Après le Chabbat de Berechit, qui contient tout le potentiel de l’homme, s’ouvre la Parachat Noa’h, celle de l’action concrète et accomplie. Le Rabbi y dévoile le lien profond entre Havaya, la lumière divine infinie, et Elokim, le voile de la nature dans lequel cette lumière vient se cacher. À travers l’arc-en-ciel, la lune et l’essence de l’âme juive, c’est un même appel qui résonne : faire de ce monde matériel une demeure pour D.ieu.
Du potentiel à l’action : le passage de Berechit à Noa’h
Le mot Berechit évoque la racine « roche », la tête, et plus précisément la tête de l’année. Comme la tête décide et commande au corps, Berechit renferme toute la force de l’homme, tout ce qu’il peut encore vouloir et accomplir sans l’avoir réalisé. La Parachat Noa’h, qui vient aussitôt après, marque le commencement de l’action véritablement concrète, la mise en œuvre de ce qui n’était que décision. Le premier jour qui suit le Chabbat contient en lui tous les premiers jours de l’année, le deuxième jour tous les deuxièmes, jusqu’au Chabbat qui embrasse tous les Chabbatot de l’année. Le point essentiel que le Rabbi met en lumière est donc celui-ci : ce qui compte le plus dans notre vie, ce sont les actes que nous accomplissons réellement.
Voir le roi derrière les haillons
Un grand sage était emprisonné à Saint-Pétersbourg. Le souverain, ayant entendu parler de ce maître, voulut le rencontrer et se présenta déguisé en mendiant. Mais lorsque le sage le vit entrer, il se leva aussitôt et récita la bénédiction que l’on dit en présence d’un roi. Étonné, le souverain lui demanda comment il avait pu le reconnaître sous ces haillons. Le sage avait cette capacité de voir la vérité dissimulée derrière l’apparence. C’est là toute la clé de ce qui suit : savoir discerner, derrière le vêtement de la matière, la Royauté cachée qui l’anime.
Havaya et Elokim : la lumière et le voile
Le nom Havaya désigne la force créatrice de D.ieu, Celui qui seul fait exister la matière à partir du néant. Il représente une lumière divine qui nous dépasse entièrement, liée à l’essence même. Le nom Elokim, lui, correspond au Tsimtsoum, au voile qui masque l’éclat insoutenable de cette lumière : il est de même valeur numérique que « la nature ». De même qu’on ne peut regarder le soleil en face sans écran protecteur, la lumière infinie doit être tamisée pour que le monde puisse exister. Ce voile transforme la réalité au point que l’homme ne perçoit plus que le monde a été créé : c’est pourquoi celui qui nie ne croit que ce qu’il voit. Pour le juif, au contraire, la matière elle-même est la preuve de la présence divine, puisque seul D.ieu peut créer quelque chose à partir de rien.
Le Rabbi enseigne qu’il existe un lien profond entre ces deux noms, illustré par la parole du patriarche Yaakov : Havaya deviendra pour moi Elokim. Ce qui aujourd’hui nous échappe et demeure « ciel » deviendra demain notre « terre », un domaine connu et maîtrisé. Tel était le sens de la parabole d’un disciple du Baal Chem Tov, apparu en rêve : ton ciel est ma terre, et mon ciel sera la terre de demain. L’inconnaissable d’aujourd’hui est appelé à devenir l’évidence de demain.
L’âme juive précède le monde
Lorsque le Rabbi regardait un juif, il voyait un diamant. Il percevait l’âme telle qu’elle est enracinée dans l’essence divine, bien au-delà du vêtement du corps. Avant de créer le monde, D.ieu s’est entretenu avec les âmes des Tsaddikim : l’âme juive précède donc la création. De là découle une conséquence décisive, que le Rabbi formule comme une conclusion : nous ne devons nullement être impressionnés par le monde, puisque nous le précédons. Face au déchaînement de l’antisémitisme, cette vérité est une force. Plus on étudie la ‘Hassidout, plus on s’attache à sa véritable mission, et moins on se laisse atteindre. Fait remarquable, la racine de l’âme animale, celle qui nous attire vers la matière, est en vérité plus élevée encore que celle de l’âme divine, et c’est précisément ce caractère caché qu’il nous revient de dévoiler.
L’arc-en-ciel, la matière élevée et le secret des couleurs
La Parachat Noa’h donne l’image de l’arc-en-ciel. La lumière du soleil frappe le nuage et y fait naître des couleurs. Or ce nuage s’est d’abord élevé de la mer, gouttelette après gouttelette, montant du bas vers le haut. Il en va de même des Mitsvot : nous prenons un morceau de Klaf, un parchemin, matière profane, et en y inscrivant les lettres selon la volonté divine pour un Sefer Torah ou une Mezouza, nous élevons et purifions cette matière jusqu’à en faire un objet de sainteté. Alors la lumière de D.ieu s’y reflète, comme le soleil dans le nuage.
