendemains des nuits qu’il consacrait aux Hana’hot, il était dispensé d’assister au Seder ‘Hassidout du matin.
Le dévouement du jeune homme à cette tâche n’échappa pas au Rabbi. Lorsque le Rav Zalman Gourarie entra en Yé’hidout au mois de Kislev 5727 (1966), le Rabbi lui confia, non sans amertume, que personne ne se passionnait alors pour les Si’hot, hormis le fils de Guerlitzky.
Un mariage à Crown Heights, selon le souhait du Rabbi
À l’approche de son mariage avec son épouse — fille du Rav Binyamin Levitin et petite-fille du Rav Chemouel Levitin —, le Rabbi appela à renforcer l’implantation juive dans le quartier de Crown Heights, à la suite de la « Grande Fuite » qui en avait vidé une partie. Il demanda que les mariages se tiennent précisément à l’intérieur du quartier, afin d’y consolider la présence juive. Bien qu’il n’existât pas alors, dans les limites de Crown Heights, de salle réellement adaptée à la célébration de mariages selon l’usage, le Rav Guerlitzky fut le premier à se conformer au souhait du Rabbi : son mariage fut célébré le 27 Adar I 5730 (1970) dans la salle « Young Israel » du quartier.
Un éducateur dévoué et le fondateur de Hearot ouBiourim
Après son mariage, il rejoignit l’équipe pédagogique de la Yechiva Tomkhei Temimim Oholei Torah de Crown Heights, où il occupe depuis plus d’un demi-siècle les fonctions de Ra »m et de Maguid Chiour. Il y est considéré comme l’un des Ra »m les plus aimés, réputé pour son dévouement envers ses élèves ; chaque année, ceux-ci organisent pour son anniversaire un grand Farbrenguen, lui offrent un cadeau particulier et placardent des annonces de mazal tov dans tout le quartier.
Au mois de Tichri 5740 (1979), il fonda la revue d’études Hearot ouBiourim, destinée à approfondir l’étude et à raviver la ferveur dans l’enseignement du Rabbi. Dans ce cadre, le Rav Guerlitzky et l’équipe de rédaction reçurent de nombreuses réponses et remarques du Rabbi lors de ses Farbrenguen ; celles-ci furent rassemblées et publiées dans le « Sefer HaYovel — Hearot ouBiourim », paru à l’occasion du millième numéro. Au mois de ‘Hechvan 5752 (1991), lors de la distribution des dollars, il remit au Rabbi un ouvrage réunissant les cours qu’il avait donnés à la Yechiva au cours de l’année d’étude 5751 (1991) ; le Rabbi lui souhaita une année de réussite, une grande réussite, et qu’elle soit une année de Pilpoula deOraïta, d’étude approfondie de la Torah.
Auteur des trois volumes de la série « Yemot HaMachia’h BaHalakha », le Rav Guerlitzky a été interviewé au mois de Tévet 5786 (2026).
Ce récit s’inscrit dans le projet « My Encounter with the Rebbe » de JEM, voué à préserver les souvenirs et témoignages sur la vie et l’œuvre du Rabbi de Loubavitch, à travers de nombreuses interviews filmées au fil des années. Bien que chaque détail ait été vérifié avec le plus grand soin, le contenu de ces récits reflète les paroles du Rabbi telles qu’elles furent comprises sur le moment par ceux qui les entendirent et conservées dans leur mémoire.mémoire.








