Quelques jours après le deuil de Ticha Beav, le calendrier juif bascule vers l’une de ses journées les plus lumineuses. Le quinze du mois d’Av, les filles de Jérusalem sortaient danser dans les vignes, vêtues de blanc et toutes égales, tandis qu’Israël célébrait de multiples raisons de se réjouir. Derrière un geste en apparence anodin, l’arrêt de la coupe du bois pour l’autel, se cache pourtant le secret le plus profond de cette joie.
Rav Menahem Altabé
Un jour de joie né au lendemain du deuil
Il y a quelques jours, nous avons observé Ticha Beav, le neuvième jour du mois d’Av, date de la destruction du premier et du second Temple. Aujourd’hui, nous célébrons Tou Beav, le quinzième jour de ce même mois, un grand jour de joie. La Michna enseigne qu’il n’y eut pas de plus beaux jours pour le peuple d’Israël que le quinze Av et Yom Kippour : ces jours-là, les filles de Jérusalem sortaient danser dans les vignes, et celui qui n’avait pas encore d’épouse s’y rendait pour trouver la sienne. Elles ne dansaient pas parce que c’était un jour de joie ; c’est au contraire parce que ce jour rayonnait déjà de joie que les jeunes filles allaient danser.
Pourquoi une telle joie ? Le Talmud en donne plusieurs raisons, que nous allons parcourir.
Les Juifs cessent de mourir dans le désert
Lorsque les enfants d’Israël sortirent d’Égypte, avant d’entrer en Terre sainte, ils demandèrent que l’on envoyât des explorateurs. Ceux-ci revinrent en affirmant que le pays était peuplé de géants trop puissants pour être vaincus, et le peuple se mit à pleurer, persuadé de ne jamais pouvoir entrer en Terre d’Israël. Cela se produisit le neuf Av. Ce jour-là, D.ieu décréta que cette génération resterait quarante ans dans le désert et que les six cent mille hommes âgés de vingt à soixante ans y mourraient.
Chaque année, quinze mille d’entre eux périssaient. La veille du neuf Av, chacun creusait sa tombe, s’y étendait pour dormir sans savoir s’il se réveillerait, et au matin quinze mille hommes étaient morts tandis que les autres demeuraient en vie. La quarantième année, il ne restait plus que quinze mille hommes voués à mourir. Ils descendirent dans leurs tombes le neuf Av, et se réveillèrent vivants le lendemain, puis chaque matin suivant. Ils crurent d’abord s’être trompés dans le calcul du calendrier, mais lorsqu’ils virent la pleine lune du quinze Av, ils comprirent que D.ieu les avait épargnés.
Les filles héritières libres d’épouser toutes les tribus
Lorsque les enfants d’Israël entrèrent en Terre sainte, afin d’éviter tout mélange des territoires entre les tribus, une fille sans frère, qui héritait donc de son père, ne pouvait se marier qu’au sein de sa propre tribu. Si une héritière de la tribu de Réouven épousait un homme de la tribu de Chimon, le territoire de Réouven passait à celui de Chimon. C’est la raison pour laquelle toutes les filles sans frère devaient se marier uniquement à l’intérieur de leur tribu.
Un autre décret pesait sur la tribu de Binyamin. À la suite des faits rapportés dans le livre des Juges, aux chapitres dix-neuf et vingt, les enfants d’Israël s’étaient engagés à ne pas donner leurs filles en mariage aux hommes de cette tribu. Des années plus tard, un quinze Av, ces deux décrets furent abolis : désormais, les filles d’Israël pouvaient s’unir à toutes les tribus, y compris à celle de Binyamin. Un jour de joie.
La route de Jérusalem à nouveau ouverte
Pour comprendre la raison suivante, il faut se souvenir de David, de son fils Salomon, puis de son petit-fils Re’havam, qui régna après lui. À la suite d’un différend, dix tribus se séparèrent pour suivre un autre roi, Yérovam, ne laissant que deux tribus attachées à la dynastie de David à Jérusalem.