Les couleurs de l’arc-en-ciel figurent les attributs divins, les Midot. La Torah connaît le blanc, qui évoque le ‘Hessed, le rouge, qui évoque la Guevoura, le vert et le Tekhelet, le bleu. Et la beauté, précisément, naît du mélange des couleurs, jamais d’une teinte isolée. Il en va de même des forces de l’âme : Avraham, pur ‘Hessed, eut Yichmaël, et Its’hak, pure Guevoura, eut Essav. C’est Yaakov, union harmonieuse des deux, la Tiféret, qui engendra une descendance parfaite. La perfection est dans l’alliance des contraires.
La lune, le soleil et la disparition qui révèle l’essence
La lune ne possède pas de lumière propre : elle reçoit tout du soleil et reflète ce qu’elle en reçoit. Le soleil correspond à Havaya, la lune à Elokim. Selon le Midrach, la lune fut diminuée, et avec elle la lumière du monde, ce qui est relié à la faute du premier homme, au Korban de Roch ‘Hodech et à la prière qui lui est associée. Les phases changeantes de la lune correspondent aux différentes combinaisons de Havaya et d’Elokim, aux multiples degrés par lesquels la lumière divine se dévoile, plus ou moins, dans ce monde. Et paradoxalement, le moment le plus élevé n’est pas la pleine lune, mais celui où l’astre disparaît entièrement du ciel : c’est alors que se révèle l’essence même de D.ieu, l’Atsmout, plus haute encore que la lumière de Havaya.
L’essence de l’âme et l’égalité de tous les juifs
Au niveau de l’essence de l’âme, tous les juifs sont égaux : le plus grand des Tsaddikim et le juif le plus simple partagent une même racine, plus élevée encore que le monde d’Atsilout. « Vous vous tenez tous debout devant D.ieu » : c’est de cette essence commune qu’il s’agit. Chaque juif porte en lui ce trésor, l’essence de sa Nechama, dont l’intériorité que nous percevons n’est qu’un reflet. Si D.ieu a enfermé ce niveau le plus haut comme une lumière appelée à filtrer un jour à travers une étroite ouverture, c’est pour laisser à chacun la possibilité de le dévoiler. Et c’est en s’attachant au Rabbi, en demeurant dans ses quatre coudées, que la racine de notre âme se révèle en nous.
Briser les limites : peut-on devenir un tsaddik ?
Le Rabbi affirme clairement que chaque juif détient le potentiel d’atteindre le niveau du Tsaddik, même s’il doit pour cela franchir des étapes. Certains objectent, au nom du Tanya et du travail du Beinoni, qu’on ne deviendra jamais un Tsaddik et qu’il faut donc s’attacher à plus grand que soi. Mais quel mal y a-t-il à vouloir le devenir, surtout en cette fin d’exil où chacun attend la délivrance de manière concrète ? Le véritable travail consiste à ne pas accepter nos propres limites, le Ad Matai, à refuser les frontières que nous imposent la nature, l’habitude, l’éducation et le flot des informations. Il n’y a pas de terme à cet effort : on peut toujours avancer. Cette tension même, où deux grands esprits s’opposent pour le bien, relève de la Ma’hloket au nom du Ciel, du côté de la Kedoucha et non de la Touma, car la Torah possède soixante-dix facettes.
La sim’ha, condition de la demeure pour D.ieu
Durant le mois de Tichri, dans la Souka, nous sommes au-dessus de la réalité, comme enfermés avec D.ieu. Vient ensuite le mois de ‘Hechvan, sans fête, où l’on recommence à dire le Ta’hanoun, mais où nous conservons encore l’empreinte de la Sim’ha des fêtes. Or la joie n’est pas accessoire : elle conditionne l’ensemble du service divin. Révéler Havaya dans Elokim, c’est précisément introduire la Sim’ha dans l’action concrète. Ce n’est pas un hasard si la Parachat s’ouvre par le mot Noa’h répété, le repos de l’âme et le repos du corps : ce repos ne s’obtient pas dans l’oisiveté, mais par l’accomplissement des commandements et l’étude de la Torah, qui répondent aux questions les plus profondes de l’existence. Ainsi marche-t-on, en cette Parachat Noa’h, de la Galout vers la Gueoula.
