Or la Torah ordonne de monter trois fois par an à Jérusalem, où régnait la lignée de David. Craignant que ses sujets, en montant à la ville, ne se rallient à l’autre roi, Yérovam fit dresser des barrages sur les routes pour empêcher le peuple d’y accéder. Bien des années plus tard, l’un de ses descendants, Ochéa ben Éla, retira ces barrages et proclama que quiconque le désirait pouvait de nouveau monter à Jérusalem. C’était un quinze Av.
Les morts de Bétar enfin ensevelis
Cinquante-deux ans après la destruction du Temple, Bar Kokhba se révolta contre les Romains. Ceux-ci dépêchèrent une armée immense, assiégèrent Jérusalem, puis poursuivirent le siège de la ville de Bétar, où Bar Kokhba et ses hommes s’étaient réfugiés. Après trois ans et demi, la ville tomba entre les mains des Romains.
Non contents de leur victoire, ceux-ci refusèrent d’ensevelir les morts. Leur chef, Adrianos, fit même dresser les corps en clôture autour de son domaine. Ce n’est que bien des années plus tard, un quinze Av, qu’un autre dirigeant accorda enfin l’autorisation de les enterrer ; et l’on découvrit alors que les corps ne s’étaient pas décomposés. Là encore, un motif de joie.
Le jour où l’on brisait les haches
Nous arrivons à l’opinion sur laquelle nous nous arrêterons aujourd’hui, celle de Rabba et de Rav Yossef. Selon eux, la raison essentielle de la joie du quinze Av tient à ce que, ce jour-là, on cessait de couper le bois destiné au Mizbéa’h, l’autel sur lequel étaient offerts les sacrifices. À partir du quinze Av, le soleil décline et perd de sa force ; le bois coupé ensuite conserve davantage d’humidité et risque d’être atteint de vers, ce qui le rend impropre à l’autel. L’achèvement de cette grande Mitsva était un motif de réjouissance.
Ce jour où l’on cessait de couper le bois était si important qu’on lui donna un nom particulier : Yom Tevar Maguel, le jour où l’on brisait les haches qui servaient à couper le bois.
La véritable raison : réparer la haine gratuite
Récapitulons. Les Juifs furent épargnés la dernière année et quinze mille hommes restèrent en vie ; les filles d’Israël purent épouser toutes les tribus ; le peuple put de nouveau monter à Jérusalem ; les morts de Bétar furent enfin ensevelis. Autant de raisons de se réjouir. Mais la raison présentée comme essentielle, l’arrêt de la coupe du bois, paraît à première vue bien modeste pour justifier une si grande joie, d’autant qu’on cessait de couper le bois simplement parce qu’il n’était plus possible de le faire. Pourquoi en faire tout un événement, au point de briser les haches et de donner à ce jour un nom singulier ? Détruire des outils que D.ieu nous a donnés n’est d’ailleurs pas anodin.
L’explication est la suivante : le quinze Av vient réparer le neuf Av. Le premier et le second Temple furent détruits à cause de la haine gratuite, la sinat ‘hinam. Les Juifs étudiaient la Torah et pratiquaient la charité, mais l’amour manquait, et la haine gratuite régnait. Lorsque vient le quinze Av, on vient réparer ce qui s’est produit le neuf Av et corriger la cause même de la destruction : en ajoutant dans l’amour gratuit, et en faisant tout pour que le Temple soit reconstruit.
Couper du bois, un acte d’amour du prochain
C’est précisément ce qu’exprimait la coupe du bois pour l’autel. Celui qui coupait ce bois ne l’offrait pas pour son propre sacrifice, mais pour que d’autres s’en servent, y compris pour les sacrifices communautaires et même pour des Juifs qu’il ne connaissait pas et qui ignoraient l’identité du donateur. On retrouve ici le degré le plus élevé de la Tsedaka, celui où le donateur ignore à qui il donne et le bénéficiaire ignore de qui il reçoit. Même celui qui apportait un sacrifice expiatoire recevait ce bois de tout cœur.
Et lorsque venait le quinze Av, ce bois prenait une valeur bien plus grande, car il devenait difficile à trouver ; l’offrir malgré tout constituait un acte d’amour du prochain extraordinaire. Cette charité se prolongeait d’ailleurs sur plusieurs mois, car jusqu’au mois de Nissan on ne pouvait plus couper de bois : chaque jour, d’autres Juifs bénéficiaient du bois déjà coupé et offert.
Briser le fer pour bâtir l’éternel
De là découle un second enseignement. Selon le Rambam, le but essentiel de la construction du Temple est de disposer d’un lieu où offrir les sacrifices. Or, en offrant du bois, on rend précisément ce service possible. Ainsi la cause de la destruction, la haine gratuite, se trouve annulée par l’amour du prochain, et s’ouvre la possibilité de bâtir le Temple et de lui faire accomplir sa fonction. C’est l’unité du peuple juif, la a’hdout, qui se trouve tout particulièrement soulignée dans ce service.
Voilà aussi pourquoi l’on brisait les haches. La Michna enseigne qu’aucun fer ne devait paraître dans le Temple, car le fer fut créé pour raccourcir la vie de l’homme, tandis que l’autel fut créé pour la prolonger : deux réalités contradictoires. Lorsque vient un jour où l’on ajoute dans l’union entre les Juifs et où l’on fait tout pour que le Temple existe, toutes les forces négatives s’effacent. Tant que la hache sert le Temple, on la conserve ; dès qu’elle ne sert plus, on en retranche la part négative. En brisant la hache, on annule la possibilité même de la destruction du Temple. Telle est la force de l’union d’Israël, qui fait exister le Temple pour l’éternité.
Toutes égales dans la ronde
C’est la raison pour laquelle, ce jour-là, les filles de Jérusalem sortaient danser ensemble. Toutes les catégories s’y mêlaient : les belles et les moins belles, les filles de familles nobles et celles de familles simples, sans aucune différence. Elles se vêtaient toutes d’une même couleur, un blanc neutre, égal pour toutes.
Bien plus, chacune empruntait le vêtement d’une jeune fille de rang inférieur au sien, afin que nulle ne fût embarrassée. La fille du roi revêtait l’habit blanc de la fille du Cohen Gadol, le grand prêtre ; la fille du grand prêtre, celui de la fille du Segan, son adjoint ; et ainsi de suite, jusqu’à la fille d’un simple Juif. Chacune partageait avec l’autre : c’était le jour de l’unité par excellence.
La ronde des justes autour de D.ieu
Cela correspond à la conclusion que le Talmud enseigne dans le traité Taanit : D.ieu formera une ronde pour tous les justes, tous les Tsadikim, car tous les Juifs sont justes dans le Gan Eden. La ronde exprime l’idée que nul n’est ni au commencement ni à la fin : tous sont exactement égaux, et D.ieu se tiendra au milieu. On pourra alors briser tout le négatif, briser le fer, briser tout ce qui abîme la vie ; au contraire, ce sera une longue vie, la résurrection, la vie éternelle offerte à tous.
Comme l’enseigne la Michna, on dira à ce moment-là : « Voici », et l’on pourra montrer D.ieu du doigt au sein de cette ronde, en Le désignant comme Celui que l’on a espéré jusqu’à présent.
Le Talmud conclut : à partir de Tou Beav, celui qui ajoute dans l’étude de la Torah, en particulier la nuit, D.ieu lui accorde une longue vie. Puisse-t-elle être donnée à chacun, une longue vie en bonne santé, avec tout le nécessaire, et puissions-nous très prochainement accomplir la parole du prophète et monter à Jérusalem avec Machia’h.
















